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Le chef de l’Etat a convaincu

Grand moment de télévision au Bénin et dans le monde le dimanche 22 avril 2018. L’émission « Internationales » de trois médias français Rfi, Tv5 et « Le Monde » a reçu un invité spécial. Patrice Talon, président de la République du Bénin. Pendant 45 minutes, le chef de l’Etat a tenu en haleine les téléspectateurs à travers une maîtrise parfaite des sujets qui ont meublé l’émission. Dans un langage soutenu et un discours clair, concis et précis, il a abordé différentes préoccupations, sujets qui touchent à la vie politique, sociale et culturelle du Bénin. Dans sa posture d’un grand homme d’Etat, l’actuel locataire de « La Marina » a montré qu’il est soucieux du bien-être de ses concitoyens et que les réformes ne visent essentiellement que cela. Ci-dessous, l’intégralité de l’émission.

Tv5 monde : Bonjour monsieur le président. Merci de nous recevoir au palais présidentiel. Il y a un peu plus d’un mois, vous disiez à l’Elysée lors de la Conférence de presse après l’audience avec Emmanuel Macron vouloir réparer, entrer dans l’histoire après avoir profité d’une mauvaise gouvernance de votre pays. Est-ce que ces mots peuvent faire table rase du passé.

 Patrice Talon : En principe! Mais faire table rase du passé, ce n’est pas oublier totalement et ne pas tenir compte du passé. Dans tous les cas, ce que je viens d’entendre et que j’ai dit à Paris se passe de commentaire. Vous savez madame, à mon âge et le rôle qui a été le mien et celui de l’élite, qu’elle soit politique, intellectuelle ou économique, justifie bien cet aveu qu’il y a une responsabilité partagée. Le pays est dans un état de pauvreté qui nécessite une prise de conscience. C’est bien cela qui me motive.

 Monsieur le président ! Il y a un peu plus d’un an, vous avez informé vos concitoyens sur votre état de santé. Vous avez subi à Paris une double intervention chirurgicale. Comment vous vous sentez aujourd’hui ?

 Je vais bien. Je me sens bien. Mes contrôles sont satisfaisants. J’espère que ce mal est derrière moi.

 Il n’y a pas eu de communiqué, de bilan de santé ?

 Non ! Comme il n’y a rien de particulier, je ne vais pas tous les jours communiquer sur les résultats de mes analyses. Si je vais mal, je ne manquerai pas de le dire. J’ai choisi d’être transparent, et donc il n’est pas utile de communiquer à chaque trimestre mes bulletins de santé.

 Est-ce que c’est un choix délibéré de donner des détails sur votre état de santé ?

 Tout à fait ! Ces détails ont coupé court aux rumeurs. Je ne l’aurais pas fait qu’aujourd’hui, il y aurait eu beaucoup de rumeurs sur mon état de santé. J’ai voulu mettre les concitoyens à l’aise en leur donnant des détails pour qu’ils comprennent ce qui s’est passé pendant ce mois de stress que tout le monde a connu, parce qu’avant que je n’aille à l’hôpital, les gens ne savaient pas ce qui se passait.

Mais, est-ce une transparence habituelle de la part des chefs d’Etat ?

 Moi, je n’ai pas de leçon à donner aux autres. Mais, pour ma part, j’ai estimé que ce serait bien pour mes concitoyens.

 Là, vous avez communiqué, mais de manière générale, vous communiquez peu depuis la prise de vos fonctions. Est-ce que c’est quelque chose qui relève de vos fonctions passées où dans les affaires le silence est d’or ? Est-ce que vous ne regrettez pas de n’avoir pas communiqué plus tôt, peut-être, compte tenu de la grogne sociale qui s’est développée dans le pays ? Est-ce que vous n’auriez pas dû expliquer tôt vos réformes ?

 J’ai du mal à me débarrasser de ma nature. Je suis un homme timide. Dans mes fonctions passées en tant qu’opérateur économique, je n’ai jamais estimé que ce soit nécessaire de communiquer sur ce que je fais. Je ne sais pas si c’est cela qui a conditionné mon action dans la communication au début de mon mandat, mais depuis peu, j’essaie de dire à mes concitoyens ce que nous faisons, où nous allons. Pour ma part, c’est le résultat qui compte. Je n’ai pas jugé nécessaire de dire à chaque fois à quoi je réfléchis, à quelle étape nous sommes dans la réflexion, à quelle étape nous sommes dans l’action. J’ai dit à mes concitoyens pendant la campagne que c’est au bout de deux à trois ans qu’ils verront les fruits de mon action et savoir si j’ai été à la  hauteur ou pas. Donc, dans les premiers mois, je n’ai pas jugé utile de communiquer. Mais j’ai vu que ça nous a causé certains torts, ça a cédé place à l’intoxication.

 Vos détracteurs vous reprochent de diriger votre pays comme une entreprise. L’entreprise, son objectif est d’être rentable. Est-ce qu’on gère de la même manière un pays où l’intérêt général doit primer ?  

 Vous avez dit que l’objectif de l’entreprise est d’être rentable. L’entreprise, c’est l’efficacité. C’est la rentabilité, la durabilité. Un pays qu’est la famille élargie, ce qui importe, c’est de trouver des solutions durables qui apportent la prospérité pour l’ensemble des concernés. L’entreprise, c’est une personne qui a intérêt. Le pays doit contribuer à la prospérité de tout le monde. Je ne trouve pas que ce soit une mauvaise chose d’avoir à l’esprit l’efficacité, la prospérité durable. Et c’est cela qui constitue les paramètres des décisions que nous prenons. Est-ce que la vison est pertinente ? Est-ce qu’elle permet d’atteindre les objectifs ? De créer de la richesse pour tout le monde et de manière durable ? Et il ne sert à rien de dire que ce qui importe dans le pays est de faire au quotidien plaisir aux uns et aux autres sans résoudre les problèmes essentiels qui est d’apporter des solutions aux problèmes de santé, d’éducation, d’énergie, d’infrastructures. Chacune de ces choses ont besoin d’efficacité.

 Monsieur le président ! Vous êtes l’un des tout premiers employeurs. Vous êtes le plus riche du Bénin. Et vous voilà à la tête de l’Etat. Le premier soupçon qui vient à l’esprit tout de suite est le risque de conflits d’intérêts. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

 Qu’est-ce qui importe pour un pays ? Que la gouvernance soit efficace. Quel est le risque fondamental qui pèse sur chacun des gouvernants ? C’est de se servir du pays pour ses propres intérêts. Et cela concerne aussi bien un chef d’entreprise devenu président qu’un fonctionnaire devenu président. Vous savez, les hommes sont à la quête du bien-être personnel, de prospérité matérielle si bien que cela caractérise tous les citoyens. Ce n’est pas que les hommes qui viennent du secteur des entreprises qui ont intérêt au bien-être matériel. Ce n’est pas vrai. Dans ma fonction, je mesure bien comment quelqu’un qui n’est pas à l’abri du besoin est influencé et fragile. Je suis à l’abri du besoin.

 Le magazine Forbes vous classe première fortune du Bénin quand même.

 C’est relatif ! Je ne sais pas les paramètres de son classement, mais ce que je veux vous faire comprendre est que le risque de conflits d’intérêts qu’on évoque tout le temps n’est pas fondé. D’autant que dès mon arrivée, je suis sorti de toutes les entreprises dont on parle en cédant mes parts à mes coactionnaires, en vendant à d’autres et en laissant une partie à mes héritiers. Je n’y ai plus d’intérêts personnels directs. Mais ce n’est pas pour autant que je vais nier que des associés, des amis, des parents et mes enfants continuent d’avoir des intérêts dans le domaine économique. J’ai pris garde que ceux-ci ne soient pas mêlés aux affaires où j’ai des décisions à prendre pour qu’il n’y ait pas ce soupons de conflits d’intérêts. Pour l’activité de contrôle des importateurs détenus par mes associés et enfants, mon souci est de veiller à ce que les prestations de ceux-ci soient irréprochables et qu’à la fin, eux et moi, nous soyons fiers de ce que il est possible de venir du monde des entreprises et de faire des choses remarquables qui font entrer dans l’histoire.

 Si on exclut les conflits d’intérêts, vous êtes quand même surpuissant, puisque vous cumulez deux pouvoirs : la fortune et le pouvoir d’Etat. Est-ce que ce n’est pas trop dans les mains d’un seul homme ?

 Pourquoi être à l’abri du besoin est défavorable à la bonne gouvernance ? J’estime que c’est le contraire. J’estime que c’est plutôt à souhaiter que nos gouvernants soient à l’abri du besoin. Combien de fois, surtout en Afrique, les gouvernants sont tentés de constituer une fortune quand ils sont au pouvoir pour assurer le confort quotidien, le confort pour les enfants, et les générations à venir ? Quelqu’un qui a assuré cela est débarrassé de ce genre de préoccupation, et de travailler avec efficacité. Je vais vous dire quelque chose. Les gens pensent que leurs fonctions doivent leur permettre de satisfaire leurs propres besoins. Le besoin de fortune ne me concerne plus. Je n’ai pas ce besoin. Ce qui me motive, c’est le succès.

 Depuis que vous dirigez le Bénin, le pays a une croissance économique. Mais c’est une croissance qui peine à régler le chômage et la pauvreté. Je voudrais aller sur un exemple très précis. Depuis janvier 2017, vous avez lancé une opération de déguerpissement, c’est-à-dire, vous nettoyez les grandes villes de cette économie informelle qui encombrait les trottoirs, les terre-pleins et même les voies de circulation. Tous ces gens-là ont été délogés. Il semble qu’il n’y a pas eu de mesures d’accompagnement. Pourtant, cesont des gens qui font vivre des familles entières avec cette économie informelle. Est-ce qu’il n’y a pas de mesures à prendre pour accompagner ces personnes ?

 Vous avez parlé de deux choses. Vous avez dit qu’on observe une certaine croissance de notre économie, mais qui n’a pas généré de l’emploi. Je voudrais vous faire comprendre que l’emploi ne se décrète pas. L’emploi vient à la suite d’un processus de relance de l’économie. Je peux vous dire que les indicateurs sont bons et qu’il y a la création d’emplois qui s’entrevoit. Dans quelques années, nous verrons de façon palpable les effets de cette croissance économique qui nous tient tant à cœur.

 Mais plus d’un Béninois sur deux vivent dans la pauvreté.

Comment voulez-vous transformer en quelques mois la vie de onze millions de personnes ? Le Bénin n’est pas un pays qui a du pétrole.

 En deux ans !

En deux ans d’accord. Mais à quoi pensez-vous ? Vous connaissez un pays où on a pu en deux ans transformer le sort de 11 millions de personnes du jour au lendemain ? Est-ce que ce que nous faisons est de nature à construire une économie prospère et de façon durable ? Est-ce que ce que nous faisons est de nature à apporter de l’énergie aux populations de façon durable ? De l’eau, de la santé, et à créer des conditions favorable à l’investissement créateur d’emplois ? Il faut du temps pour que les effets de l’assainissement du pays que nous faisons en prenant, des textes, en assainissant la justice, permettent à l’investissement de se faire. L’investissement ne se fait pas en claquant les doigts. Une usine a besoin des études, a besoin d’implantation, a besoin de mobilisation de financement.

 Revenons au déguerpissement. Est-ce que la mesure a été pensée, parce qu’on a l’impression qu’il n’y a pas de mesures d’accompagnement ?

 Est-ce que c’est parce qu’on est pauvre qu’on on doit être dans la saleté, dans le désordre ? Est-ce parce que les rues ne sont pas suffisamment asphaltées que nous devrons les encombrer de tout, de sorte qu’il n’y ait nulle part où passée ? Et que les trottoirs doivent être encombrés au point que les piétons sont obligés de marcher sur la chaussée au risque de se faire ramasser ? Nous avons décidé d’embellir nos villes, d’aménager la voirie, d’asphalter nos rues et de faire les trottoirs. Alors, nous avons le choix. Attendre de démarrer les travaux avant de rendre Cotonou propre. Mais l’action gouvernementale a deux intérêts : construire les infrastructures et éduquer. Il est important de dire à nos concitoyens que ce n’est pas parce qu’on a démarré les travaux d’asphaltage qu’on les a dégagés des rues. Non ! Il faut qu’ils comprennent qu’on ne doit pas s’installer sur les trottoirs, qu’on ne doit pas développer son commerce sur les trottoirs alors que les marchés sont vides. La plupart des marchés de Cotonou sont occupés à moins de 40%. Il n’est pas normal que dans un pays le commerce court derrière le client. Sinon, le jour viendra où les commerçants viendront rester devant les portes des habitations pour être les premiers à proposer leurs produits au client. Donc, pendant six mois, nous avons informé qu’il fallait libérer les rues, libérer les trottoirs, et nettoyer nos devantures, même si nos maisons ne sont pas des immeubles de luxe. Et ça, après six mois, nous avons encore donné trois mois aux Béninois pour les prévenir. A la suite de cela, nous avons agi. Nous avons demandé aux gens de retourner dans les marchés ou de tenir leur commerce de proximité dans leurs maisons. On ne peut pas nous reprocher d’avoir demandé aux commerçants que le trottoir n’est pas le lieu approprié pour faire du commerce. On n’a pas supprimé les activités des gens. Je vous donne un exemple. Celui qui vend sa bouillie le matin ou celui qui vend la boisson pour étancher la soif de ses proches, ce n’est pas qu’on a supprimé l’activité. On n’a pas supprimé l’offre ni la demande. Le besoin de prendre la bouillie le matin n’a pas changé. Seulement, il convient désormais que celui qui achète la bouillie ne l’achète plus sur le trottoir, mais aille là où il convient de l’acheter. Vous parlez comme si on a supprimé l’activité. Non !

 Vous venez de confier la gestion du Port à une société privée, Anvers, et il y a des négociations en cours pour la gestion de l’aéroport de Cotonou par une société française. Vous considérez que le privé fera une meilleure gestion que les entreprises d’Etat ?

 L’entreprise demeure une entreprise d’Etat. Le Port autonome demeure un patrimoine public. Ce que nous recherchons, c’est la gestion efficace, quelle que soit l’origine du gestionnaire. Qu’il soit Ivoirien, Togolais, Canadien, cela importe peu. Nous voulons de l’expertise pour gérer notre bien commun avec efficacité. Je vais chercher l’expertise où qu’elle soit. Je n’ai pas  de pudeur à dire il faut que cela soit forcement mes partisans qui soient nommés pour la gestion du patrimoine qui nous est cher. C’est pour cela que nous avons confié la gestion de notre port à Anvers. Malheureusement à la déception de mes partisans qui, tous les jours, m’harcelaient pour être nommés alors qu’ils n’ont pas la compétence requise. Nous sommes allés chercher le port d’Anvers qui est le deuxième port européen, qui a une expertise avérée en la matière pour, en quelques années, implanter la bonne gestion, former les gens. Nous n’avons pas de honte en cela. 

 C’est le constat de l’échec de l’expertise béninoise. Vous ne faites pas confiance à l’expertise béninoise pour gérer un port, un aéroport ?

Avez-vous l’impression que depuis les indépendances, notre port fait partie des meilleurs de la sous-région ? Tout le monde sait que notre port est mal géré. Il faut le constater et avoir le courage d’aller chercher l’expertise. Vous savez, ce n’est pas aisé pour moi. Je fais des choses difficiles, j’attends qu’on reconnaisse la pertinence de ce que je fais. Mes partisans sont demandeurs de ce poste. Je prends le risque de les affronter. Vous qui voulez diriger le port, vous êtes professeur d’histoire. Vous êtes médecin. En quoi votre expertise nous permettra de faire du Port de Cotonou le plus compétitif de la sous-région ? Est-ce que ce n’est pas un mérite de dire non à ses parents, à ses partisans ?

Parlons maintenant du chemin de fer. C’est un  grand chantier. Il s’agit de réhabiliter le réseau ferroviaire sur trois mille kilomètres entre le Niger et le Bénin. Les travaux ont été confiés au groupe Bolloré. Ensuite, une décision de justice les a confiés au groupe Pétrolin. Puis vous avez décidé, parce qu’il y a un imbroglio juridique, de confier le dossier aux Chinois. Ma question est très simple. Comment on peut demander à une entreprise de venir investir au Bénin, si du jour au lendemain, elle peut se retrouver dans une situation délicate ?

Il faut avoir le courage d’apprécier l’efficacité de notre décision et savoir changer de cap si c’est nécessaire. Ce que vous évoquez est plus compliqué que cela. Le chemin de fer béninois a fait l’objet d’appel d’offres pour sa concession. Et une entreprise béninoise, Pétrolin a été adjucataire. Les négociations n’ont pas abouti et les deux Etats n’ont pas signé  la concession à cet adjucataire. Donc, il y a un certains acquis, puisque la société Pétrolin a été nommée adjucataire. C’était avant ma prise de fonction. Pendant que Pétrolin s’afférait à obtenir la concession, les deux gouvernements ont entrepris de signer une convention de concession avec Bolloré. C’est de là qu’est né le conflit. Pétrolin dit moi je suis adjucataire de l’appel d’offres. Vous n’êtes pas allés au bout du processus. Je n’ai pas pu jouir du contrat de concession. Et ce contrat de concession, vous venez de le donner à Bolloré sans appel d’offres. Quelle que part, Pétrolin  a eu raison de contester la concession qui a été accordée à Bolloré.

 Mais pourquoi les Chinois ?

 Je viens, je vais vous l’expliquer. Bolloré ayant un contrat signé en bonne et due forme, a commencé l’exploitation des investissements. Cela a donné lieu à un imbroglio juridique terrible. D’autant qu’il s’agit de deux Etats et de deux opérateurs économiques dans un environnement pas évident. Quand je suis arrivé, j’ai constaté que ce genre de conflit paralyse l’évolution de la concession de Bolloré. J’ai rencontré Bolloré et je lui ai fait comprendre qu’il est nécessaire qu’on trouve une porte de sortie. J’ai évoqué une autre préoccupation. Le chemin de fer est un bien qui nécessite beaucoup d’investissements. Et économiquement, il n’est pas évident que le crédit commercial soit  en mesure de financer les besoins. Il faut aujourd’hui, pour réaliser un chemin de fer convenable entre le Bénin et le Niger, quatre millions de dollars. C’est énorme ! Ce n’est pas une somme que le secteur privé peut mobiliser.

 Au départ, est-ce que ce n’était pas un chemin de fer de bas de gamme concernant Bolloré ?

 C’était le choix qu’avaient fait les autorités bénino-nigériennes. Le montant à investir n’était pas destiné à renouveler totalement le chemin de fer avec du neuf et de développer le chemin de fer comme il convient. Comme le chemin de fer implique un investissement important, le choix a été de réhabiliter l’existant sans faire du neuf. C’était un choix clair. Cela ne peut rencontrer notre adhésion, parce que nous pouvons œuvrer pour aujourd’hui et demain. De sorte à avoir un chemin de fer qui réponde aux normes et aux exigences du jour ainsi que ceux de l’avenir. La Chine a décidé d’aider les pays africains avec 60 milliards de dollars pour les investissements, notamment les infrastructures du genre. Ce ne serait pas intelligent de ne pas aller chercher cette opportunité de financement pour résoudre notre problème de chemin de fer. C’est en cela que j’ai dit au groupe Bolloré et au groupe Pétrolin, vous ne serez jamais en mesure de financer le chemin de faire conforme à nos ambitions. Retirez-vous et on va vous amortir à l’amiable et nous irons chercher le financement chinois pour le faire. C’est tout !

 Vous avez, en deux ans de pouvoir, la quasi-totalité de la classe politique contre vous. Une réunion récente a regroupé deux anciens présidents et des personnalités politiques de premier plan. Comment vous réagissez quant à votre popularité en tout cas, au niveau de la classe politique ?

 C’est ceux dont vous parlez qui représentent la quasi-totalité de la classe politique ? Je crois que si vous connaissez un peu le Bénin, vous devez savoir que la majorité parlementaire est de mon côté et que le parlement est la représentation à un instant T des forces politiques en présence dans le pays. Aujourd’hui,  presque deux tiers sinon tout au moins 60% du parlement sont favorables à mon action. Pour moi, c’est un indicateur suffisant. Mais je n’ai pas vocation à avoir l’unanimité, à ce que les anciens présidents, tous les acteurs politiques du Bénin soient de mon côté. Ce n’est pas bon pour la démocratie et puis je ne fais rien pour séduire la classe politique. Ce n’est pas mon rôle. Mon rôle, c’est de transformer notre pays courageusement et opérer les réformes nécessaires, y compris les réformes politiques et c’est cela qui suscite beaucoup de mécontentements.

 Il se dit souvent du côté de vos opposants que vous n’aimez travailler qu’avec les vôtres. Est-ce que vous aimez plus votre famille que les autres Béninois ?

 Pas du tout ! Est-ce que c’est votre impression quand vous voyez la composition du gouvernement ? Quand vous voyez dans l’administration les gens qui sont nommés ? Est-ce que vous aviez l’impression qu’il y a que ma famille au gouvernement à des postes de responsabilités ? Ce n’est pas vrai. Mais il se fait que si j’ai un parent qui est béninois et qui peut jouer un rôle, je ne vais pas m’empêcher de le faire parce qu’il porte le même patronyme que moi. 

 Vous parlez de votre gouvernement. Dans le monde, on parle aujourd’hui de la place des femmes, du droit de la femme. Dans votre gouvernement, il y a 22 ministres, 4 femmes. C’est très peu. Est-ce que vous n’aviez pas trouvé de  femmes en mesure d’occuper des postes dans votre gouvernement ou la parité n’est pas quelque chose qui vous préoccupe ?

 La parité me préoccupe. Quatre femmes dans mon gouvernement, je ne suis pas fier de ça, mais nous travaillons à corriger cela, à motiver les femmes pour s’intéresser à la vie politique.Je pense que dans les temps à venir, les choses vont être corrigées au fur et à mesure qu’elles comprendront, qu’elles voudront et qu’elles seront plus actives dans l’action politique. La parité est une préoccupation mais elle ne prime pas sur tout. Ce qui est important pour moi, c’est d’agir vite et efficacement et si je peux à la fois satisfaire toutes mes autres préoccupations, oui.Mais, malheureusement celle-là n’est pas encore satisfaite.Je n’en fais pas le principe essentiel et unique. 

 Parlons d’un autre fait de société. Au Bénin, il y a un enfant sur deux dont beaucoup de petites filles qui travaillent.   Il suffit d’aller au grand marché de Cotonou, il y a beaucoup d’enfants qui travaillent pour soutenir leurs familles. C’est une tradition séculaire au Bénin. Est-ce que parmi les grands chantiers que vous aviez ouverts, l’avenir de ces enfants en est un ?

 Nous travaillons pour inverser cette tendance, parce qu’effectivement dans les sociétés africaines, les enfants aident les parents et beaucoup d’enfants sont parfois livrés à eux-mêmes et se retrouvent dans l’activité économique. C’est regrettable et nous agissons pour corriger ce genre de choses. Et c’est même pour ça que dans les zones rurales et pauvres, nous avions instauré les cantines scolaires pour favoriser la scolarisation des enfants, et cela est entrain de porter ses fruits.

Il y a un élément qui a provoqué beaucoup de grogne dans le pays, la tentative de supprimer le droit de grève pour certaines catégories socioprofessionnelles, la justice, la santé.C’est une décision refusée par la Cour constitutionnelle qui parle plutôt d’aménager les conditions d’exercice de grève. Mais toucher au droit de grève, est-ce que ce n’est pas toucher d’une certaine façon à la démocratie ?

La question qu’il faut se poser n’est pas celle-là. Est-ce que dans le secteur où on refuse le droit de grève aux genscela mérite d’être supprimé ?  Il faut répondre à cette question au lieu de dire que le fait de retirer le droit de grève à certains acteurs est une atteinte à la démocratie. D’autant que dans tous les pays du monde, il y a des secteurs dans lesquels la grève  n’est pas admise. Au Bénin, depuis la décision de cette cour dont vous parlez, il est établi que l’armée peut faire grève, que la police peut faire grève et que tout le monde peut faire grève. Est- ce que vous trouvez ça convenable ? Nous sommes dans  un environnement global et il faut apprécier les questions selon le bon sens qui est quand même la chose la mieux partagée au monde.  Je reviens sur le principe de suppression de grève à certaines catégories de travailleurs. Ce principe est-il contraire à la démocratie ? Non, mais nous n’avons pas décidé de supprimer la grève dans tous les secteurs d’activités du Bénin, dans toute l’administration ? Votre question devrait être, supprimer le droit de grève pour le secteur de la justice est-elle convenable ? Et je vais vous dire qu’en France, le secteur de la justice, les magistrats, les juges n’ont pas de droit de grève. Au Togo, c’est le cas, au Sénégal, c’est le cas. Dans la plupart des pays de la sous-région, c’est le cas, mais au Bénin, les magistrats, les juges sont en grève tout le temps. Nous parlons des réformes pour améliorer l’attractivité de notre pays en termes d’investissement et le reproche fondamental  qu’on  nous fait, c’est la justice.Elle est non seulement corrompue, mais elle est inefficace.Elle ne fonctionne pas.Les gens sont tout le temps en grève. Nous nous attelons  à réorganiser la justice, à lutter contre ces tares, y compris les grèves incessantes.

C’est pour cela que, quand le Parlement a pris cette décision, je l’ai soutenu. C’est mon initiative, mais j’ai soutenu la Parlement dans cette réforme tendant à supprimer le droit de grève à la magistrature et à la santé. Ce sont les deux secteurs dans lesquels le peuple souffre énormément de ce droit. La santé ne fonctionne pas du tout dans le pays pour des raisons d’ordre matériel et salarial. Chaque pays évoque à un moment donné ce qui lui paraît vital, essentiel et non négociable. Les pompiers n’ont pas le droit de faire grève. Comment voulez-vous qu’une maison soit en feu et que les pompiers ne puissent pas aller au secours de la population, transportent les malades à l’hôpital et qu’ils ne reçoivent du soin sous prétexte que l’hôpital est en grève?

 Monsieur le président, il y a au moins des services minimums qui peuvent être mis en place ?

 Malheureusement non ! Le droit de grève s’exerce au Bénin dans le secteur de la santé sans un service minimum. C’est tout cela qui nous a amené à dire que la vie ne peut être objet d’otage.

 Le mandat unique, c’était une promesse phare de votre campagne électorale. Voilà que le projet de révision de la constitution a été rejeté à l’Assemblée nationale. Est-ce que vous défendez encore ce mandat unique ? Si non, comptez-vous briguer un second mandat en 2021 ?

 Je continue de croire que le mandat unique est une réforme pertinente pour l’état de notre pays. Ce que je dis ne concerne que mon pays du point de vue de l’observation que j’ai fait parce que nous avons besoin de gouverner le Bénin avec beaucoup de courage. Bien évidement sans faire attention aux besoins de populisme. Malheureusement, la quête du second mandat est facteur du populisme. On a le regard sur les échéances électorales et on se garde de prendre des mesures difficiles voire impopulaires. C’est pour cela que j’ai dit qu’il était souhaitable que nous puissions instaurer le mandat unique pour permettre aux gouvernants d’agir avec courage, efficacité, sans se soucier d’une réélection éventuelle, parce qu’il faut reconstruire le pays sur tous les plans. Les mesures sont difficiles. Je pense que l’opinion et la classe politique n’étaient pas encore prêtes à cela. Mais, il ne faut pas oublier que c’est quand même une bonne majorité a voté en faveur de cette révision. Je ne suis pas obstiné dans mes choix, parce qu’il faut aussi conduire sa politique et ses suggestions de réformes avec l’évolution du pays, des mentalités et de la compréhension des Béninois. Donc, il ne serait pas bien de ma part de dire : c’est ça ou rien. Nous pouvons continuer d’agir efficacement dans le pays avec les réformes permettant la bonne gouvernance sans nous arrêter sur ce point comme une condition sine qua non.

 Monsieur le président, est-ce que vous allez briguer un second mandat ?

 A cette question, j’ai eu l’occasion de donner à maintes reprises ma réponse. Le mandat unique n’est plus d’actualité, en tout cas pour le moment. Alors, être candidat de nouveau en 2021 relève de mon droit le plus absolu. Je voudrais bien que la réforme que j’ai voulu imprimer et qui devrait commencer par moi-même, revienne un jour. Je peux être candidat de nouveau en 2021, je ne sais pas ! Je n’ai pas aujourd’hui à me prononcer là-dessus, parce que ce n’est pas ce qui m’avait motivé dans la réforme. Ce n’est pas, parce que je ne suis pas intéressé à être candidat de nouveau que je veux défendre cette réforme. Mais, j’ai pensé que cette réforme était utile pour éviter le populisme des gouvernants. Je ne suis pas dans le populisme !

 Donc, vous allez vous présenter ?

 Pourquoi ? Je voudrais finir mon mandat dans le respect de mes engagements en ce qui concerne la bonne gouvernance, la résolution des problèmes de mon pays (l’eau, l’énergie, les infrastructures, la santé, l’éducation etc.).

 Tout cela ne sera pas sans doute résolu en 2021, c’est pourquoi nous vous posons la question de savoir si vous allez encore vous représenter en 2021?

 Même deux ou trois mandats ne suffiront pas pour résoudre ses problèmes. C’est une action continuelle. Alors, est-ce que je serai candidat ? Nous verrons bien !

 En ce qui concerne les œuvres d’arts que le président Macron souhaite restituer en partie ou définitivement d’ici cinq au Bénin, est-ce que vous pensez que ce geste est une façon de réparer les liens qu’ont eus la France et le Bénin au cours de leur histoire, notamment de la colonisation ?

 Non ! Nous n’avons pas dit à la France de réparer quoi que ce soit. Ce n’est pas notre objectif, ni notre façon de penser. Nous sommes dans la coopération et nous avons dit aux autorités françaises que nous souhaiterions que les biens culturels (témoins) de notre histoire qui sont partis du Bénin, reviennent au pays. Cela peut contribuer à bâtir notre programme touristique. Nous sommes dans la coopération, je le répète.

 Transcription: Joël Bossou, Donald Gayet et Marcus Koudjènoumè