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« Amour de Féticheuse » est le 2ème roman de Félix Couchoro, jusque-là méconnu du grand public. Sa première vraie édition date de 2015, et est l’œuvre de Guy Ossito Midiohouan, lassé de recourir à un manuscrit illisible et truffé de fautes pour ses cours de littérature africaine. Et le professeur fait œuvre salutaire. Le roman, publié chez Star Éditions, confirme tout le bien que les lecteurs de « L’esclave » ont pu penser de l’auteur bénino-togolais.

Il est de tradition chez les auteurs majeurs de la littérature de continuer à se faire éditer après leur disparition. C’est le cas de Félix Couchoro. Plus de 80 ans après la rédaction de ce 2è roman, il semble un phénix revenu de ses cendres à travers la publication de cette œuvre, « Amour de féticheuse ». Le titre renseigne d’emblée : le roman porte sur la religion animiste des terres africaines. Il est publié en contexte colonial, par un auteur se classant lui-même dans la catégorie du « nègre évolué ». L’histoire est celle d’une jeune fille noire, Anassi, désireuse de s’élever par le mariage, en s’unissant, à défaut d’un blanc, à un mulâtre. Cependant, objet de convoitise de la part des « villageois » de son espèce, elle devra subir l’initiation au Vodou et en devenir l’adepte. Suivront divers incidents qui permettront à Couchoro d’approfondir certains thèmes familiers, et d’en aborder d’autres.

 La diabolisation du « fétichisme »

 Couchoro avertit dans la préface qu’il signe lui-même : l’objectif du roman est de « …démontrer la précellence de tant d’autres morales religieuses sur la morale du fétichisme ». Ainsi, dans l’œuvre, les méchants sont les adeptes du culte Vodoun, invariablement appelés « fétichistes ». Ceci se comprend aisément quand on sait que Couchoro inscrit lui-même son œuvre dans le contexte de la mission civilisatrice de la France en Afrique, mission qui inclut le rejet des pratiques endogènes au profit du christianisme. Et ce thème du fétichisme n’est pas sans rappeler celui de la nouvelle d’un autre béninois : « L’arbre fétiche » de Jean Pliya. D’un côté donc, les éléments constitutifs de l’axe du mal, les féticheurs, les noirs. De l’autre, les mulâtres, presque de race blanche. L’opposition des deux mondes, matérialisée par la lutte finale entre le féticheur et le mulâtre, s’achève en happy end. L’héroïne, un temps désireuse de s’unir à un métisse, se fait une raison et épouse un semblable ; l’ordre des choses, la hiérarchisation des quartiers, l’opposition entre mondes occidental et nègre telle que décrite dans « Une vie de boy » de Ferdinand Oyono sont respectés. Si Jimétri est qualifié par « sa cruauté bestiale », Fournier se détermine grâce à « sa claire intelligence ».

 Un roman cultuel et culturel

 Cependant, dans sa volonté de marquer du sceau du malin les pratiques occultes africaines, l’auteur n’en démontre pas moins une parfaite connaissance de son milieu culturel. Il donne toute une palette des composantes de la mythologie dahoméenne et montre une belle brochette de pratiques culturelles pourtant riches et chatoyantes. Mais que l’on ne s’y trompe pas. La démarche participe surtout d’une sorte d’exposition coloniale par livre interposé : il s’agissait de révéler, comme souligné dans la longue dédicace « …au public français l’âme dahoméenne ». Et partout dans le texte, l’on relève ce souci d’expliquer les choses à un lecteur non africain : « Dans un village de chez nous, un tam-tam, c’est une fête populaire. »P.245.

 L’adultère

 Toutes les personnes qui ont lu le roman « L’esclave » savent que le thème de l’adultère y est prépondérant. Dans « Amour de féticheuse », Couchoro approfondi ce thème, inscrivant son personnage Agboessi, dans la lignée des grandes infidèles de la littérature – Agatha Moudio de Francis Bebey, Madame Bovary de Flaubert ou encore Thérèse Raquin de Emile Zola. Il y a également dans le roman de Couchoro, le personnage de Jeanne qui est une infidèle, mais de moindre envergure car son inconstance intervient hors mariage. Agboessi par contre, partage avec Thérèse Raquin, cet amour interdit qui n’a cure de l’époux, au point où les deux amants en viennent à supprimer ce tiers gênant. Couchoro nous démontre que, dans l’adultère, hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne. Pendant que l’épouse s’affole après l’assassinat de son mari, l’amant lui répond froidement : « Va-t-en donc le voir mourir. Aie au moins ce courage. J’irai dans un moment te consoler. » P135. Par ailleurs, en dépeignant la figure d’un prêtre à l’amour obsessionnel et qui ne recule devant aucun obstacle pour assouvir sa passion destructrice, Couchoro nous rappelle le grandiose « Notre dame de Paris » de Victor Hugo, avec le prêtre Frollo, au moins aussi passionné et halluciné que le féticheur Jimétri.

 Conflit entre médecines traditionnelle et moderne

 Le combat entre le féticheur Jimétri et le médecin Fournier est aussi l’opposition de deux styles. Évidemment, fidèle à sa ligne de mire, Couchoro prend position pour le disciple d’Hippocrate, le féticheur étant décrit surtout comme un charlatan : « Jimétri ne pouvait avoir de la sympathie pour le médecin, car l’influence de ce dernier sur la population et les bienfaits de ses cures, l’empêchaient de faire recette » P93. Tel Habib Dakpogan dans son roman Pv salle 6, l’auteur met en scène ces deux tenants de chapelles contradictoires, mais avec un discours moins nuancé. D’ailleurs, l’installation de la sage femme dans le village, à la fin du roman, et la fête qui s’ensuit, conforte l’idée que le salut se trouve uniquement dans la médecine moderne.

 Un style maîtrisé

 L’on reprochera certes à l’auteur, le manichéisme ambiant qui montre un apartheid d’autant plus choquant qu’il est l’œuvre d’un « nègre ». Les bons sont les blancs, les mauvais les noirs, et à défaut d’occidentaux, les mulâtres tiennent le haut du pavé, combattant avec succès les mauvais noirs, et ne se mélangeant pas par le mariage. Certes, les péripéties entre le héros Fournier et la jeune Anassi auraient été autrement plus truculentes si une idylle les avait liés. Mais l’auteur ne s’abaisse pas à ce mélange de races, et tout ce que Fournier fera pour porter secours à la jeune dame se justifiera uniquement par l’amitié… Certes donc, l’écriture manque de nuance mais cette remarque faite, il serait justice de reconnaître à Couchoro son style absolument lumineux avec une langue alerte et aboutie, un souci de description poussé des paysages et des contextes, touchant parfois à l’obsession.

 Combat de sens

 L’auteur met à contribution tous les sens du lecteur, l’odorat y compris, pour l’immerger dans cette Afrique qu’il a le souci de narrer au plus juste. Ses paysages sont beaux et ses héroïnes sont belles. D’elles, il est d’ailleurs obsédé par les effluves qu’elles dégagent. Plusieurs fois, il évoque « l’odeur de cosmétique odorant » qui s’exhale de Anassi ainsi que le parfum de la mulâtresse Jeanne dont le sillage persiste longtemps après son départ… La femme que décrit Couchoro est envoûtante, par ses courbes, ses regards, ses tendresses et sa fragrance femelle, symbole d’attirance mais aussi de chute. Le langage, poétique à souhait, se laisse déguster, et c’est simplement plaisir d’achever les 254 pages de cette œuvre, longtemps demeurée absente des rayons de bibliothèques, mais qui est désormais réhabilitée. L’histoire, tout en étant linéaire, est, comme au cinéma, enchâssée en plusieurs tableaux, offrant ainsi un point de vue varié sur la même scène. La verve poétique reste d’aplomb, supportant le suspense entier tout le long de ce palpitant « Amour de féticheuse » ; simplement…un amour de roman.

 Carmen Toudonou