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Sica Christelle Yaovi présentant un de ses chefs d’œuvre

Dans le monde de l’art plastique, Sica Christelle Yaovi est une artiste qui fait parler d’elle à travers l’originalité de ses œuvres. Très attachée à sa culture, elle ouvre les portes de son univers à travers cette interview qu’elle nous a accordée.

Le Matinal : Depuis combien d’années êtes-vous artiste plasticienne ?

 Sica Christelle Yaovi : Cela fait plus de 20 ans que je crée et peins, mais j’ai passé beaucoup d’années à détruire tout ce que je faisais. Je dirai que je suis une artiste connue depuis 10 ans.

 Pourquoi avez-vous passé autant d’années avant de montrer vos œuvres au public ?

 Détruire mes œuvres était une thérapie. C’est une manière de pouvoir guérir et je n’étais pas prête à partager mon monde avec les autres.

 Pourquoi n’avez-vous pas choisi autre métier ?

 Peindre,c’est quelque chose que j’ai découvert à l’âge de 12 ans. J’ai fait une école des beaux-arts, mais j’ai arrêté rapidement.Je puis vous dire que je suis autodidacte. Je suis aussi comptable de formation.J’ai eu un restaurant et je me suis occupée d’orphelins.

 Quand on est comptable, on fait partie déjà de la grande classe. Et pourtant vous avez décidé d’être artiste peintre ?

 C’est parce que j’ai toujours été artiste. Je n’ai jamais demandé la permission à qui que ce soit avant de faire mes choix. J’inspirais confiance.

 A travers vos créations, quels sont les messages que vous véhiculez ?

 Le premier message qui transparait dans tout ce que je fais, c’estl’espoir. L’espoir et la lumière c’est ce que je laisse transparaitre dans mon travail. Le message qui en sort à la fin, c’est que malgré tout, il y a toujours cet espoir d’aller mieux, de s’aimer, d’être aimé et que Dieu nous aime.

 Ce message d’espoir a-t-il rapport avec votre enfance ?

 Mon histoire est très particulière. Surtout que je suis une fille métisse, d’un père béninois de la famille de Souza, issue des lignées de la famille royale d’Adja-Tado qui a immigré à Abomey. Je peux dire que je suis une négrière, esclave et royaliste et colon. Je suis née en France, et Sica, c’est le prénom que mes parents m’ont donné. Leur divorce a été très difficile parce que juste après cela, notre père nous a ramené à Cotonou dans les conditions extrêmement dures. Mais, cela m’a permis de me battre et de transformer mon histoire en résilience.

 Est-ce que vos œuvres se rapportent à la civilisation africaine ou européenne ?

 Mon art a toujours représenté mon métissage. Maintenant que mon métissage est accepté, je mets ma culture béninoise au-devant. Il y a un an, j’étais à Paris pour une exposition qui s’appelait « Egun et Hovi » où je parlais de mon père des jumeaux. Je suis la seule survivante de triplés. C’est un travail basé uniquement sur ma culture béninoise.

 Vous avez eu à participer à la semaine africaine de l’Unesco. Quel était le sens de votre participation ?

 Beaucoup de personnes se sont étonnées de me voir défendre laculture béninoise dans mon exposition à Paris. J’ai eu à faire d’autres expositions ailleurs où je parlais des mânes de nos ancêtres, de la fierté que j’avais d’être issue de cette culture. Ce qui a favorisé mon invitation à la semaine africaine de l’Unesco. Pour l’année 2017, c’est la jeunesse africaine quiétait à l’honneur. J’ai choisi de faire une installation avec une main que j’ai sculptée que j’ai appelé la main de la reine «Hangbé» qui disait à la jeunesse africaine de : « rêver grand, de croireen soi-même et d’être fiers de ce que l’on est ». J’ai choisi la reine Hangbéjustement parce qu’elle a été effacée de l’histoire. C’était une histoire extraordinaire parce qu’elle a été l’unique Reine en remplacement de son frère.

 Quelles sont les retombées de cette exposition ?

 La première chose, c’est que j’étais extrêmement fière de représenter mon pays. J’avais une sensation extraordinaire d’être ambassadrice de la culture de mon pays. La deuxième chose, je trouve dommage qu’on ne nous soutienne pas assez, triste parce que nous, artistes, on peut permettre au pays de valoriser sa culture à l’extérieur. De cette expérience, j’ai été invitée à Amsterdam à un festival de Vodoun.

 Selon vous, quelle place occupe la culture africaine en particulier celle béninoise sur l’échiquier mondial ?

 Je constate depuis près de 10 ans qu’il y a un essor des artistes béninois.On a beaucoup de talents chez nous et on commence à être connu dans le monde entier.

 Quel sont vos sources d’inspirations ?

 Mon inspiration vient de mes échanges avec toutes les personnes que je rencontredans ma vie. Je n’ai pasune idole. J’ai des amis artistes comme Meschac Gaba, Dominique Zinkpè, Georges Adeagbo dont le regard est important pour moi.

 Parlez-nous un peu de cette enfance douloureuse qui influence vos œuvres ?

 L’enfance douloureuse a influencé le début de ma carrière. Kidnappée à l’âge de 6 ans, ma vie à Cotonou a été un enfer. Mes premières œuvres m’ont permis de me libérer de ce souvenir malheureux.

 Est-ce que vous avez l’impression que les jeunes béninois s’imprègnent de leur culture ?

 C’est hyper mitigé parce que je rencontre des jeunes qui ont pris conscience de leur culture. Surtout les artistes qui en sont extrêmement fiers. Mais je trouve que cette jeunesse est un peu perdue.

 Quelles sont vos perspectives à  court et à moyen termes ?

 J’ai plusieurs invitations pour cette année : en Turquie, au Sénégal, au Kossovo et au Pays-Bas. Il y a d’autres pays dont les invitations ne sont pas encore confirmées.En plus de ces évènements, j’ai prévu sur le long termede créer mon endroit, « la maison du monde de Sica » qui sera appelée « Houégbé ». Un endroit oùl’on pourra exposer recevoir des enfants pour les initier. Il va également accueillir des conférences sur la valorisation de la culture africaine.

 Votre mot de fin

 J’aimerais que chaque béninois prenne le temps de s’immerger dans lemonde des artistes parce qu’il y a beaucoup de richesses culturelles. Les artistes écrivent également l’histoire, et en son temps on parlera d’eux. Je souhaite que les jeunes soient fiers de leur culture. J’espère qu’il y aura la création d’une école d’artpuisque cela constitue une entreprise qui apporte sa plus-value à l’économie.

  Propos recueillis par Nelson Avadémey