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Carmen Toudonou passe à la loupe l’ouvrage de Casimir Aboki-Koudjo

En 2013, le médecin Casimir Aboki-Koudjo signe chez Star Éditions son premier roman, intitulé « Cedotode ou Une enfance brisée ». Il s’agit d’un touchant récit de vie, et au-delà, d’une ode aux réalités endogènes de la région sud-Bénin et environs. Décryptage.

Autant le titre de l’ouvrage est porteur de pessimisme et de tristesse, autant la trame et surtout l’aboutissement du roman dénotent d’une possibilité de croire en la résilience humaine et au triomphe du bien sur le mal. L’on l’aura aisément deviné, le roman Cedetode s’achève en happy end pour l’héroïne de Casimir Aboki-Koudjo, dont la vie aura pourtant été tout sauf un long cours d’eau tranquille. L’auteur campe le décor de son livre autour de la vie de Wossiliatou, une fillette de la vallée de l’Ouémé de basse extraction, contrainte à mener une existence de fillette-esclave. Victime des pires abus dans sa prime enfance, même le répit qu’elle semble avoir trouvé se muera une fois de plus en cauchemar lorsqu’elle se laisse succomber aux sirènes de l’amour. Le roman démontre pourtant que si Wossilatou a souffert par manque d’amour dans son existence, c’est encore l’amour et l’amour seul qui lui rendra sa dignité de femme, d’homme tout court.

 Le thème de la pauvreté

 L’on pourrait se dire que le thème central de cette œuvre est l’esclavage des enfants. Mais une telle approche serait réductrice, tant l’auteur dépeint le dénuement absolu, la misère matérielle et de l’âme dans laquelle survivent les habitants du village d’origine de l’héroïne. Aboki-Koudjo met en lumière cette même misère noire que donne à voir Emile Zola dans son roman « Germinal », cette pauvreté rampante qui fait les hommes petits d’esprit, prêts à toutes sortes de compromissions pour une bouchée de pain et une écuelle de soupe. C’est d’ailleurs autour de cette problématique que gravitent certaines autres abordées dans l’œuvre. C’est le cas de la thématique de l’exode rural qui conduira certaines villageoises à sombrer dans la prostitution et leurs conjoints dans la complaisance : « Les maris cocus faisaient semblant de ne rien entendre » P37. C’est cette même pauvreté qui explique le long épisode de disette dans la vallée de l’Ouémé que relate l’auteur, faisant échos au célébrissime épisode de famine décrit dans « Le monde s’effondre » du nigérian Chinua Achébé. Enfin, la dénonciation du phénomène particulier du « placement » des enfants qui semble au cœur de l’œuvre est plutôt nuancée, puisque l’auteur dépeint aussi bien des tutrices impitoyables que certaines autrement plus humaines, à l’instar de la dernière chez qui s’épanouit l’héroïne.

 Une écriture fantastique

 Casimir Aboki-Koudjo n’hésite pas à faire recours au surnaturel dans son écriture. Il convoque fréquemment les divinités du panthéon béninois et les responsables de cultes sacrés et secrets. Les pages se muent alors en une chatoyante fresque faisant alterner rituels dérobés, danses cultuelles et description de mets traditionnels. Cette symbolique cultuelle se décline aussi dans les couleurs, le rouge sang pour le culte des morts, le noir pour le deuil, le blanc pour la vie. L’auteur fustige également le déni d’identité aux enfants esclaves, convertis de force à l’Islam et démontre que dans ces conditions, une personne vivant sans son nom de baptême est comme décédée. D’ailleurs, Wossilatou sera donnée pour morte au village et enterrée. Son « extraction » du séjour des morts nécessitera un rituel complexe et tout en allégorie.

 Féminisme et humanisme

 Cette œuvre de Casimir Aboki-Koudjo est profondément humaniste, féministe surtout. La double figure de la femme émancipée et se battant toute seule pour émerger est tenue par les personnages de « Dada Yovo » et Wossilatou. A travers ces dames, le roman est un hommage à toutes les femmes qui luttent pour le bonheur de leurs enfants, à l’image de la mère de Wossiliatou, aimante jusqu’au sacrifice suprême. Cette figure maternelle idéale, vient a contrario de celle du père de l’héroïne, incapable de reconnaître sa propre fille, quand bien même la folie ou une maladie dégénérative pourrait aussi expliquer une telle défaillance. La femme dans cette œuvre est donc plutôt magnifiée, sauf quand elle est dépigmentée, ou pire, quand elle s’adonne à l’avortement, une pratique dénoncée par l’auteur : Wossiliatou, figure de proue de cet engagement s’en sort et retrouve son amoureux pendant qu’à l’hôpital, la jeune femme qui décède « venait de rendre l’âme au décours d’un avortement clandestin qui avait mal tourné ».

 Une plume stéthoscopique

 A la ville, Casimir Aboki-Koudjo est médecin : ceci se sent dans son écriture. Au-delà des thèmes savants qui transparaissent dans les phrases, l’on note une excellente maîtrise du milieu médical à travers une description au trait près des réalités hospitalières. Et si l’auteur dénonce la corruption dans le secteur, les grèves perlées et absurdes, les décès inutiles autour de chicaneries puériles, c’est qu’il a pu vivre ces réalités de l’intérieur. Un peu comme c’est le cas pour Habib Dakpogan dans son 2ème roman, l’on a le sentiment que le milieu médical est d’une violence telle que les auteurs ressentent le besoin pressant de s’en exorciser quand ils le peuvent par la plume. Il faut dire que l’engagement chez Aboki-Koudjo va au-delà du milieu sanitaire pour embrasser les contradictions des « démocraties africaines », de même que l’on a pu le noter chez l’auteur de Pv Salle 6… L’écriture chez Aboki-Koudjo est empreinte des usages du discours de la communauté goun et assimilés, où la prise de parole est précédée de longues civilités et la langue un tantinet procédurière. N’empêche, il se dégage de cette œuvre une réelle force de régénérescence de l’héroïne, véritable phœnix toujours renaissant des décombres. En somme, l’histoire de Wossiliatou, véritable parcours initiatique, pourrait être celle de nombreux autres enfants béninois, promus au plus sombre avenir, mais dont la fortune et la force de l’amour ont fait de véritables gagnants de la vie. « Tenir gagné chaque pas » comme le disait donc le poète, pour partir d’une enfance brisée, raccommoder les morceaux par le liant de l’amour et aboutir à une vie d’adulte épanouie. Le miracle est possible. Le roman de Casimir Aboki-Koudjo l’aura du moins démontré de fort efficace manière.

 Carmen Toudonou