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L’igname a été célébrée

La nouvelle igname a une valeur spirituelle au point où elle  est vénérée au sein de plusieurs groupes socioculturels comme par exemple en milieu Fon et Mahi au Bénin. Selon les principes sacrosaints de la tradition, ce tubercule, lorsqu’il est  fraîchement apparu sur le marché, doit faire l’objet d’un rituel avant sa consommation par les pratiquants du Vodoun. Ne pas le faire, c’est s’exposer à la colère des divinités et s’attirer inutilement des malheurs.

L’igname n’est pas un tubercule comme les autres. Elle se particularise des autres espèces de tubercules par la valeur spirituelle que lui confère la tradition ancestrale. «L’igname est un tubercule particulier et joue un rôle prépondérant dans l’univers mystique du vodoun », confie le chef spirituel d’Agomè, sa Majesté Houncassoudonon Houndadjo  Ahinadjè.  Ainsi, sa première sortie sur le marché donne lieu obligatoirement  à l’organisation de certains rituels  dits «Té doudou». Il est question d’organiser une sorte de libation  en l’honneur des Vodoun Yèhoué pour implorer leur grâce et solliciter leur permission  avant de commencer par manger la nouvelle igname. «La célébration de la nouvelle igname ne se fait pas forcément le 15 août comme on le fait croire à l’opinion publique.  Chaque dignitaire est libre de l’organiser au moment voulu, pourvu que la date choisie soit comprise dans la période idéale.  Cette  période  court de mi-juin à fin février de chaque année»,  indique Dah Ahinadjè.  Un point de vue partagé  par Dah Aligbonon Akpotchi-Hla, dignitaire de culte traditionnel.  « Le 15 août est une date propre à la Commune de Savalou. Certains couvents Vodoun d’autres localités du pays ont déjà accompli les rituels liés  à la nouvelle moisson de l’igname  à la fin du mois de juillet », note-t-il. Ce rituel prescrit par les principes fondamentaux du Vodoun  concerne en premier chef  tous les pratiquants des religions endogènes. « Si on n’offre pas la nouvelle igname apparue sur le marché  aux  divinités, un adepte de Vodoun de quelque obédience que ce soit ne doit pas en consommer », martèle le chef spirituel d’Agomè. A l’entendre, le non-respect de ce principe expose tout contrevenant,  pratiquant de Vodoun,  à des risques des malheurs, de dangers de toutes sortes et à  des maladies. «C’est une tradition. On  ne  demande pas de l’organiser de façon onéreuse en  y mettant  toute une fortune. C’est juste un rituel ».  D’après les explications du dignitaire de culte Vodoun qui a déjà sacrifié à la tradition, le rituel d’offrande de la nouvelle igname s’exécute en deux temps. Il s’agit de la veillée d’âme ou le ‘’Zandro saint’’ consacrée aux aspects cultuels de la cérémonie. Seuls les initiés y sont conviés. La deuxième étape est dédiée à la réjouissance populaire. Elle précède l’offrande et la libation devant les temples des divinités à l’honneur.  Quant aux ingrédients  constituants l’offrande, ils sont ceux universellement  retenus par la tradition. Sauf que dans ce cas, la nouvelle igname est la pièce maîtresse.  Toutefois,  un dignitaire  est libre de l’agrémenter en fonction de ses moyens. Des révélations qui confirment que le mystère des cultes traditionnels au Bénin et le labyrinthe dans lequel l’on s’engouffre est  si intéressant. Après tous ces rituels, les garants des couvents autorisent la consommation de la nouvelle igname.

La genèse de la fête de l’igname

Le sens donné à la célébration de la nouvelle igname est diversement apprécié au sein des gardiens de nos temples,  us et coutumes. Pour Dah Noudayissi Guézo, deuxième responsable du culte « Zomadonou »  à Abomey,  l’igname est magnifiée pour honorer les divinités.  Hounongna Blomakpon, prêtre de Thron va plus loin. A l’en croire, l’igname est célébrée parce qu’elle est  à « l’image d’un homme ».  « A l’opposé des autres tubercules, elle séjourne sous la terre entre sept, huit et neuf mois comme le nouveau-né dans le ventre de sa mère. Aussi, sa constitution physique ressemblerait-elle à celle d’un être humain avec un tronc et les deux extrémités », fait-il remarquer. Pour d’autres, elle est organisée pour remercier la providence de l’abondance de la récolte. C’est le cas des natifs de Savalou. Au-delà d’une simple rencontre touristique, c’est une occasion pour le peuple Mahi de vouer un culte aux ancêtres pour avoir favorisé la saison qui a permis la bonne récolte de l’igname. Des sacrifices sont alors faits aux divinités suivis de  plusieurs autres activités socioculturelles en guise de divertissement. Au fil du temps, cette célébration a été incluse dans la commémoration de l’Assomption, fête patronale des ressortissants de la commune de Savalou. Elle est  communément appelée « La 15 août ».  Instituée depuis  1954 par le père Fally, elle se veut un espace idéal  pour célébrer les retrouvailles en communion  avec  la diaspora qui profite de cette occasion pour se ressourcer. C’est aussi le moment propice pour les filles et fils de cette aire  culturelle de se  réunir autour des projets de développement de la commune. Dah Kanmavo Mitokpè se souvient qu’à cette époque, l’organisation n’était pas bien structurée. Il précise que « La 15 août »  est entrée dans les mœurs sous le règne de sa majesté le roi Tossoh Gbaguidi XVIII de vénéré  mémoire avec l’introduction dans l’organisation  la fête de l’igname qui vient ressortir l’aspect culturel de l’évènement. C’était en 2006.  Grâce à sa détermination,  il a  su imprimer à cette journée de rencontre et d’échanges toute son essence. Deux ans plus tard, en  2008, il a estimé qu’il fallait réajuster des choses pour rester dans le contexte traditionnel. Ainsi, la fête de l’igname a connu quelques bouleversements quant à la date de sa célébration. Si elle est toujours célébrée officiellement le 15 août, les véritables cultes traditionnels et offrandes aux ancêtres se font maintenant les 14 du même mois  pour éviter le chevauchement,  la confusion ou la collusion  entre la commémoration de l’Assomption et la fête patronale purement consacrée aux divinités de la tradition ancestrale.  Pour Dah Kanmavo Mitokpè, cette décision prise par le roi Tossoh s’inscrit dans la cadre de la cohabitation pacifique entre les  religions et vise à respecter les principes de chacun dans la diversité culturelle. Cette célébration est mal appréciée par certains citoyens garant de la tradition quant à son contexte et son contenu.  Pour sa Majesté Ahinadjè Houndadjo, la «15 août» n’est que du « leurre et de l’hypocrisie» qui n’a rien  à avoir avec les réalités socioculturelles africaines. «La fête de l’igname ne doit pas être une fête identitaire d’un peuple donné. C’est de l’hypocrisie. L’igname n’est pas seulement à Savalou dans la mesure où elle est également cultivée dans bien d’autres régions du Bénin. Elle appartient à toute la région ouest-africaine. De plus,  cette fête dite identitaire  s’organise le jour de l’Assomption, la date glorieuse de l’église catholique romaine. Tout ça, c’est de l’hypocrisie,  c’est la recolonisation chrétienne qui est en voie de naître. Nous sommes là pour dénoncer et remettre de l’ordre parce que l’Afrique a sa coutume, ses mœurs et sa croyance. A partir de cet instant, nous ne devrons plus tricher avec notre conscience. Si nous voulons demeurer africains, nous allons faire des efforts dans ce sens. L’igname n’a aucune relation avec 15 août. Ça va se corriger lorsque les livres saints qui seront des documents repères vont paraître. S’ils veulent célébrer l’Assomption, ils n’ont qu’à le faire, mais dire qu’ils sont en train de célébrer une fête identitaire, c’est ce  que je refuse », a-t-il condamné.

Les valeurs spirituelles de l’igname 

Dah Aligbonon Akpotchi-Hla, à l’occasion, d’un entretien, a dévoilé les caractéristiques spirituelles et mystiques de ce légume. Grillé avec certaines feuilles, « il guérit des maladies ». Pour lui, les révélations prennent  fin là. Il n’est plus question de dévoiler aux non-initiés les feuilles en question et les maladies à guérir avec le tubercule. Cependant, il ajoute que voir dans le rêve une igname, surtout si elle poursuit ou coupe la route au rêveur, est de mauvaise augure. Si par ailleurs, dans le rêve, l’igname est cuite en quantité, ce serait un moyen pour les ancêtres déjà décédés d’entrer en communication avec le monde des vivants. Dans les deux cas, le dignitaire  recommande à l’auteur du rêve la consultation du Fâ pour comprendre et prendre les mesures adéquates en vue de conjurer le sort et satisfaire les ancêtres.

Zéphirin Toasségnitché

(Br Zou-Collines)