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Même inorganisée, la diaspora béninoise contribue sensiblement à l’économie nationale. L’important flux de transfert de ressources qu’elle draine témoigne de son apport consistant dans le tissu économique. Mais la difficulté majeure est afférente à la mobilisation de ressources pour des projets au profit du pays. Quelles sont réellement les causes de ce blocage ?
Le Béninois, bien qu’il soit loin de son pays, il a toujours le regard tourné vers son pays. Cette réalité justifie la forte propension des migrants béninois en quête de mieux-être (pour la grande majorité) à envoyer une importante quote-part des ressources gagnées à l’étranger vers son pays d’origine. Ces ressources ont la particularité de stimuler la consommation dans un cadre restreint à savoir la famille, les amis ou proches. Il peut être orienté soit vers l’éducation, la santé, l’immobilier, l’alimentation etc. Mais comment est-ce qu’on parvient à quantifier tout ce flux financier de la diaspora ? Pour un expert du ministère des Affaires étrangères qui a requis l’anonymat, il existe des données statistiques qui permettent de se renseigner sur le montant mobilisé pendant une période donnée. « Les structures financières détiennent les chiffres. Elles peuvent dire avec exactitude combien a été envoyé dans une période donnée d’un pays X vers le Bénin », a-t-il déclaré. Toutefois, ces chiffres ont toujours la faiblesse d’être approximatifs en raison des canaux informels d’envoi qui existent. « Les données statistiques ne prennent en compte que les transferts effectués à travers les structures officielles de transfert d’argent. Mais dans bien de cas, les moyens parallèles d’envoi d’argent sont les plus empruntés  », a-t-il souligné. Les réalités sociologiques ainsi que le souci d’éviter les frais de service prélevés par les structures de transfert font que beaucoup préfèrent emprunter les canaux officieux. «  Le Béninois se dit : si j’envoie de l’argent par les structures officielles, elles me prélèveront quelque chose. Autant attendre un ami ou un proche qui veut rentrer et lui charger la commission. Il préfère même remettre l’argent au chauffeur qui fait Abidjan-Cotonou où Lomé Cotonou par exemple, que de payer le service des agences officielles de transfert. Ces canaux officieux de transfert échappent au calcul des institutions officielles », a-t-il déclaré. Et il poursuit : « Les pourcentages des structures officielles ne tiennent compte que  du canal normal. Il y a en dessous, un important flux officieux qui passe par l’autre canal qui échappe à tout calcul ». Aussi, le flux financier de la diaspora n’est pas toujours constant. Les réalités politiques, sociales dans le pays du migrant peuvent également influer positivement ou négativement sur la quantité de ressources mobilisées. « Prenons le cas de la Libye par exemple. La quantité d’argent que les Béninois qui résident dans ce pays envoyaient avant la guerre a constamment diminué maintenant. De la même manière, quand un pays retrouve sa stabilité, le taux de fonds des migrants peut croître. Donc, ce n’est pas constant et on ne peut pas se fier, tout le temps,  à cela », a déclaré l’expert.

Les catégories de migrants qui existent

Selon l’expert, il existe deux catégories de migrants. La première, ce sont ceux qui ont été obligés de migrer par  souci de mieux-être. Ceux-ci contribuent en grande partie au transfert de ressources vers leurs familles et proches. « La grande majorité de migrants n’y vont pas pour chercher à développer leur pays. Leur premier souci, c’est d’œuvrer au mieux-être de leur famille. Ils ne sont pas dans les grands projets. Vous ne les verrez pas dans la construction d’hôtels et autres. C’est rare », a-t-il affirmé. Pour l’expert, il y a peu de Béninois identifiés comme tel qui travaillent dans les grandes firmes à l’étranger. Pour ceux qui y sont, a-t-il ajouté, leur objectif premier n’est pas d’investir dans le pays. Mais pourtant, le Bénin n’est pas si pauvre en ressources humaines de qualité à l’extérieur. L’exemple le plus patent est ces médecins de France qu’on cite souvent. Tous ceux-là n’investissent pas au pays ? Pour l’expert, ce sont, pour la plupart, des Béninois bien lotis à l’extérieur, mais qui ne cherchent plus à revenir parce qu’ils sont pleinement intégrés dans leur pays d’accueil. « Ils n’ont pas leurs intérêts ici. Ils sont déjà suffisamment intégrés dans leur pays d’origine et leurs enfants ne viendront jamais s’installer ici. Mon analyse personnelle est que, plus on est haut cadre à l’extérieur, plus on est intégré. Le pays  offre les conditions et on ne trouve plus vraiment d’intérêt à venir investir. Il ne faut pas trop compter sur ceux-là. Ceux qui envoient de l’argent, ce sont les gagne-petit. Ce sont ceux-là qui ont laissé leurs familles ici pour le mieux-être et qui ont en tête de revenir un jour », a-t-il déclaré. Aussi petit que soit la gagne, le flux mobilisé chaque année par les migrants étrangers, a indiqué l’expert, est évalué à 3% du Produit intérieur brut. Ce qui dépasse l’aide au développement. « Ce n’est pas mince du tout. C’est vrai que dans certains pays comme le Sénégal par exemple, cela dépasse 30%. Mais la contribution des 3% au Pib national au Bénin n’est pas à minimiser », a-t-il déclaré.

Pourquoi la réticence des Béninois bien lotis à mobiliser l’investissement

Ce volet de la question peut faire l’objet d’une thèse. Les avis cumulés des Béninois qui ont émigré sont divers. Il s’agit d’un tout cohérent de facteurs décourageants, tant au niveau de la gouvernance que du regard du national par rapport à l’expatrié. Pour la plupart, le mal est profond. Vincent, professeur d’université (totalisant 50 années à l’extérieur), en parle pratiquement avec les larmes aux yeux. « Je me rappelle de ce projet que j’ai conduit moi-même au profit du Bénin. C’était dans en 2005. Tout était finalisé et je devrais juste avoir la signature des autorités de mon pays pour que ceci soit mis en branle. Mais ces gens-là, à la recherche de pourcentage, m’ont tourné en rond et les partenaires se sont découragés. Ce qui me fait mal, ce sont ces populations qui n’auront jamais l’opportunité de bénéficier de ce projet qui leur est destiné  », a-t-il confié. L’autre frein,  ce sont les calculs politiques. «  L’histoire a montré que quand ces hauts cadres commencent par s’intéresser au pays, les gouvernants pensent qu’ils reviennent pour prendre leur place. Généralement, les cadres d’ici les torpillent parce que dans leurs têtes, ils se disent que s’ils réussissent, ils deviendront l’attraction du village ou de la zone d’intervention. Du coup,  ils se sentent menacés. C’est pourquoi certains se découragent», ont déclaré certains observateurs politiques. L’autre frein, c’est le regard qui est porté sur l’étranger. « Généralement, la sociologie béninoise tend à croire que celui qui vient de l’extérieur, surtout de l’Europe ou des États-Unis, a gagné facilement l’argent et on lui met toute forme de pression. Le pire, c’est quand il amène un projet. On lui complique vraiment la vie, parce qu’on est à la recherche d’argent. Cela décourage nombre d’entre eux. Certains nationaux volent même les projets », a informé Jean-Marc Sagnon sociologue de formation. Les avis convergent également vers le sujet de la qualité de la gouvernance. La stabilité politique, le niveau de corruption et la qualité de l’administration sont, selon les avis des cibles rencontrées, des facteurs de confiance à la mobilisation d’importantes ressources au profit du pays. « La lourdeur administrative est un facteur décourageant pour l’expatrié. Tant que ce n’est pas fluide, il leur sera difficile d’investir. Il faut dématérialiser les choses et faire en sorte qu’il n’y ait plus d’intermédiaire. Notre procédure est trop lourde. Quand un dossier entre dans le circuit, il faut que tous les chefs visent avant que ça ne sorte. C’est lourd », a indiqué l’expert du ministère des Affaires étrangères.

Quelle solution ?

Le premier défi, selon les uns et les autres, est qu’il faudra absolument et en urgence restaurer la confiance. Ceci passe non seulement par la qualité de la gouvernance, mais aussi une volonté politique claire. Dans le souci de limiter les freins à la conduite des projets d’investissement de la diaspora, l’ancien régime avait réfléchi quant à la création d’une banque de la diaspora. Cette structure financière devra gérer de façon autonome les gros investissements mobilisés par cette catégorie de migrants. L’idée ne manque pas de pertinence, mais dans le temps, certaines personnes ont émis des réserves sur la gestion de ces ressources. Certains ont estimé que la création d’une banque n’est pas une garantie suffisante, car cette institution n’est pas toujours à l’abri des instruisions des gouvernants qui, en cas de cessation de paiement, peuvent y recourir. La garantie au niveau de la gestion des ressources n’est pas aussi assurée à 100%. Dans ces conditions, que faut-il faire ? Pour l’expert du ministère des affaires étrangères, il faudra une procédure allégée. « Il faut que quand un Béninois vient investir, qu’il y ait une structure autonome qui laide à faire toutes les démarches. Qu’il ne soit pas obligé de passer de bureau en bureau pour suivre son dossier. Il faut que dans cette structure, il y ait un représentant de chaque structure prévue dans la chaine de procédure. Chaque représentant doit avoir une autonomie de décision. Ceci permettra une célérité dans la conduite de ces projets. Ce que cherchent nos frères de l’autre côté, c’est la confiance et la célérité », a-t-il déclaré.

Hospice Alladayè