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Mendicite
Laumône alimente les circuits de la débrouille à Cotonou

Les différents biens offerts sous forme d’aumône aux mendiants se retrouvent généralement sur les marchés de Cotonou et environs, entretenant  un  commerce sans cesse florissant. Retour sur une activité qui ne connaît pas la crise.

Vendredi, jour de prière hebdomadaire. Les abords de la mosquée de Zongo grouillent de monde. Les fidèles musulmans affluent par centaines pour répondre à l’appel de la foi. Plus loin, il y a les mendiants, appelés pour la circonstance les vendeurs. A eux s’ajoutent les commerçants de fait et autres intermédiaires appelés acheteurs et enfin les voleurs à la tire.

Ces trois acteurs n’ont cure du prêche de l’imam et des prières et méditations des fidèles. Ce qui les intéresse avant tout, c’est le business : l’achat-vente.

Le premier acteur, en l’occurrence, le mendiant s’applique à collecter le maximum de dons qu’il va céder à peu de frais au commerçant ou à l’intermédiaire. Les deux acteurs sont généralement  positionnés deux  heures avant le début de la prière.

  Modus operendi

Le  premier à lancer l’offensive, c’est le mendiant. Le jeu a tout l’air d’une mise en scène. Son rôle est de guetter le moindre généreux donateur. Dès qu’il aperçoit sa silhouette, il s’arrange pour être le premier à l’approcher. Deux cas de figure sont envisageables. Il se montre docile avec un certain nombre de ses acolytes pour recevoir le don. Mais au cas où le bien à distribuer parait insuffisant pour satisfaire tout le monde, il le saisit pour le dissimuler dans son sac.

Passée cette étape, s’ensuit celle de la vente. L’acheteur qui observe à distance se rapproche du vendeur. Il lève la tête et le cherche. Celui-ci déjà positionné, lui fait un geste de la main. Il remet alors le bien et prend son argent.

Tout se fait en l’espace de quelques minutes. Pas de place pour les mots et autres discussions intempestives. Les signes et les gestes suffisent. La règle, c’est la discrétion et la rapidité. Les deux acteurs en sont conscients et travaillent en parfaite symbiose.

Mais à combien sont échangés ces biens ? Pour Marc, mendiant, ayant à son actif plusieurs décennies d’expériences, les prix diffèrent d’un produit à un autre. « Je vends trois biscuits à  25 Fcfa. Sur le marché, cela se vend à 25 Francs l’unité. Si on me donne le paquet de sucre par exemple, je le vends à 300 Fcfa », déclare-t-il. Le marché est intéressant surtout quand il s’agit des animaux. « Quand on me donne un poulet, je le cède sur place à 1200 ou 1500 Fcfa. Pour ce genre de transaction, les preneurs sont toujours nombreux au rendez-vous, prêts à acheter. Je me souviens qu’on m’a donné ici un cabri, je l’ai vendu aussitôt. Ce fut un grand jour pour moi », indique-t-il.

La moisson se fait plutôt abondante en période de jeûne musulman. « Pendant le mois de Ramadan, on reçoit tout. Du riz, du maïs, de l’huile etc. Je vends ce que je peux vendre et je garde le reste pour mes besoins domestiques», explique-t-il.

 Quitter Cococodji pour Zongo

 Selon les explications du mendiant, les commerçantes viennent de presque tous les marchés de Cotonou. « Elles viennent des marchés de Saint Michel, Dantokpa, Gbégamey et autres », affirme-t-il. Le comble, assure Youssouf, agent d’entretien, c’est que beaucoup de commerçants viennent de loin. « Vous en trouverez qui quittent le marché de Cococodji, de Pahou sur la route de Ouidah. J’en connais une qui vient de  Tori tous les vendredis», confie-t-il. Mais que cherchent-elles au fond ?  Selon les explications du jeune, le goût du profit motivent leurs déplacements. L’exercice est dans le fond assez laborieux. Les produits donnés sont souvent en petites quantités, mais elles n’en font pas un souci. « Un donateur peut venir par exemple avec 20 biscuits. Dans la lutte, si je réussis à en avoir six, je cours vers ma cliente (la commerçante) et je les lui vends à 50 FCfa. Celle-ci, à son tour, va les écouler sur le marché à 150 FCfa. C’est rentable ! Il y a aussi certains qui passent de mendiant en mendiant pour s’approvisionner. Il arrive aussi qu’on nous donne des morceaux de sucre. Elles les rachètent chez nous et les disposent dans des cartons vides jusqu’à les  remplir », affirme-t-il. En outre, entre mendiants les trocs sont fréquents. « Si j’ai besoin d’un produit et que l’un de mes amis le possède, je peux l’échanger avec un autre produit et le revendre sur place. C’est le commerce. J’ai aussi une dame à Jonquet à qui je cède les biscuits à deux à 25 FCfa », proclame-t-il fièrement.

 L’art de mendier

 Marc est mécanicien de formation. Il a abandonné ce métier  pour la mendicité qu’il ne semble pas le répugner. La cinquantaine, il est père de deux garçons dont un vient d’avoir le baccalauréat. Avec un brin de fierté, Marc affirme les avoir élevés grâce au fruit de ce « métier » auquel il se consacre avec passion. La curiosité chez Marc, c’est l’art avec lequel il a réussi, pendant des années, à cacher ce métier qu’il exerce à ses proches parents : « Personne ne sait que je mendie. Les matins je m’habille correctement et je sors de la maison. Arrivé en ville, je vais chez un ami à Jonquet et je me change. Quand je finis ici, je me change chez mon ami et je rentre à la maison », confie-t-il. Marc n’est pas à Zongo tout le temps. La mendicité a ses heures d’affluence, il les maîtrise par cœur. « Le soir, il faut compter après 16 heures. Le matin, il faut être là très tôt. Beaucoup aiment faire des dons le matin. Les vendredis naturellement, il faut être là pendant l’heure de prière », fait-il observer.

Tout ceci parait beau, mais l’exercice n’est pas aisé. C’est une bagarre sans merci. « Ici, la règle, c’est la force. Celui qui s’en sort, c’est celui qui arrive à vite arracher le bien en premier. Encore faut-il qu’il arrive à vite le cacher sinon on lui arrache à son tour. C’est l’aumône», confesse-t-il. Marc n’est pas robuste, mais il ne se fait pas jouer par les jeunes. Malgré son statut frêle à la transparence, il arrive à bien se tirer, mais pas à tous les coups. « Il arrive aussi qu’on m’arrache. Des fois, on verse tout par terre. De ce fait, tout le monde est perdant.  C’est souvent lorsque les « amis » mendiants ne veulent pas coopérer », relate-t-il.

 « Je ne chôme pas »

 Marc l’avoue sans retenue. Il affirme qu’il rentre toujours avec de l’argent. Le minimum par jour, confesse Marc est 2.000 FCfa. « Il est quatorze heure et je suis déjà à 1500 FCfa. Je prends une pause et je reviens à 16 heures. Je compte rentrer avec plus de 2000 FCfa. Il arrive que je parte avec 4000 FCfa et je ne travaille pas toute la journée », confie-t-il. Marc certifie qu’il ne se souvient pas du jour où il est rentré désargenté. « Personne, en tout cas, ne rentre bredouille. On trouve toujours quelque chose. C’est un métier où on ne chôme pas », affirme-t-il.

‘’Métier’’ relaxe et rentable, la mendicité est pour Marc un pis-aller face à l’équation du chômage.  Il arbore un air dépité, mais ne manifeste aucun dédain pour ce « métier » qu’il exerce. Il déclare tout de même qu’il changera dès qu’il trouvera mieux. « Si je trouve mieux je vais laisser. S’ils nous chassent d’ici, je retourne au marché Dantokpa pour devenir portefaix », confie-t-il. La curiosité est que la mendicité est un ‘’métier’’ qui connaît chaque jour de nouveaux adhérents. Zongo est de plus en plus une plaque tournante pour ces acteurs de la débrouille. « Beaucoup quittent Pahou, Tori, Ouidah et même les pays limitrophes du Bénin pour venir mendier ici. Ils sont là plein », mentionne Marc.

 Hospice Alladayè & Euloge Zohoungbogbo  (Coll)