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Cyr DavodounLe consultant international Cyr Davodoun décrypte la dernière élection à l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif). L’expert pense qu’avec les différentes tractations qui ont conduit à l’élection de Louise Mushikiwabo en octobre 2018, la Francophonie est aux confluents des stratégies rwandaise et française. Lire ses arguments. 

L’élection au poste de Secrétaire générale de la Francophonie de la Canadienne Jean Michaelle en novembre 2014 a été favorisée par la multiplicité des candidatures africaines. En effet, ils étaient quatre en lice à savoir : le Congolais Henri Lopes, le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac ; le Burundais Pierre Buyoya et l’Equato-Guinéen Augustin Nez Nfumu. Le refus du président Blaise Compaoré de briguer ce poste comme une porte de sortie honorable peu avant sa cavale le 31 octobre 2014, a déchainé les prétentions sur le continent. Dans ces conditions, Jean Michaelle a fait office de troisième larron. Elle a bénéficié du ralliement de plusieurs pays africains qui ne voulaient vraisemblablement pas aggraver les dissensions entre États du même continent. En d’autres termes, elle a su profiter de l’émiettement des voix des pays africains pour se hisser à la tête de la Francophonie. Ceci a été un scénario tragique pour les africains de laisser filer le plus illustre Poste international sur lequel ils présentaient une main mise. En effet depuis sa création, le poste de secrétaire général de la Francophonie a constamment été occupé par des africains et non des moindres. C’est ce continent qui a toujours présidé aux destinées  de la francophonie. Elle a été dirigée par l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali du 06 novembre 1997 au 31décembre 2002 et le sénégalais Abdou Diouf du 1er janvier 2003 au 31 décembre 2014 respectivement ancien secrétaire général des Nations unies et ancien président du Sénégal. Ainsi, après cette erreur monumentale, les Africains piaffaient sans doute d’impatience pour récupérer leur fauteuil. Ils considèrent à tort ou à raison que l’épisode de Jean Michaelle est une parenthèse qu’il faudra fermer le plus tôt que possible. Mais comment s’y prendre ?

C’est le président Emmanuel Macron qui  a ouvert la brèche et  balisa le chemin au cours du point de presse du 24 mai 2018 devant sanctionner la visite du président Paul Kagamé à Paris. C’est le moment propice à ne pas rater qu’a choisi le président Macron pour jeter les dés de la candidature rwandaise. Sans protocole diplomatique, il a déclaré en face du monde ce qui suit : « s’il y avait une candidature africaine au poste de secrétaire général de la Francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si elle était africaine et féminine elle aurait encore plus de sens. Et donc, je crois qu’à ce titre la ministre des Affaires étrangères du Rwanda Louise Mushikiwabo a toutes les compétences pour exercer cette fonction. Elle a une maîtrise parfaite de la langue française dans un pays dont le président s’exprime en anglais, mais dont la moitié de la population continue de parler le français ».

Cette posture de Macron dans un rôle de directeur de campagne de Louise Mushikiwabo créa une surprise totale et un sacré coup médiatique peu ordinaire.

Assurément, le président Macron et bon nombre de ses collègues africains étaient sur les mêmes longueurs d’ondes. Ces derniers étaient aux aguets afin que ce qui est à César revienne à César. C’est fort de ce sentiment que, la candidature rwandaise a bénéficié du soutien sans faille des pays de l’Union africaine lors du dernier sommet des chefs d’État tenu à Nouakchott en juillet 2018. Quant au président Macron, comme l’a laissé filtrer un diplomate français selon Jeune Afrique «depuis le départ le président Macron est convaincu que si elle n’est pas portée par une voix africaine, la francophonie ne sera plus pertinente. Jean Michaelle a d’énormes qualités, mais elle n’est pas perçue sur le continent comme une voix africaine. » Dans ce registre, le président Macron a dit haut ce qui se dit tout bas sur le continent africain. En effet, l’Afrique représente le cœur et est au cœur de la Francophonie. L’Afrique est une grosse cylindrée de cet espace francophone. Elle concentre à elle seule 27 États, membres et pays à statut d’observateur sur les 84 que compte l’organisation. Selon les projections de l’OIF, en 2050, 85 % des francophones seraient Africains sur un total de 700 millions contre 274 millions aujourd’hui.

Ce qui fait de l’Afrique, l’espace linguistique à plus forte croissance ; plus de 143% prévue pour 2015-2065 contre 62 % pour l’Anglais. Avec cette évolution, la langue française serait la 2ème  ou la 3ème langue la plus parlée devant l’Arabe et l’Espagnol. C’est à juste titre pour ce poids et surtout son positionnement dans l’avenir qui place le continent Africain au centre de toutes les convoitises. C’est à juste titre que Jean-Baptiste Lemoyne affirme que : « Le centre de gravité de la francophonie aujourd’hui est l’Afrique….. »

Le président Macron n’aurait pas apprécié que la tête de la francophonie soit au Canada plutôt qu’en Afrique plus proche de la France au double plan historique et géographique. Une telle situation mettra à rude épreuve les forces de gravité dans l’espace Francophone. Il ne s’est donc pas embarrassé pour annoncer et valider à son niveau et pour les intérêts de la France la candidature de la ministre Rwandaise des affaires étrangères. Pour le Président Macron, Louise Mushikiwabo représente l’arme fatale pour se débarrasser de la Canadienne Jean Michaelle. En effet, le caractère féminin de la candidature Africaine était indispensable pour se mettre à l’abri des critiques misogynes. Le plébiscite de la candidature rwandaise a permis à la France de résoudre deux problèmes majeurs préjudiciables à son hégémonie sur le continent Africain. Le premier est relatif au contentieux né du génocide rwandais de 1994. Les relations entre Kigali et Paris sont chaotiques. Les premiers accusent les seconds d’avoir joué un rôle illicite dans la préparation et la phase active du génocide. Mais depuis, l’eau a coulé sous le pont et le contexte a évolué en ce qui concerne les acteurs en présence. La vieille classe politique qui avait trempé dans le génocide n’est plus aux affaires dans l’hexagone. L’élection en France d’un jeune président qui n’avait que 16 ans au moment des faits, a adouci un tant soit peu les positions des autorités rwandaises vis-à-vis de Paris. L’intelligence et la finesse de Macron à sauvegarder les intérêts français feront le reste.

Le second problème le plus embarrassant pour Paris est le rayonnement du Rwanda sur le plan international et son effet d’entraînement sur le continent Africain notamment dans l’espace francophone. Le Rwanda a pu siéger au conseil de sécurité des Nations Unies de 2013 à 2014. En outre, ses prouesses économiques  sur fond d’adversité avec la France commencent par faire école en Afrique. Etre en désaccord et en conflit ouvert avec la France devient un indicateur d’affirmation d’indépendance pour les ex-colonisés et par conséquent gage de développement économique. Le Rwanda fait figure de l’exemple à suivre en Afrique. Chaque année, les délégations africaines ne cessent de défiler à Kigali. Il y a donc ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’effet Kagamé » sur le continent africain. Cette tendance est préjudiciable à l’influence et aux intérêts de la France en Afrique si elle devrait perdurer. Pour le Président Macron, il faudra parer au plus pressé afin de ne pas perdre la face. Ceci est d’autant vrai que le continent africain, n’en déplaise à ses détracteurs se positionne comme le continent d’avenir. Il dispose d’importantes marges de croissance à la fois économique et démographique. La diplomatie rwandaise sous la houlette de Louise Mushikiwabo a eu pour lettre de mission d’ouvrir le Rwanda au monde et le monde au Rwanda. Ceci a consisté à transformer l’image d’un pays génocidaire en un pays séduisant. C’est à cette tâche que s’est attelé pendant neuf ans la diplomatie rwandaise. Pour celle qui l’incarne, c’est avoir au bout du rouleau, un Rwanda « apaisé, ambitieux, prêt à jouer son rôle sur la scène internationale et à apporter sa contribution dans la sous-région et sur l’ensemble du continent ». La visite à Kigali du numéro un Chinois Xi Junping le 23 juillet 2018 est révélatrice du rayonnement du Rwanda sur le plan international.

C’est sous ce charme que les chefs d’État et de gouvernements africains ont confié lors du 30ème  sommet de l’Ua les 28 et 29 janvier 2018 à Addis Abeba, les rênes de l’Union Africaine à Paul Kagame pour en présider les destinées. C’est du moins dans cette logique que Louise Mushikiwabo elle-même a eu la confiance de ses pairs pour présider le conseil africain des ministres des Affaires étrangères.

Devant à un tel succès obtenu dans l’adversité avec Paris, le président Emmanuel Macron en fin tacticien a cru bon au nom des intérêts de la France de changer de fusil d’épaule. Pour cette raison, il lui faudra ramener le jeu à son compte. Ceci consiste prioritairement à normaliser les rapports avec l’homme fort de Kigali. Mais au-delà, montrer que c’est plutôt avec la France qu’on gagne ; d’où l’approbation de la candidature rwandaise par le président Macron. Cette démarche, participe au repositionnement stratégique de la France en Afrique. La tactique de Macron relève d’un adage populaire du Sud Bénin qui consiste à « considérer le fou afin de se mettre à l’abri de toute perturbation et remise en cause de l’ordre établi. »

Ainsi, le piston de Macron est très bien apprécié par les autorités de Kigali. Il vient à propos et est bien en phase avec l’ambition de Kagame et sa suite d’aller à l’assaut du contrôle des institutions internationales. La présidence de l’Union Africaine est un tremplin pour positionner le Rwanda à l’échelle supra continentale. L’offre du secrétariat général de la Francophonie assouvit à ce besoin de Kigali. Macron ne reste pas sans savoir la vaine tentative de Paul Kagame de propulser sa ministre des affaires étrangères au secrétariat général adjoint des Nations Unies en charge  d’Onu-Femmes. Mais cette dernière a été recalée au profit de l’ex présidente du Chili Michelle Backelet en septembre 2010. Cette fois-ci, avec le soutien de Paris, une seconde Michelle n’a pas pu leur barrer la route. Louise Mushikiwabo a été élue par consensus et par acclamation le 12 octobre à Erevan aux commandes de la Francophonie pour une durée de quatre ans renouvelable. En contrepartie, Emanuel Macron a su ramener le Rwanda en bonne position dans le giron de la francophonie. En outre, il sera envisagé sereinement la nomination un nouvel Ambassadeur de France à Kigali et l’accès des investisseurs Français au marché attractif du Rwanda.

    Cyr Davodoun, Ph.D

Expert, consultant international

Qui est Louise Mushikiwabo

 Elle est :

-Née le 22 mai 1961 à Kigali au Rwanda ;

-La cadette d’une fratrie de 9 enfants ;

-De nationalité rwandaise ;

-De la minorité tutsie ;

-Apolitique plus ou moins, contrairement à son frère Landau Nolasingwa membre de l’opposition libérale rwandaise et seul tutsi ministre du travail et des affaires sociales du dernier gouvernement Juvénal Habyarimana. Selon certaines sources, malgré sa proximité avec le président Paul Kagamé son mentor, elle n’est pas membre du Front patriotique rwandais (Fpr) ;

-Titulaire d’un diplôme d’interprétariat à l’université du Delaware après une licence en anglais à l’Université Nationale du Rwanda précisément à Butare en 1984, précédemment suivi du baccalauréat en 1981 ;

-Mariée à un Américain reconnu très effacé ;

-Co-Auteur avec un journaliste Américain Jack Kramer de l’ouvrage sur le génocide intitulé Rwanda means the univers : À natives memoir of blood and bloodtines, éditions saint martin’s press 2006,384 pages ;

-Auteur de plusieurs articles dans la presse écrite et numérique ;

– Co- Fondatrice de Rwanda Children Found une Ong dédiée au financement et a l’accompagnement de la scolarisation des orphelins du génocide ;

-Parfaitement bilingue anglais et français.

-Récipiendaire du outstanding humanitarian award 2004 de l’American University & School of Internal Studies

-Membre de l’équipe-conseil en charge de la réforme institutionnelle de l’Union Africaine.

-Membre du Conseil Consultatif du Munich Security Conference, conférence annuelle sur la politique de sécurité internationale qui se tient en Allemagne.

Sur le plan professionnel, elle exerce comme professeur d’école secondaire entre 1984 et 1986 ; traductrice pendant son séjour américain de 1986 à 2008 ; directrice à la communication de la Banque africaine de développement (Bad) en Tunisie en 2008 sous les ordres de son compatriote Donald Kaberuka ; ministre de l’information  à partir de mars 2008 avant de se voir confier par Paul Kagamé les clés de la diplomatie rwandaise en décembre 2009. De cette position, elle a obtenu la confiance de ses pairs pour assurer la présidence du Conseil africain des ministres des Affaires étrangères. Elle est présentée en mai 2018 dans le magazine Jeunes Afrique comme l’une des plus influentes personnalités africaines sur le continent.