Spread the love
aubin-t
Aubin Towanou apporte sa contribution au développement du Bénin

Après la sortie de son livre « Le destin du Bénin », le journaliste Aubin Towanou continue d’explorer les pistes du développement pour permettre aux gouvernants de trouver les solutions idoines contre les maux qui minent son pays. Ci-dessous sa réflexion intitulée « Le défi du développement du Bénin ».

« Comme nous l’avions écrit dans notre livre « Le destin du Bénin » (Ed. Tamarin, août 2015), sous titré « Le nouveau départ », le développement se fait à l’aune d’une production locale abondante pour satisfaire les besoins des consommateurs domestiques, et par la suite ceux d’ailleurs. Ceci passe par la recherche des solutions locales visant la satisfaction desdits besoins. Des solutions qui prennent leurs sources dans les réalités endogènes du pays. Encore une fois, nous n’enlevons absolument rien à cette affirmation que nous nous proposons de développer. Lorsqu’un pays décide de lancer le processus de son développement, le premier levier que ses décideurs éclairés actionnent est l’éducation nationale. Une nation qui a vocation à se développer ne forme pas ses enfants prioritairement pour l’intellectualisme creux qui produit des bavards ou des diplômés qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Cependant, pour prétendre élaborer des programmes d’enseignement adaptés à la promotion du développement dans un pays moderne, il aura fallu savoir ce qu’on met dans le développement. Si on y met la construction d’infrastructures modernes à tout prix et tout de suite afin de faire un bon effet sur les citoyens, l’économie domestique n’y gagne pas beaucoup. Le besoin immédiat de compétence ne pouvant être satisfait localement, les entreprises étrangères qui exécutent les travaux, sans assurer le transfert de compétences et de technologies, rapatrient quasiment tous leurs gains. Mais si on met dans le développement la mise en place d’un tissu productif de base à fort potentiel de valeurs ajoutées, non seulement le pays peut se développer, mais sa croissance s’inscrit dans la durée. Et on peut y adapter un programme d’enseignement conséquent.  Le gouvernement du Bénin a une grande et noble ambition pour le pays. Au risque même de marcher sur un fil de rasoir pour y induire une nouvelle dynamique de croissance. Un plan quinquennal d’investissement de plus de 9.000 milliards de francs Cfa et un budget général de l’État, exercice 2017, de plus de 2.000 milliards de franc Cfa pour un Pib pourtant bien modeste, un taux de croissance inférieur à 4%, etc. Comparaison n’est pas raison. Avec un taux de croissance de plus de 7%, la Côte d’Ivoire, représentant plus de 40% du Pib de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine), a un budget de moins de 7.000 milliards de francs Cfa en 2017. Cet état de fait n’exige-t-il pas une analyse non passionnée de la part des spécialistes que nous sommes ? Avec une telle ambition immédiate dans quelle stratégie de développement sommes-nous ?

 Particularités majeures du Bénin

 Au Bénin, la grande masse des ressources qui circulent proviennent du trésor public. Autrement dit, la part des ressources privées qui contribuent, de manière significative, à l’économie, en termes de marchés attribués au secteur privé local, est dérisoire.  Dans ces conditions, la transparence dans les marchés publics est un impératif incompressible. Les administratifs qui s’érigent en entrepreneurs de circonstance, et qui gagnent les marchés publics par personnes interposées ne devraient pas prospérer dans un pays comme le Bénin si on veut vraiment du développement. Car, en agissant ainsi, ces administratifs empêchent le bon fonctionnement de ceux qui paient les impôts et qui embauchent de manière durable la majorité des actifs. Par ailleurs, sur la quinzaine de banques qui opèrent au Bénin, il n’y en a quasiment pas qui sont dirigées par des intérêts béninois. Nous parlons en termes de direction et d’actionnariat. À peu de choses près, ce constat est le même dans le secteur des assurances. Pour ce qui concerne les réseaux Gsm (Global system for mobile, entendons la téléphonie mobile), les Béninois sont absents au vrai sens du thème quant à leur prise de participations majoritaires dans ce secteur. Limitons-nous ainsi à ces branches d’activités stratégiques à fort potentiel de valeurs ajoutées pour nous inquiéter du fait qu’un pays puisse se développer en comptant sur des acteurs qui n’y ont pas un intérêt direct du fait de leur nationalité. Dans un tel contexte, et avec une monnaie convertible de manière illimitée, la fuite des capitaux est la règle. Donc, un faible taux de recyclage de la richesse nationale (Cf. « Pauvre franc Cfa », Ed. Savane, août 2016). Nous demandons pardon à ceux que cette remarque gênerait.

 La domination institutionnelle mondiale

 L’histoire de l’humanité a montré à suffisance qu’aucun pays ne compte sur une entité extérieure pour se développer, vu le contexte concurrentiel mondial. Cette réalité s’impose, que cette entité soit une personne physique, morale ou une nation. Un expert chinois en développement soutient que si les ‘‘gardiens de la mondialisation’’ (Fonds monétaire international, Banque mondiale, etc.) applaudissent le programme de développement élaboré par un pays du Sud, il faut être sûr que ce plan n’apportera aucun développement. Autrement dit, lorsqu’un pays sous développé se dote enfin du meilleur programme pour son développement, il est acculé et vilipendé par les « chantres de la mondialisation ». Malgré cette réalité, nous avons le sentiment que les décideurs béninois, jusqu’à ce moment précis, donnent l’impression que la potion magique pour développer le Bénin pourrait arriver d’ailleurs. Dans les années quatre-vingt, alors que l’économie béninoise souffrait de l’incohérence de ses acteurs, les ‘‘promoteurs de la mondialisation’’, défendant leurs propres intérêts (maintenir les pays du Sud dans le dénuement et leurs citoyens dans un état de consommateurs universels des produits issus de leurs industries), ont inventé le Programme d’ajustement structurel (Pas). Nous vous évitons nos commentaires sur ce ‘‘machin’’. Mais nous avons le regret de rapporter ici que la majorité des intellectuels béninois ont adopté ce concept au point où certains d’entre eux ont soutenu des thèses sur cette aberration. Nous n’apprenons rien à personne en affirmant ici que les acteurs béninois étaient si engagés qu’ils étaient contents de voir leur pays porter le qualificatif de « bon élève des institutions de Bretton Woods ». Non loin de nous, au début des années deux mille, les mêmes ‘‘promoteurs de développement’’ ont trouvé que le Pas n’est plus opérant et ont rapidement convaincu les décideurs africains sur un nouveau concept : Stratégie de réduction de la pauvreté (Srp) donnant lieu à l’élaboration d’un document dit Dsrp. Quelques années après, à la faveur d’une inspiration, ce document a été mué en Document de stratégie de croissance pour la réduction de la pauvreté (Dscrp). Depuis deux mille dix, une nouvelle inspiration a vu le jour et nous parlons désormais des Objectifs du millénaire pour le développement, puis des Objectifs de développement durable (Odd). Ces stratégies et concepts ont convaincu les acteurs des pays africains concernés qui les adoptent avec entrain. Mieux, les intellectuels s’y engagent et modifient même le contenu de l’enseignement supérieur en conséquence. Pendant ce temps, on n’enseigne pas le franc Cfa. Leurs intérêts étant généralement pécuniaires. Car, lesdits concepts sont introduits avec beaucoup de ressources financières et des spécialistes sont formés pour. Sans oublier que de nombreux projets gravitent autour desdits concepts et une bataille s’engage pour l’attribution des postes de coordonnateur de projet. Les titres de consultant et de présentateur de communication à l’occasion des séminaires et ateliers, font courir par ailleurs les intellectuels. Pourtant, aucun pays ne s’est développé au moyen de séminaires dans l’histoire de l’humanité. Et Dieu seul sait ce que coûtent au Trésor les séminaires et ateliers, surtout que dans le même temps, le même État engage par ailleurs des études, à grands frais, sur les mêmes sujets.

 Mauvaise répartition de ressources…

 L’autre réalité est que l’État béninois n’est pas un bon répartiteur de revenu national. En effet, pendant que, à la faveur de la corruption endémique, les fonctionnaires s’organisent, avec quelques complices dits opérateurs économiques pour tirer meilleures parties des marchés passés par l’État, la majorité des citoyens actifs, n’étant pas fonctionnaires, peinent à joindre les deux bouts. Une bonne observation de la vie économique béninoise montre, de manière empirique, que toutes les fois qu’un gouvernement décide de fermer tous les ‘‘robinets de fraude et d’évasion fiscale’’, les affaires ont du plomb dans l’aile ; l’argent ne circule pas et tout le monde se plaint au vrai sens du thème. Au début des années deux mille, dans l’une de ses déclarations fleuves, Feu président Mathieu Kérékou affirmait, en substance, que, si on mettait toutes les ressources publiques du Bénin au Trésor, les Béninois en souffriraient. Car, ajoute-t-il, seulement quelques-uns s’en arrogeraient le droit laissant le plus grand nombre dans le dénuement total. Permettez-nous d’ajouter le commentaire selon lequel, c’est peut-être pourquoi ce président de la République laissait faire quand à certaines fuites de ressources publiques en sachant que ceux qui les gagnent contribueraient à leur répartition là où l’État ne pouvait pas atteindre les citoyens. Il s’agit d’une approche qui interpelle les économistes. Car, pour nous, le vocable  »prospérité partagée » ne signifie pas grand-chose au Bénin dans sa réalité actuelle (absence d’allocation chômage dans un contexte de taux sous-emploi très élevé, des fonds d’aide marqués par le clientélisme, etc.).

 Et pour se développer…

 Mao Tsé-toung, à sa prise de pouvoir en Chine en 1949, écrivait, nous le paraphrasons, que la promotion du développement dans un pays part de l’identification des activités qu’on sait faire le mieux dans son propre pays et qui ne s’exercent nulle part ailleurs, ou que l’on sait faire ici mieux qu’ailleurs. Puis le leader chinois développe que c’est plutôt ces activités qu’il faut promouvoir en recherchant à acquérir d’autres compétences supplémentaires avec les moyens que génèrent les premières. Il soutient par ailleurs que le développement de ces activités doit prendre en compte, dans un premier temps, la consommation domestique avant toute initiative visant la conquête des marchés extérieurs. Aussi, affirme-t-il : ‘‘Le leader qui jette véritablement les bases réelles du développement d’un pays n’en voit pas les effets le temps d’une vie’’. Nous nous souvenons de l’affirmation : « Quand la Chine s’éveillera… ». Pour le cas précis du Bénin, il faut répertorier l’ensemble des produits et services que les Béninois aiment ou consomment le plus et qui leur viennent d’ailleurs ou disponibles sur place. Puis identifier ceux que les unités de production locales peuvent réaliser à coût compétitif par rapport à ceux qui sont importés ; ou qu’ils peuvent mieux fabriquer qu’actuellement. Dans ce processus, on ne perd pas le temps là où les autres excellent (Il est inutile aujourd’hui de vouloir fabriquer des téléphones portables pour concurrencer les Américains, les Coréens, etc). Ensuite, pour les produits et services identifiés, voir si le Bénin dispose de moyens suffisants pour les produire sur place. Sinon, rechercher les moyens de la mise en place de ces manufactures, car, il ne s’agit pas dans un premier temps d’industrie. C’est justement à ce niveau qu’il faut apprécier une fois encore la place du système éducatif ainsi que les programmes d’enseignement à mettre en place pour disposer d’un vivier de professionnels avertis, capables de porter cet embryon de tissu productif. Des professionnels dont les profils sont définis avant même leur formation. Aussi, c’est sur cette base que s’effectuent les attributions de bourses d’études tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Dans cette approche, la décentralisation doit être au cœur de toute initiative avec une tendance à la régionalisation du développement. Aussi, il est un impératif qu’une bonne frange des étudiants béninois s’acclimate des réalités socio-économico-politiques du Nigeria. Une autre urgence incompressible est la question de l’énergie à laquelle des solutions durables sont visiblement en train d’être recherchées actuellement. Toutefois, nous regrettons le peu d’enthousiasme noté autour de l’inventeur béninois qui veut produire de l’énergie au moyen d’aimants.

 Quelques secteurs clés

 Au premier plan du développement d’un pays, nous estimons qu’il y a l’agriculture. Celle de type familial procurant des ressources substantielles à ses acteurs, encadrés et soutenus par l’État est à privilégier. La culture attelée est à promouvoir et non une mécanisation de type industrielle. À côté de la production massive du vivrier, les produits de rente doivent être diversifiés, le cajou, le karité et l’ananas en priorité. Nous savons que le Bénin compte parmi les pays à grande vulnérabilité aux changements climatiques. Leurs impacts négatifs pèsent sur l’environnement des affaires en général (Ressources en eau, foresterie, économie maritime, énergie, santé humaine) et l’agriculture (essentiellement tributaire de la pluviométrie) en particulier. Les pouvoirs publics sont donc très attendus sur ce chantier. Malgré la situation économique actuelle au Nigeria, la position du Bénin par rapport à ce pays continue d’être un important atout pour l’accélération de la croissance au Bénin. Nous réitérons ici la proposition relative à la mise en place d’un observatoire afin d’en tirer profit dans un processus tel que décrit dans notre livre, « Le destin du Bénin », sous-titré « Le nouveau départ’ (Ed. Tamarin, 2015). Le Bénin doit s’arranger pour être, mieux que le Cameroun, une ‘‘ferme’’ du Nigeria. La santé par les plantes peut beaucoup apporter à l’économie. En organisant et en finançant les vrais « sachants » en la matière, le Bénin peut beaucoup en tirer pour ces patients et pourquoi pas, pour le monde entier en matière de maladies spécifiques. Et partant, développer dans le secteur une filière où on assistera, si ce n’est déjà le cas, à des évacuations sanitaires des pays du Nord vers le Sud, le Bénin. Il y a là un potentiel de croissance économique à exploiter.

L’artisanat, à travers le développement de la manufacture (et non une industrialisation précoce), est l’autre secteur à prendre en compte. Aussi, mettre un accent sur la promotion des artisans et acteurs des métiers courants dominant le secteur informel aujourd’hui. Une fabrique de petites machines de transformation et de production rapide de certains aliments (spécialités du Bénin) est utile pour valoriser les innovations en milieux universitaires et centres de recherches, voire les lycées. Le tourisme, par la promotion de la culture à travers la valorisation des arts culinaires, cultuels (chorégraphies, danses…), les divinités vodoun et autres faits historiques, ainsi que la protection et la mise en valeur des faunes et flores pour faire rêver le touriste contribuera au développement économique.

Le numérique est un levier important d’accélération de la croissance. Il faut développer toute une économie numérique de manière transversale prenant en compte tous les secteurs. Les spécialistes de ce domaine sont attendus pour imaginer et inventer des applications conséquentes qui apportent des solutions innovantes aux besoins numériques des consommateurs béninois. Des pistes de réflexion autour des concepts de vodoun, de spiritualité (très en vogue au Bénin avec un potentiel important), les petits services ainsi que l’assistance 2.0 sont des pistes à explorer. Inutile de chercher à concurrencer les meilleurs spécialistes sur leur terrain de prédilection.  L’amélioration de la connectivité du Bénin afin de faciliter l’accès à haut débit au réseau internet doit être une priorité de l’État sur le plan des infrastructures. Au demeurant, il s’agit ici d’une réflexion continue…, donc non épuisée. Si la potion magique pour le développement du Bénin n’est pas encore à portée de main, il est évident que les agissements à proscrire du champ de l’action publique pour espérer jeter les bases d’un développement intégré et durable sont connus. Nous nous invitons à l’effort avec la ferme conviction qu’aucun miracle ne nous viendra d’ailleurs ».

 Aubin R. Towanou, journaliste-écrivain