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Dr Emmanuel Ahlinvi Mensah éclaire sur la participation des hommes d’affaires dans la politique

Reçu sur radio Fraternité Fm de Parakou, le Dr Emmanuel Ahlinvi Mensah, s’est prononcé sur l’entrée dans l’arène politique des opérateurs économiques. Pour cet universitaire, la participation des hommes d’affaires à la présidentielle de 2016 n’est pas surprenante. L’enseignant de sociologie politique à l’université de Parakou, Emmanuel Ahlinvi Mensah, a été reçu par le confrère Isaïe Franck Ahounou.

Le Matinal : Docteur Emmanuel Ahlinvi Mensah, quelle analyse faites-vous de l’entrée en politique des opérateurs économiques ?
Docteur Emmanuel Ahlinvi Mensah : Moi, je n’ai pas été tellement surpris parce que quand vous observez de près comment la politique s’est déroulée ces dernières années, il y a eu une volonté manifeste de fragiliser les acteurs politiques classiques par le pouvoir en place. Même leur capacité d’accès aux médias publics s’est considérablement réduite au fil des années. Ces acteurs politiques ont souvent été privés de moyens dans un contexte où les partis politiques ne sont pas financés  par l’Etat. Ces acteurs politiques traditionnels recouraient à des acteurs économiques invisibles qui les finançaient. Le pouvoir agissait ainsi pour peut-être se pérenniser, mais n’avait jamais envisagé que la frustration, y compris de certains acteurs politiques, pouvait les amener à s’engager en politique. Il y a plusieurs manières d’entrer en politique. C’est ce que nous appelons l’insertion en politique. Ça peut se faire par les Ong, par l’économie. Par  exemple, les « Talon » sont entrés en politique par l’économie. Alors que quand  vous prenez la trajectoire politique de Yayi Boni, c’est peut-être par les organisations internationales. Donc, quand nous décortiquons comment les gens entrent en politique, nous voyons qu’il y a plusieurs voies. Je vous ai dit tout à l’heure que je n’étais  pas choqué par le fait que des acteurs économiques, enfin, manifestent leur volonté d’entrer en politique.
Est-ce que cette façon de gérer les partis politiques, sous Yayi Boni, n’était pas une façon pour lui de contenir les caprices de ces partis politiques qui, à un moment donné, ne permettaient pas trop de mettre en œuvre  les actions de développement au niveau, par exemple, du parlement, les intrigues, les coups bas qu’il y avait, tous ces problèmes que rencontrait le pouvoir en place ?
Je pense qu’au début, il y au eu une volonté, mais je pense qu’il n’a pas fait appelle à des compétences des questions politiques. Il n’a pas pu trouver des gens comme Amos Elègbè. Ils sont des acteurs politiques qui sont impliqués dans l’action politique. Mais, quelqu’un qui étudie, de façon objective, le processus politique peut conseiller autre chose.
Il lui a manqué de coaching alors ?
On l’attendait sur d’autres terrains. Il a prôné le changement. Il pouvait engager des réformes politiques qui pouvaient amener, à terme, à financer les partis politiques, à réduire leurs nombres de façon à ce que le visage politique soit clair et il me semble qu’après 10 ans, peut-être qu’il a perdu de vue cet objectif. On attendait le changement au plan politique, au plan économique, au plan social. Quand il fait le bilan aujourd’hui, il va voir que sur le terrain politique, les partis se sont démultipliés. Les  partis politiques font du chantage. De plus, des acteurs économiques s’impliquent dans le jeu politique.
Aujourd’hui, on observe un ralliement en masse des partis politiques, qui se ruent vers les opérateurs économiques qui sont aujourd’hui en lice pour la présidentielle. Est-ce qu’il y a une certaine sincérité dans ce qui se fait ou c’est plutôt la manne financière de ces hommes d’affaires qui attirent ces acteurs politiques, parce qu’il y en a qui, politiquement, étaient morts mais qui, aujourd’hui, pour une raison ou une autre, se disent alliés à un homme d’affaires. N’est-ce pas pour se refaire une santé financière ?
Ce n’est pas la question essentielle. La question essentielle, c’est que nous définissons la politique comme l’espace social de la confrontation des intérêts entre des candidats à l’exercice du pouvoir. Les gens veulent exercer et quand ils veulent exercer le pouvoir, les questions de sincérité, de morale, on en a que faire. Donc, ceux qui sont là sont en train d’observer les différents acteurs politiques. Ceux qui sont en mesure de conquérir le pouvoir. S’ils se rallient à ceux là, ils vont pouvoir exercer et changer des biens politiques, des biens matériels et immatériels. Nous sommes donc sur un terrain politique. Quand nous analysons, nous ne voyons pas. Nous, en tant que scientifiques, nous observons les stratégies que chaque acteur politique développe et nous essayons maintenant de comprendre d’expliquer et de montrer à la population, aux électeurs, les stratégies que les acteurs développent pour mobiliser les suffrages. Nous  leur permettons ainsi d’avoir des compétences pour apprécier leurs projets de société pour pouvoir bien voter.
Un homme d’affaires au pouvoir, président de la République, qu’est-ce que ça va apporter au pays, parce que  ne maitrisant peut-être pas tous les rouages de la politique ? Est-ce qu’il n’aura pas un certain déséquilibre dans la gestion du pouvoir d’Etat ?
A condition qu’il arrive à faire appel à des technocrates, c’est-à-dire que quand vous prenez des décisions politiques, c’est l’administration publique qui met en œuvre ces décisions. Si ces opérateurs économiques arrivent à dénicher les cadres compétents qui vont les aider à gouverner, ils vont gouverner. On ne gouverne pas seul. On gouverne avec 200, 300 hauts fonctionnaires qui vous apportent leurs expertises. C’est comme ça que ça se passe.
Comment voyez-vous la présidentielle ? On nous a habitués à des scenarii de Ko, par exemple. Est-ce que vous voyez un Ko se réalisé en 2016 avec les candidats en lice actuellement ?
Non ! Il n’y aura pas de ko parce qu’il y a eu des avancées majeures, des avancées positives au niveau de l’organisation des élections, Cos-Lépi 1, Cos-Lépi 2. Il y a la société civile qui essaie de s’organiser. Donc, ceux qui misent encore sur le ko ont beaucoup de problèmes en ce moment. Ils essaient d’imaginer comment cela peut se faire. En plus, certains acteurs du k.o sont de l’autre côté aujourd’hui. Mais, sur le plan politique, ce n’est pas seulement ça qui est important. On a mis du temps. On a vu des journalistes qui ont critiqué les acteurs politiques qui n’arrivent vraiment pas à dégager un candidat. Comment cela peut-il se faire ? …
Mais comment régler tous ses problèmes à l’avenir pour essayer d’assainir un peu le milieu politique dans notre pays ?
Pour le moment, ce n’est pas cette question qui est à l’ordre du jour. La question qui est à l’ordre du jour pour l’opposition, c’est d’arriver à ce que la démocratie tienne. Qu’un pouvoir ne se pérennise pas, qu’on ne parachute pas quelqu’un de l’extérieur pour venir prendre le pouvoir. C’est la question essentielle de l’opposition en ce moment. Après, on verra comment on peut traiter cette question, parce qu’on n’est pas à l’abri. Ajavon Sébastien s’est déclaré candidat. Cela  ne veut pas dire qu’il a déjà gagné les élections. Il y a une euphorie. De l’autre côté, les autres acteurs vont développer d’autres stratégies. Nous sommes au mois de janvier. Et nous avions annoncé ici que c’est peut-être en décembre ou en janvier que vraiment les différents acteurs vont annoncer les couleurs. Nous  y sommes. Maintenant, j’ai aussi lu dans la presse que les gens ont beaucoup bavardé sur la position de l’honorable Gbadamasssi parce que nous sommes à Parakou et nous observons l’actualité politique locale. Moi, je ne suis pas étonné. Quand vous faites une sociologie de son parcours politique depuis 2006, vous aller voir que les rapports entre Fcbe où il y a eu Gbadamasssi n’ont toujours été de très bons rapports. En 2008, vous aviez vu ce qui s’est passé. Il y a eu des altercations, même à Parakou ici. Après, il y a eu la réconciliation. Mais depuis quelques temps, les choses ont changé. La promotion d’autres acteurs comme le ministre Aboubacar Yaya qui dispute son électorat avec lui n’était que des signes annonciateurs.
Mais le ministre a toujours martelé qu’il n’est pas politique, qu’il ne veut être candidat à rien. Comment peut-il disputer ?
Non ! Il se projette dans l’avenir, parce qu’il sait que pour les élections législatives à venir, s’il arrive à avoir un peu de l’électorat de Gbadamasssi,  il pourra se positionner. Alors, tout ça a fait que nous ne sommes pas étonnés de sa position, parce que c’est un professionnel politique. Il vit de la politique. Il ne peut pas supporter quelqu’un au hasard. Il doit supporter quelqu’un qui va vraiment lui permettre de survivre politiquement. Mais, nous analysons son discours où il dit qu’il est professeur titulaire en politique. En même temps, il dit qu’il a reçu l’ordre de quelqu’un. Je pense qu’ils doivent s’accompagner de spécialistes des questions politiques.
Une dernière question pour vous. Il y a le Prd, l’Un et la Rb qui n’ont pas encore dit leurs derniers mots en ce qui concerne leurs candidats pour 2016. Comment tout cela va se passer ? Est-ce que ces partis vont se rallier à des candidats déjà connus ou ils ne pourront désigner des candidats qui pourront faire véritablement le poids sur le terrain ?
 Ils ne pourront plus. Leurs marges de manouvres sont considérablement réduites. Ils vont soutenir quelqu’un, probablement les opérateurs économiques.
Qu’est-ce qui vous le faire dire ?
Il y a des éléments objectifs quand nous faisons l’analyse. Les partis ne sont pas financés. Les partis ont besoin d’argent.
C’est quand même de vieux partis, le Prd, la Rb par exemple
La position du Prd est très spécifique. Le président du parti n’a pas voulu désigné un candidat parce qu’il n’est plus candidat à l’élection présidentielle. Pendant des années, il a été candidat. Il a beaucoup investi. Vous aviez vu sa stratégie lors des élections législatives, locales, communales et municipales. Il propose des gens qui offrent quelque chose. Je vous ai dit tout à l’heure que la politique est un marché. Il est là, si Ajavon vient le voir, il lui donne 5 milliards, il va prendre, mais si quelqu’un d’autre vient avec 10 milliards, il va prendre. Il va rembourser Ajavon. Le choix est vite fait. Il est dans les starting-blocks. Il les attend parce qu’il sait qu’il a un électorat.
L’évolution des mentalités aujourd’hui. Est-ce que les populations se montrent, de plus en plus, mûres et participent vraiment au débat politique à votre avis ?
Dans les villes, il y a eu une évolution, mais dans les campagnes, tout est flou encore. Il y a des populations qui ne comprennent pas, parce qu’elles sont analphabètes. Elles n’ont pas des éléments pour apprécier. Dans les campagnes, on peut encore les tromper. Une partie des Fcbe table  sur l’ignorance. On lance des travaux. On  essaie de montrer qu’on est en train de travailler pour jouer sur leur psychologie. Ce sont d’autres stratégies.
 
Réalisation : Isaïe Franck Ahounou
Transcription : Marcus Koudjènoumè