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Pour Fidèle Kikan, le tableau sur la gestion des droits de l’homme n’est pas reluisant au Bénin

Le Directeur de Amnesty international Bénin, Fidèle Kikan, a accordé une interview à votre journal. Abordant la question des droits de l’homme au Bénin, M. Kikan a déclaré qu’elle est préoccupante. Et, c’est avec peine qu’il évoque les tragiques disparitions survenues au sein du journal « Le Matinal. »

Le Matinal : Merci de faire une brève présentation de Amnesty International
 Fidèle Kikan : Amnesty International est un mouvement d’obédience internationale qui est présent dans 160 pays et territoires dans le monde entier et qui compte plus de 7 millions de membres et sympathisants. Il a été créé en 1961 par Peter Benneson. Notre vision, c’est de pouvoir et garantir un monde où tous les hommes se prévalent de l’entièreté des droits humains tels que reconnus par la déclaration des droits de l’homme et les autres instruments qui l’accompagnent. Que ce soient aux plans national, régional et international. Nous faisons la pression par des recherches quand nous avons connaissance des situations de violation des droits de l’homme. Nous faisons des rapports. Et quand nos rapports sont concluants, nous allons vers diverses structures. Que ce soient des actions médias, des actions de plaidoyer, des actions de pression sur les gouvernants pour que les victimes sur lesquelles nous avons fait des rapports puissent être simplement indemnisées ou que justice  équitable soit accordée. Nous sommes au Bénin depuis 1990. Donc, bientôt 26 ans.
 Quelles sont les difficultés auxquelles est confronté  votre mouvement dans cette mission ?
 C’est clair qu’après avoir pris des engagements en 1948 par rapport à la déclaration universelle des droits de l’homme, les Etats ont semblé, à un moment donné, se rebiffer un peu pour plusieurs raisons. Quand je prends l’actualité, plusieurs de ces Etats par exemple prennent des lois liberticides, des lois qui violent le droit à la vie tout simplement parce qu’ils s’opposent à la question de l’insécurité. Donc, effectivement, les mêmes Etats qui ont pris des engagements en 1948 semblent être les mêmes qui nous créent des conditions d’opacité où des obstacles pour pouvoir accéder à des recherches. Mais Amnesty étant constitué de défenseurs chevronnés des droits humains, nous trouvons toujours des moyens d’arriver à nos fins. Je vous donne quelques exemples complexes. En Syrie, nous avons pendant longtemps indiqué qu’il y a des prisons complétement inhumaines. Le gouvernement ne nous avait pas permis d’aller sur le sol syrien. Mais, nous avons utilisé les images satellitaires pour pouvoir documenter. Le gouvernement nigérian sur la répression  aveugle de Boko-Haram, a longtemps empêché que nos enquêteurs viennent sur le terrain. Pourtant nous avons trouvé les moyens d’avoir des preuves et témoignages à l’appui pour documenter des cas de violation massive des droits de l’homme. Nous avons même nommément indiqué quelques Généraux de l’armée nigériane.
 Et sur le plan national ?
 Au Bénin par exemple, il y a les récents évènements de Bantè qui ont abouti à des tueries en marge des présidentielles de 2016. Nous avons conduit une équipe de recherches qui a fait des études approfondies, juste des analyses balistiques pour pouvoir situer les responsabilités. Actuellement, le rapport est au niveau du gouvernement. Ça veut dire que nous trouvons toujours des moyens pour mettre devant ces responsabilités. Oui, ils ne nous donnent pas l’information comme des enfants de chœur mais nous trouvons toujours des moyens l’avoir. Quand nous avons des informations, les rapports sont toujours renvoyés par devoir d’obligation de recevabilité. Nous les renvoyons toujours aux Etats et c’est sur ça que nous les interpellons.
 Quelle comparaison faites-vous du respect des droits de l’homme ou de libertés fondamentales sous les différents régimes ?
 Amnesty international n’a malheureusement pas le potentiel ou la prérogative de comparer ou de faire une analyse comparative  de gouvernants. Mais nous pouvons nous prononcer sur la situation des droits humains dans un pays en général. Alors, sans analyse de gouvernance aucune, nous constatons que dans une certaine période donnée de notre pays, nous avons fait de progrès remarquable. Quand on compare le Bénin d’aujourd’hui à la période révolutionnaire, il n’y a pas comparaison et tous les jours semblent faire suffisamment de progrès en matière de démocratie et de droits de l’homme.
 La Haac de Boni Tessi est-elle dans le viseur ?
 Vous êtes journaliste. Vous avez suivi l’actualité. Vous savez que tous les rapports mondiaux que Amnesty international sort au niveau du Bénin depuis dix ans, la chose qui est plus reprochée malheureusement, c’est la liberté d’expression, c’est la liberté d’association, c’est la liberté de réunion, c’est la liberté de manifestation ou de cortège. On pensait que 2016 devrait être une année d’exception. Personnellement, j’étais en train de rédiger mon rapport pour féliciter le Bénin sur la liberté de presse quand, comme un cheveu sous la soupe, il y a eu cette décision très malheureuse de la Haac qui conduit à la fermeture de 7 organes de presse dans un Etat démocratique. La même mesure interviendrait en marge des élections présidentielles que nous aurions pu comprendre.
 Que dites-vous des disparitions de Clément Dognon, Jean-Christophe Houngbo et consorts ?
 Pour un défenseur des droits de l’homme au Bénin, il y a de raisons à être inquiet. Vous connaissez les cas de vos collègues Clément Dognon et Jean-Christophe Houngbo et toute sa famille. On dirait même un acharnement contre Le Matinal ! Parce que ça se passe toujours chez-vous. Vous avez au-delà de ça, René Méhouanou, le Président Martin Assogba, Bernadette Sodji, Urbain Dangnivo du ministère des finances. Donc, vous avez tous les cas sur lesquels l’Etat ne semble pas conduire une enquête véritable pour situer les responsabilités et punir les commanditaires et les personnes impliquées parce que l’un des piliers fondamentaux, c’est la justice. Et quand vous lisez par exemple la dernière décision des droits de l’homme, elle est revenue sur ces noms-là pour demander à l’Etat de conduire une enquête et de rendre publics les résultats. Donc, quand vous avez ces aînés-là, ces personnes qui se sont mouillées pour nous et qui  meurent dans ces conditions, c’est comme s’il y a une volonté hypocrite de pouvoir embrigader, intimider les défenseurs des droits humains. Et vous allez remarquer que nous n’avons plus au Bénin, la société civile aussi virulente que nous avons eu par le passé. Ça veut dire qu’on est en train d’émousser ça. Je vais vous montrer pourquoi la situation est explosive. Vous avez toute une génération de ce pays qui est méconnaissable sur les questions de droits humains parce que l’article 40 de la Constitution oblige l’Etat à éduquer sur les droits humains. On ne l’a plus fait. Vous avez donc une génération de jeunes gens de 26 ans qui ne connaissent rien des questions de droits humains. Et à côté, vous avez un système plus ou moins officiel qui intimide les défenseurs des droits humains et donc qui sont obligés de s’autocensurer. Donc, qui n’ont pas la main libre pour pouvoir vraiment éduquer les populations, à revendiquer les droits et porter la voix des sans voix. C’est un cocktail qui à terme vise, de façon cachée ou pas, à priver les populations de la jouissance de leurs droits.
 Quelle est la position de Amnesty internationale sur la  peine de mort au Bénin ?
 Je pense que pour des institutions comme Amnesty, notre rôle c’est de pouvoir défendre les victimes. La question de droit à la vie, vous avez 14 condamnés qui sont à la prison civile de Missérété. Vous avez le Code pénal qui n’est pas encore voté. Vous avez la situation carcérale où les conditions sont déshumanisantes. Pour finir, je vais vous donner un exemple très frappant et vous jugerez  de la volonté  ou non de nos autorités à pouvoir avancer sur la question des droits de l’homme. La Commission béninoise des droits de l’homme, c’est depuis 2012 que la loi a été prise. Mais pourquoi est-ce que jusqu’à présent, cette Commission n’est pas opérationnelle, alors qu’elle va nous permettre, vous et moi, quand nous sommes inquiétés dans la jouissance de nos droits, de pouvoir nous adresser à l’Etat. Mais cette Commission n’existe pas aujourd’hui.  Donc, voilà dans quelle situation nous sommes. Etat démocratique, défenseurs de droits de l’homme, oui. Mais on fait exprès pour que la population soit ignorante de ses droits et ce sont les gouvernants qui en profitent…
 
Propos recueillis par Hervé M. Yotto