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Carmen-Toudonou
Carmen Toudonou plonge les lecteurs dans l’univers romanesque

Le très prolifique écrivain béninois Daté Atavito Barnabé-Akayi publie en 2015 chez Plumes Soleil, son tout premier roman ‘’Errance Chenille de mon cœur’’. Cette œuvre iconoclaste permet à son auteur de rentrer dans le cercle des romanciers après une vingtaine de publications. Et pour cause. L’écrivain considère le roman comme un genre mineur, bien loin des idées acceptées dans le monde littéraire. Autopsie d’une œuvre qui fera…date.

Ceux qui s’attendaient à découvrir une structure narrative classique avec une trame académique ont dû être dépités en parcourant les lignes du tout premier roman de Daté. Okri Pascal Tossou dans sa note préventive avait pourtant mis en garde : Daté est comme Labou Tansi et Mabanckou ‘’obnublié(s) et oralisant(s)’’. La remarque vient bien à propos. L’histoire est pourtant simple à résumer. Saniath, l’héroïne-narratrice se donne pour mission de rédiger un journal intime dont elle veut faire un roman, et ceci à la demande de son psychologue puis suite aux conseils de son professeur de français. Cette jeune pubère raconte alors sa vie, ses déboires amoureux, son quotidien somme toute banal de fille élevée dans une fratrie nombreuse. Mais à travers elle, c’est Daté qui a la parole et qui peut ainsi user abusivement de ce prétexte pour nous donner sa vision de la vie. C’est là qu’intervient le roman psychologique, qui par essence, relève l’intrigue et la description des lieux au second plan.

Une structure narrative déconstruite

Daté utilise un procédé cher aux adeptes du nouveau roman, la structure littéraire non linéaire qui s’achemine vers une certaine incohérence chronologique du récit. Tel une Nathalie Sarraute, il nous emmène au gré des humeurs de son héroïne et campe une histoire en dents de scies, à l’image de la vie que mène Saniath, finalement une jeune fille de son temps, en proie à ses propres démons et tâchant de se trouver une identité propre. Cependant, le roman est également un prétexte à donner à voir un exercice d’écriture tout à fait particulier. Car Daté se fixe pour objectif, en quelque sorte, d’écrire la parole. Ceci aboutit à un phrasé proche de l’oral, des contractions, et un temps présent…omniprésent. « Une tension à tuer règne dans la salle. On se parle pas. Tatie est là. On se sourit pas. Tatie est là. On s’assoit pas. Tatie est là… » p. 101. Il faut croire que l’auteur connu pour un niveau de langue soutenu, a fait le choix délibéré de simplifier son style dans ce livre pour le rendre accessible à tous. Malheureusement pour la crédibilité du personnage, mais fort heureusement pour la qualité littéraire de cet ouvrage, cet objectif n’est que partiellement atteint car le style reste truculent, pas simpliste pour un sou et le niveau de langue est très relevé.

Un récit à double vitesse

D’une seule traite (le roman est rédigé en un seul bloc, sans chapitres), l’auteur questionne le lecteur sur une foule de thèmes : la nécessité d’une réforme du système éducatif, les tribulations du processus éditorial au Bénin, l’avenir de la jeunesse, l’alcool, le sexe chez ces mêmes jeunes, l’enfance maltraitée, les violences faites aux femmes, les rivalités ethnocentristes Nord-Sud, et bien d’autres thèmes politiques (lenteurs administratives, clientélisme et achats de conscience, mal gouvernance). Malgré toutefois cette absence apparente de structure, le roman se décline en double vitesse d’une part en raison d’un univers onirique souvent évoqué. L’héroïne rêve et transcrit ses rêves dans l’histoire, ce qui crée une double cadence et donne des histoires en abyme. Par ailleurs, sur un plan purement physique, l’ouvrage peut être découpé en deux grandes parties, la première un peu plus volumineuse que la seconde, englobant l’histoire de la vie de Saniath. Dans la seconde partie, c’est Daté lui-même qui a la parole, à travers ses chroniques sur un réseau social, qui sont transcrites in-extenso. Saniath ne reviendra au premier plan que pour conclure ce roman déconcertant.

Errances sexuelles

Une des grandes particularités du roman est le fait que Daté y cite presque tous les auteurs, écrivains béninois, qu’il est convenu d’appeler de la nouvelle vague, c’est-à-dire ses contemporains, y compris lui-même ! « Daté est infréquentable mais irrésistible » p. 195 ou encore « Moi, je ne suis pas Daté imbu de lui-même. Rempli de lui-même. Trop sûr de lui-même. C’est-à-dire taré… » p. 122. Il faut également souligner le côté ouvertement sexualisé de l’œuvre avec plusieurs descriptions d’actes intimes par l’héroïne, l’emploi de termes crus, parfois pornographiques, à la limite de la décence pour les bien-pensants. C’est donc aussi un roman libertin, plus proche quand même des liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos que de la Justine du Marquis de Sade. Il y a enfin le fait que le récit tient autant de la fiction que de la réalité, et pourrait être considéré comme un mélange de journal intime, de confessions, de pamphlet, de fait divers, de critique littéraire, etc… C’est que Errance Chenille de mon cœur est tout cela mis ensemble, et bien plus encore. C’est la nouvelle définition que donne Daté au genre romanesque. Un genre qu’il déteste visiblement, et qu’il n’a accepté de s’abaisser à tâter qu’en le déconstruisant. C’est le résultat qui compte, un livre étonnant, agréable à lire car offrant plusieurs niveaux de lecture. Un objet littéraire encore à identifier. Le chef de file des naturalistes Emile Zola, donnait à démontrer dans son grand roman L’œuvre, qu’un objet d’art abouti doit être non pas joli, mais beau. Errance Chenille de mon cœur est une très belle œuvre dont l’on n’a certainement pas fini d’entendre parler…

Carmen Toudonou