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hostieDallaire, le général brisé

 Les missions onusiennes sont souvent très prisées par des cadres des différentes institutions. Roméo Dallaire est un officier militaire canadien de grade de général. Il a conduit les casques bleus pour le maintien de la paix au Rwanda entre 1993 et 1994. Il en a gardé des souvenirs tristes et troublants. Scandalisé par la boucherie vécue au Rwanda, le général sous le choc continue de faire des cauchemars. En tant qu’officier supérieur de l’armée canadienne, fils et gendre de militaires, ses environnements familiaux sont propices à lui forger un mental d’acier. Cependant, comme tout autre humain, son psychisme est éprouvé face à l’ampleur du carnage effarant du génocide des Tutsi rwandais. Face à l’horreur, point d’arme.

Un journaliste du journal « Le Monde », Annick Cojean fait son bref portrait en 2003. Le général est magnifique, avec son regard profond tourné vers l’intérieur, sa moustache neige qui lui confère un air british, sa fossette au menton, petite touche de douceur. On pressent son énergie, et sa franchise étonne. Ce général parle avec ses tripes. « C’est au Québec, au Cercle de la garnison, qu’il nous reçoit. Mais son cœur est resté au Rwanda. Il y a dirigé la mission de l’Onu chargée du maintien de la paix, pendant une année entière, une année terrible (août 1993-août 1994). Il y était allé avec foi, avec ardeur, lui, le Canadien de 47 ans, fils et gendre de militaires, dont c’était la première affectation sur une zone de conflits. Il en est revenu brisé. »

Dallaire dirigeait la mission de l’Onu à Kigali à l’époque du génocide, en 1994. Alors que des Hutus massacraient les Tutsis, il a connu l’horreur, le sentiment d’impuissance, l’indifférence des pays riches. Le général est grièvement blessé. Son âme est meurtrie à jamais. Il prend neuf comprimés par jour pour affronter la vie. Et la nuit reste dangereuse, qui le guette, et qu’il ne peut affronter seul. La mort, pour lui, est toujours « une option ». Il lui est arrivé maintes fois de souhaiter rejoindre l’immense cohorte des victimes du génocide du Rwanda. « 800 000 morts », dit-il en dardant sur vous ses yeux clairs, « 800 000 morts. Entendez-vous ? » Ce sont des hosties noires qui rappellent l’holocauste des Juifs par les Nazis.

Dans l’ouvrage « Noires fureurs, blancs menteurs », Pierre Péan, confirme l’attitude du général canadien qui recevait des ordres, non pas de Kofi Annan, chef du département des missions de maintien de la paix à l’Onu, mais plutôt de New York à travers le général Baril. En conséquence, la mission avait échoué. Au lieu de la paix, il y avait eu la guerre. Il y avait eu des massacres. Il y avait eu du génocide. Et le monde n’avait pas levé le moindre doigt pour éviter l’horreur que l’on pouvait prévoir. Dallaire rapporte que : « Ce monde, dirigé par les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, a facilité et encouragé le génocide. Jamais ces pays ne parviendront  à laver le sang des Rwandais qui souille encore leurs mains. » Le général Roméo Dallaire accuse. Et ses mots, et sa voix, de tristesse et de rage entremêlés, glacent le sang. « 800 000 morts. Entendez-vous ? »

Témoin privilégié de ces atrocités et de cette ignominie, le général Dallaire continue d’être hanté par ces morts que de « larges feuilles de bananiers bercées par le vent recouvraient comme un linceul », précise Pierre Péan. Dallaire les entend. Il les voit perturber son sommeil et le traquer dans la nuit. Ce ne sont pas des corps, ce sont des yeux ; des milliers de paires d’yeux qui le fixent. « Des yeux ronds, innocents, de jeunes enfants. Des yeux las, fatigués, de vieillards et de femmes. Mais ceux qui font le plus mal, ce sont les yeux bouleversés. Ceux par exemple d’un mourant, affaissé sous la pluie au bord d’une route de montagne sur laquelle marche, hagarde, une foule de dizaines de milliers de personnes. Un mourant que vous prenez dans vos bras, qui reconnaît votre béret bleu – vous étiez là pour apporter la paix, n’est-ce pas ? – et qui lève vers vous un regard bouleversé, l’air de dire : qu’est-ce qui est arrivé ? Je vais mourir, je ne comprends pas… ». Dallaire, le général en a vraiment été brisé !

 Jean-Claude Kouagou