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hostieDallaire revit Shoah

 La Shoah est l’extermination systématique par l’Allemagne nazie de plus de 5 millions de Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Elle se distingue par son caractère industriel qui rend l’action génocidaire nazie unique dans l’histoire de l’humanité. Les femmes, les enfants (y compris les nouveau-nés) et les vieillards furent tout aussi systématiquement traqués et voués à la mort de masse que les hommes adultes. Si la Shoah a été la plus grande tragédie génocidaire de par son nombre alarmant de victimes, le génocide des Tutsis au Rwanda a été le plus rapide avec en moyenne plus de 8.000 morts par jour. Il y a de quoi troubler la psychologie du général Roméo Dallaire qui dirigeait une mission des casques bleus à Kigali.

Un journaliste du quotidien « Le Monde », Annick Cojean, fait incursion dans la vie du Général Dallaire et rapporte que le Général est un homme libre. Lui qui souhaite ébranler les consciences, maintenir vivace le souvenir du génocide rwandais. « Génocide. Le terrible mot ! Comme il fallut du temps pour que l’Onu l’emploie ! Que de contorsions de l’administration américaine pour l’éviter, puis en retarder l’usage. Or, la convention de Genève exige une intervention immédiate des nations pour « prévenir » et « punir » un génocide ! Donc, personne, surtout pas l’Amérique, traumatisée par son expérience somalienne en 1993, ne voulait mettre un pied dans le bourbier rwandais. » Dallaire lui-même hésita quelques jours avant d’emboucher génocide. « C’est un mot si énorme ! » Enorme par l’ampleur et la barbarie qu’il suggère. Enorme comme l’Holocauste. Comment imaginer que soixante ans après Auschwitz, le terme soit à nouveau adéquat ? « J’ai d’abord utilisé « épuration ethnique », et puis, devant l’évidence de cette entreprise méthodologique d’élimination des Tutsis, je n’ai plus parlé que de génocide. » Et sous les yeux des grandes puissances, inertes. Elles si promptes d’habitude, à clamer, à propos de l’Holocauste : « Never again. Plus jamais ça ! » Hypocrisie ! « Plus jamais ça » pour les Blancs ?… Y aurait-il des peuples plus dignes de protection et d’attention que d’autres ? Y aurait-il des humains plus humains que d’autres ? »

Mieux que le Goulag que dénonçait Alexandre Soljenitsyne en Russie, le Rwanda a connu une extermination humaine qui hérisse à l’entendement. On perd son latin surtout en réalisant que ce génocide est survenu à un moment où la défense des droits de l’homme est consacrée dans les textes fondamentaux de l’Onu. Voilà pourquoi, le Général affaibli raconte. « Combien de morts faut-il atteindre pour mériter l’appellation de génocide ? « 100 000 ? 300 000 ? 6 millions ? Au Rwanda, il y eut en cent jours plus de 800.000 victimes. Autant dire que les extrémistes hutus se sont révélés encore plus efficaces que les nazis. » Dallaire a remarqué que, lors de ses rencontres avec le public, les plus réceptifs, les plus révoltés par l’inertie du monde sont souvent les enfants et petits-enfants de rescapés de la Shoah.

Le reportage époustouflant de Annick Cojean donne de frisson. Dallaire, qui, démuni d’hommes, d’eau, de nourriture, plongé dans une atmosphère de carnage, submergé de cadavres, multiplia les fax, les appels, les dépêches à Kofi Annan pour informer les nations sur l’ampleur de la tragédie et susciter un sursaut. Dallaire, enfin, qui refusa « catégoriquement » de quitter le Rwanda quand l’Onu, en plein génocide, décida de dissoudre sa mission.

Après trois années douloureuses consacrées à codifier en 4.000 pages son expérience rwandaise, voici qu’est paru, aux éditions québécoises « Libre Expression », son ouvrage « J’ai serré la main du diable », et que le public lui fait un triomphe. Alors il parle, secoue ses audiences en les incitant à la réflexion sur la solidarité internationale, la désuétude de l’idée de nationalisme, l’urgence d’une renaissance de l’Onu. Et, bien sûr, le génocide. Ne s’était-il pas promis, à son retour au Canada, en août 1994, de ne jamais laisser tomber le Rwanda ? Finalement l’humain demeure le même. Dallaire le Blanc est aussi l’Africain noir rwandais.

 Jean-Claude Kouagou