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hostieDallaire le rwandais

 Le général Roméo Dallaire refuse d’abandonner le Rwanda. L’officier canadien a été marqué par la furie des Hutus qui tuaient les Tutsis au moyen de supplices. Le général qui a vécu impuissant ces grands moments de douleurs, se sent complice de ces massacres. Conséquence : l’ancien missionnaire de l’Onu retourne sur les lieux du génocide pour faire le deuil et manifester sa proximité aux Rwandais.

Le Rwanda « avait pénétré tous les pores de la peau de Roméo Dallaire, sa mémoire, son cerveau », écrivait Annick Cojean, journaliste au quotidien « Le Monde ». Les atrocités et les tragédies peuvent provoquer précocement des pathologies de la famille d’Alzheimer ou de Parkinson. Pour autant, le général Dallaire, dans son volumineux livre de 4000 pages « J’ai serré la main du diable », prouve qu’il n’est pas amnésique. Il est lucide et garde un très mauvais souvenir de son séjour. Il comprend mieux l’attitude des soldats traumatisés par les effets de guerre. Il fustige alors l’indifférence ou le mépris des autorités de l’armée canadienne.

En début de carrière, Dalllaire ne s’inquiéta point. Il s’immergea dans le travail et se soucia plutôt des autres soldats de la paix, qui, revenant de mission au Cambodge ou en Yougoslavie, manifestaient des blessures psychologiques et morales pour lesquelles l’armée canadienne n’avait jusqu’alors que mépris ou indifférence. « Une jambe en moins, une belle cicatrice… Le milieu militaire applaudit, décore, rend hommage. Les blessures du corps sont toujours honorables ! », constate-t-il.  « Mais le trouble mental, le traumatisme grave… Voilà qui restait suspect, honteux, malgré la multiplication de suicides ou d’autodestruction de jeunes soldats dans les drogues, la boisson ou la pornographie », regrette le colonel sous le choc du Rwanda. « Alors j’ai tout fait pour bousculer la culture de l’armée, lancé un programme massif d’aide aux blessés psychologiques. Le chef d’un établissement médical américain m’avait confié que, si la guerre du Vietnam avait coûté sur le terrain la vie de 58.000 soldats, elle avait provoqué au moins 102.000 cas de suicides ! Je voulais donc que l’armée canadienne fasse sa révolution et se révèle compréhensive pour tous ses soldats souffrant de stress post-traumatique… sans d’ailleurs réaliser que je faisais moi-même partie de ces malades ! » Le militaire formé pour défendre la Patrie jusqu’au sacrifice suprême, crève la cervelle quand il assiste de façon ininterrompue à de violences indescriptibles et moralement insoutenables.

Et ainsi, le colonel Roméo Dallaire est totalement façonné. Il ne croit plus aux théories de formations militaires. En effet, lui disait-on, « avec le temps, les visions d’horreur déserteraient peu à peu son esprit. Avec les ans, les piles de cadavres sur lesquels il avait dû littéralement marcher, les regards fixes d’enfants découpés en morceaux, les rats nourris de chair humaine, tout cela finirait par disparaître. » Alors il travailla. Comme un zombie. Et puis, un jour, il s’effondra. Des jours entiers il pleura. « Le temps n’atténue pas le traumatisme. Au contraire. Les scènes marquantes reviennent avec une clarté numérique. On les revit au ralenti. On entre alors dans une bulle. Une autre réalité. On est transporté sur les lieux. », soutient Dallaire. Pour lui, les crises sont imprévisibles. Le malade reste toujours vulnérable. Un son, une couleur, une odeur peuvent à tout moment le renvoyer là-bas, au pays des Mille Collines. Il raconte ses mémoires.

« Un jour de 2001, en Sierra Leone, j’ai aperçu un vendeur qui tranchait une noix de coco avec une machette. La lame s’enfonçait, la pelure marron disparaissait au profit de la chair blanche à l’intérieur. Cela m’a tétanisé. Pendant l’écriture du livre, j’ai ouvert un jour un carnet de notes que je n’avais pas touché depuis Kigali. Là encore ce fut fulgurant. Cette odeur de cadavres putréfiés que nous brûlions chaque jour au diesel, qui imprégnait notre peau comme une huile de décomposition… ». Je n’ai pas pu travailler pendant trois semaines. La mort était là pour Dallaire devenu Rwandais.

 Jean-Claude Kouagou