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hostieConfessions … !

 Le traumatisme du génocide des Tutsis reste fatal pour l’officier canadien Roméo Dallaire. Les décharges de la hantise conduisent l’ancien commandant de forces onusiennes à Kigali, à vouloir confesser pour sa « complicité ». Il veut se repentir. En avril 2000, il fut licencié de l’armée canadienne pour raison médicale. On l’avait prié, confie-t-il à Annick Cojean, de renoncer à parler du Rwanda. « On ne peut pas rentrer chez soi et faire son Ponce Pilate devant 800.000 morts ! Et on ne trouve pas la sérénité en se disant qu’on a fait ce qu’on a pu ! J’étais commandant des forces de la mission, donc responsable ad vitam aeternam. La mission a failli. Le sentiment de culpabilité ne me quittera jamais. », confesse le général.

Le baby-boomer canadien, devenu désormais Rwandais jusqu’aux télomères, fait un témoignage poignant et pathétique sur le génocide. Roméo Dallaire confie ses émotions au journaliste Annick Cajean qui les relate. Trop violente, la mémoire de cette femme, si frêle qui, dans une rue grouillante, venant tout juste d’accoucher et d’envelopper tant bien que mal son bébé, s’est relevée, a esquissé quelques pas, et puis s’est écroulée devant Dallaire, morte. Obsédante, la vision de ces cadavres de femmes aux seins et aux organes génitaux découpés, mais dont la posture révélait aussi l’humiliation d’un viol, « ce crime contre l’humanité ». Infinies, enfin, les questions éthiques auxquelles les écoles de guerre n’apportent aucune réponse : faut-il imposer aux soldats d’aider les rares rescapés d’un carnage gisant dans des ruisseaux de sang au risque de les exposer au sida ? Faut-il donner ordre de tirer quand les assaillants, armés de mitrailleuses, ne sont que des enfants ? Que vaut le devoir de neutralité au milieu de la barbarie ?… Ces questions peuvent être théorisées et servir de modules d’enseignement dans les écoles de guerre. Ce sont des problématiques réelles auxquelles il importe de trouver des réponses adéquates pour permettre aux casques bleus d’agir efficacement face à de tels drames aux conséquences cauchemardesques. « Les missions des casques bleus sont d’une autre complexité que les guerres classiques, estime le général. Il n’y a pas d’ennemi à abattre, mais une atmosphère de sécurité à rétablir. Les droits de la personne à protéger. L’égalité des êtres à affirmer. On est là pour faire avancer l’humanité ! Il est donc plus qu’urgent de revoir l’enseignement militaire, d’approfondir le bagage intellectuel, d’enseigner l’anthropologie, la sociologie, la philosophie… Les soldats de la paix, souvent propulsés dans des conflits ethniques terribles, doivent avoir été préparés aux enjeux, à la culture, à l’histoire du terrain. »

Déjà, face à l’attentat du Falcon 50 qui transportait le président Juvénal Habyarimana, l’investigateur Pierre Péan dans « Noires fureurs, blancs menteurs » dénonçait les Etats-Unis. « Washington s’est montré le plus actif en matière de passivité ! A force de ménager la chèvre et le chou, il ne faut pas s’étonner d’être tenu un jour pour complice de l’holocauste rwando-congolais. » Péan affirme aussi que « l’Onu porte une lourde responsabilité dans la tragédie rwandaise de même que l’administration Clinton. »

Jacques-Roger Booh-Booh, le représentant du Secrétaire général de l’Onu, Boutros Boutros-Ghali à Kigali qui était le chef hiérarchique de Roméo Dallaire, n’avait pu « l’empêcher de prendre fait et cause pour le Fpr : Front patriotique rwandais de Paul Kagamé ». Les dissensions se sont accentuées entre Booh-Booh et Dallaire au point que le représentant de Boutros-Ghali résume la situation en ces termes : « Dallaire était un sous-marin du Fpr avec, semble-t-il, une Tutsie sous son toit. » L’accusé se justifie : « l’Onu était sous le joug des Etats-Unis et de la France, qui, pour des raisons diverses, ont tout fait pour torpiller ma mission et fini par aider les auteurs du génocide. Par ailleurs, je faisais tout pour attirer les journalistes. Il y eut des reportages. Mais l’éditorial péchait. On manquait d’un Camus ! 800 000 personnes sont mortes au printemps 1994, et personne n’a bougé. 2 900 personnes ont disparu à Manhattan le 11 septembre 2001, et Bush a mobilisé le monde entier. Voyez-vous, j’ai du mal avec ça. » Dallaire entend retourner au Rwanda. Faire son deuil. « Faire la paix » avec les esprits qui continuent de le hanter.

 Jean-Claude Kouagou