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hostieLe préalable culturel

 « Au rendez-vous du donner et du recevoir sur la civilisation universelle, l’Afrique y sera avec ses danses, ses tambours et sa culture », disait l’ancien président sénégalais Léopold Sédar Senghor. L’Unesco réunit à Accra en octobre 1975, en conférence intergouvernementale africaine, a déclaré que le problème culturel majeur de l’Afrique était celui de son identité culturelle. Ce que l’Unesco n’a pas dit et que tout le monde sait, c’est qu’aucune voix n’a outre celle de Léopold Sédar Senghor rappelé cette évidence au monde. Aucune n’a à la fois su faire apprécier les dons de l’Occident à la civilisation de l’universel et affirmer avec une inépuisable ferveur la présence et l’identité culturelle des peuples noirs. Pour une fois, Senghor s’accorde avec Aimé Césaire pour qui « à tout grand réajustement politique, à tout rééquilibrage d’une société, à tout renouvellement des mœurs, il y a toujours un préalable qui est le préalable culturel. »

Ce rendez-vous du donner et du recevoir où l’on risquait de croiser des figures si peu amies, comme toujours dans les carrefours, que justement nos traditions ancestrales disent être hantés par des génies souvent malfaisants ! Et puis, il y a ce trop fameux vers : « La raison est hellène, et l’émotion nègre », qui semblait nous rejeter encore dans les ténèbres creusées par cette dichotomie d’où les uns s’élèvent dans les cieux infinis du progrès alors que les autres s’engluent dans la sylve immobile des mythes et des légendes.

Le vers de Senghor qu’on cherchera souvent à lui jeter à la figure, ne relevait pas de la métaphysique. On ne pouvait le jauger à l’aune d’aucune raison. Il était sa propre raison d’être, fondée sur sa beauté. Pour paraphraser l’autre, on pourrait dire : tout ce qui est beau est vrai. Et d’ailleurs, Senghor dont la sagesse était au large de toutes ces brusqueries, de toutes les  « négritudes », rendait plutôt la générosité pour l’impatience, et cherchait souvent la compagnie des jeunes tigres. Egalement, il aimait offrir le pot à ce rebelle indécrottable que fut Abdou Anta Ka, chaque fois qu’ils se croisaient dans les ruelles du Quartier Latin où tous les deux aimaient aller butiner parmi les trésors des bouquinistes. Mais Abdou aimait se faire désirer : « Désolé, nous n’avons pas les mêmes goûts ! » Senghor vivait avec élégance cette intimité entre la beauté et la vérité.

C’est peut-être cette sagesse qui lui a commandé ce trait de génie : avoir quitté les affaires à temps, alors que d’autres s’entêtent à traîner sur des trônes anachroniques, corbillards slalomant entre des dos d’âne et des fondrières remplies de sueur, de larmes, et parfois de sang. Quitte même à s’en aller les pieds devant, honnis et au risque de voir noyées dans l’oubli leurs œuvres les moins contestables. Sagesse africaine ou lucidité  « hellène  » de l’humaniste ? Avec Senghor, la gérontocratie, valeur de civilisation nègre, aura su se surpasser, puisque fécondée à temps par cette autre sagesse, la leçon de choses ordonnée par la dialectique gréco-latine. « Penser par nous-mêmes pour nous-mêmes, tout en tendant la main aux autres », disait Senghor. Il n’aura donc pas été absent au rendez-vous du « donner et du recevoir » car il nous a laissé ce fruit difficilement accessible : avoir fait de sa vie une moyenne, une modération, une mesure pour l’Homme. Y a-t-il meilleur garde-fou pour sauvegarder  « quelque valeur de civilisation » en  « l’homo-mondialicus » en quoi nous sommes tous menacés d’être réduits ? Beaucoup de dirigeants africains ont à apprendre de Léopold Sédar Senghor sur le plan de la beauté et de la vérité, socle de la culture africaine.

 Jean-Claude Kouagou