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BIO
Pour Abdoulaye Bio Tchané, l’unité nationale est impératif pour le développement

L’ancien ministre de l’Economie et candidat malheureux à la présidentielle de 2011, aujourd’hui expert international, nourrit toujours des ambitions pour la magistrature suprême. Dans cet entretien accordé à la Chaîne Canal3, il démontre toute l’étendue de son savoir. Le leader de l’Alliance pour un Bénin triomphant (Abt) n’élude pas l’actualité nationale et surtout les élections à venir.

Abdoulaye Bio Tchané : Il y a beaucoup à dire sur la présentation de Malick Gomina qui est juste par endroits, et fausse par moment. Pour ce qui me concerne, je ne vis pas qu’au passé. Je n’ai pas été que président de la Boad, ministre des Finances et Directeur Afrique du Fonds monétaire international. Je suis fier d’avoir occupé ces postes, qui ont été pour beaucoup dans ce que je fais aujourd’hui. Je fais d’autres choses. Après les élections de 2011, j’ai crée une entreprise de conseils qui me permet d’apporter aux gouvernements et entreprises qui me sollicitent. Je suis également Président du Conseil d’administration du Fonds de garantie africain. Dans le tissu économique de notre pays, il y a beaucoup de petites entreprises. Elles sont confrontées au problème de mobilisation des ressources. C’est un défi africain. J’ai accepté de présidé ce conseil d’administration pour aider à résoudre ces difficultés. Tout ceci fait de moi, quelqu’un qui donne de l’emploi aux jeunes. Je suis donc encore actif dans les cercles gouvernementaux.

 Canal3 : Pourquoi vous n’êtes pas sollicité pour donner ces conseils dans votre pays ?

 Il faut plutôt poser ces questions à ceux qui devraient en avoir besoin. J’ai dit par exemple qu’il nous faut une conférence économique pour parvenir à des réformes consensuelles. C’est une approche qu’il faut privilégier chaque fois qu’il y a des réformes. Si les réformes ne sont pas mises en œuvre dans un contexte consensuel, elles n’aboutissent pas. Cette conférence économique aurait donné la direction où il faut aller. Par exemple, il serait bon de faire le bilan de la Table ronde initiée par le gouvernement.

 Nul n’est prophète chez soi. Est-ce que le fait que vous n’êtes pas sollicité dans votre pays, est une querelle de banquiers ?

 Pas du tout. Il faut poser la question à ceux qui donnent prendre l’initiative. Moi je suis prêt à offrir gracieusement mes conseils. C’est aussi valable sur des questions de gouvernance comme la Lépi, les questions sociales, que les questions économiques.

 Peu de réformes annoncées par le gouvernement de Yayi Boni ont abouti depuis son avènement. Qu’est ce qui peut expliquer cela ?

 IL faut créer un cadre où tout le monde peut se parler. On ne peut pas réduire le débat sur les questions économiques aux banquiers seuls. Il beaucoup d’autres économistes et des citoyens qui ont des choses sensibles à dire. C’est pour cela qu’il faut créer un cadre pour le consensus. Cela peut-être une conférence sociale ou économique. Ce cadre doit être permanent. Sur les questions de société, cela est nécessaire. La concertation ne doit pas se limiter à ceux qui sont nos amis.

 Dans vos préoccupations, l’ambition pour 2016 se situe alors à quel niveau ?

 Si je suis revenu au Bénin en 2011, en démissionnant de la Boad, cela montre que j’y tiens vraiment. J’ai encore de grandes ambitions pour ce pays. Depuis 2011 je vis à Cotonou. Tout ce que je fais, c’est à partir de ma résidence. J’ai visité plus de 60 communes du Bénin. Je suis parti et reparti dans certaines.

 Par rapport à ce contact avec ceux qui sont dans les communes, est-ce juste de dire que la pauvreté a reculé dans notre pays ?

 Les chiffres sont cruels. La pauvreté s’accroît dans notre pays. Selon les derniers chiffres, 37% des Béninois vivent sous le seuil de la pauvreté. Cela veut dire qu’il y a des gens qui ne mangent pas à leur fin, et qui n’ont pas un repas par jour. J’ai vu à Togbin, à côté, des gens qui n’ont pas accès à l’eau potable. A Calavi, j’ai vu des gens qui mangeaient de l’akassa avec des cubes. Ils n’avaient pas de quoi faire une sauce. La situation se dégrade. Cela se lit à travers le vécu quotidien des gens. Tout ceci parce que la situation du secteur privé ne s’améliore pas. Le secteur privé est de plus en plus confronté à des difficultés. Un dirigeant d’une grande entreprise m’a confié, il n’y a pas longtemps, avoir été obligé de licencier 75% de son personnel. Beaucoup d’experts s’entendent là-dessus. En 2015, notre économie est confrontée à beaucoup de difficultés. Il faut des réformes pour renverser la tendance. Le nombre de chômeurs s’accroît tous les jours. 100 000 jeunes par an viennent grossir le rang des chômeurs. Ce n’est pas une fatalité d’avoir des jeunes au chômage. Il y a quelques années, le chômage des jeunes était considéré comme un phénomène économique ou social. Mais aujourd’hui, c’est une menace et un danger pour un Etat d’avoir autant de jeunes au chômage. Résorber le chômage des jeunes doit être une priorité, pour éviter de se retrouver dans la situation de certains pays limitrophes, où une jeunesse désespérée peut prendre des armes.

 Est-ce à dire que le gouvernement ne fait rien, ou ses efforts sont insuffisants ?

 Le gouvernement ne fait pas assez, ou ne fait ce qu’il devrait faire. Les réponses ne doivent pas venir du gouvernement seul. Un exemple : dans la fonction publique béninoise, il y a moins de 100 000 personnes. Tous les ans, le gouvernement, parmi les 100 000 qui viennent grossir la masse des chômeurs, ne peut recruter qu’entre 3000 et 5000. Le reste, c’est le secteur privé qui les prend ou c’est l’auto-emploi. La politique de l’emploi devrait constituer à aider le secteur privé à absorber ceux que l’Etat ne prend pas. Les potentialités existent et devraient être explorées. Mais, si le gouvernement ne crée pas les conditions adéquates au secteur privé, cela ne marchera pas. Les actions du gouvernement sont très marginales par rapport aux millions de gens au chômage.

 Comment aider alors le privé à recruter plus ?

 IL faut opérer des réformes. Le secteur privé doit se sentir à l’aise. Il faut aussi revoir l’éducation et la formation données aux jeunes. Il faut accentuer la formation professionnelle, former des ingénieurs pour la terre, et non pour le bureau. J’ai dit au recteur Sinsin qu’il nous faut plus d’ingénieurs. Depuis des années, moi, je n’en ai pas trouvé pour diriger ma ferme à Djougou. Prenez le secteur hôtelier, dans le bâtiment et la construction, nous avons besoin de gens bien formés.   Le marché nigérian fait 200 000 000 habitants. Il faut en profiter. Il faut donc réorienter la formation. Si 3000 étudiants vont en fac de droit chaque année, ce n’est pas bon. Il n’y a plus de débouchées en droit. Nous avons encore des problèmes énormes dans l’éducation, y compris la question de la revalorisation de la fonction enseignante.

Quelles sont les chances de votre alliance pour les prochaines élections législatives ?

 En 2011, nous n’avions pas de liste. Cette année nous avons convenu avec les partis membres de l’Alliance d’aller ensemble aux législatives, contrairement en 2011. Je ne suis pas candidat, mais je serai sur le terrain pour défendre les chances de nos candidats. Les Honorables Houdé, Dayori et Migan ont réussi en 2011 aux élections. Ils étaient à nos côtés. On aurait pu avoir des résultats plus probants s’il avait eu une discipline de groupe. C’est vrai que beaucoup de ceux qui ont perdu, m’ont reproché de ne les avoir pas soutenus. Mais, je ne voulais pas être témoin d’un désordre. Au lendemain des élections, chacun voulais aller dans une direction. Il n’était pas possible de satisfaire tout le monde, et de préserver le groupe.

 Sur votre liste, il y a eu des surprises, dont l’absence d’Affo Djobo ? Comment cela s’explique ?

C’est une personne pour qui j’ai beaucoup d’amitié et de respect. Partout, pour établir cette liste, nous avons suivi le choix des militants. J’ai adhéré à cette démarche. Pour Bassila dans la 14ème circonscription, ils ont choisi monsieur Affo, et pour Copargo, c’est Assan Seibou. C’est un processus démocratique à ne pas remettre en cause. Donc, j’ai fait d’autres propositions à Affo Djobo, parce que nous avons beaucoup d’autres sentiers. Mais, elle tenait à être député. Mais, elle aurait pu l’être dans d’autres circonscriptions. Mais, elle s’est retrouvée sur une autre liste. Cela étant, j’espère que les alliances vont rester après les élections. Nous avons besoin de consolider l’unité nationale. Donc, ces alliances doivent aller au-delà de la période électorale. Et la meilleure façon de consolider l’unité nationale, c’est de mettre ensemble des gens qui viennent d’horizons différents et qui ont la même vision, sur la gestion du pays.

 En face, il y a les Forces cauris pour un Bénin émergent (Fcbe). Le chef de l’Etat veut avoir une majorité. Qu’en pensez-vous ?

 Cela me paraît une attitude normale. Il a eu une majorité pour la législature qui se termine. Et il veut avoir une autre. Mais, l’opposition s’organise aussi pour avoir une majorité. Chacun se bat pour son objectif. Chacune des 20 listes veut gagner et avoir une majorité.

 Les Fcbe veulent avoir une majorité pour réviser la Constitution. Cela ne vous effraie pas ?

 J’espère que la sagesse prévaudra. Partout où je suis passé, je n’ai pas vu des populations préoccupées par la révision de la Constitution. Les gens ont des préoccupations terre-à-terre. Dans 12 mois, nous aurons l’élection présidentielle. Cela veut dire qu’après les législatives, tout le monde sera braqué sur cela. Je ne vois pas de calendrier politique pour s’asseoir et discuter de la révision. Bien sûr, la Constitution n’est pas inscrite dans le marbre. Elle peut évoluer ou être améliorée. Mais, réviser une Constitution, ce n’est pas une réforme ordinaire. Il faut un consensus. Il faut en débattre avec les gens qui n’ont pas le même point de vue.

 Vous n’êtes pas candidat aux législatives. Etre présent au Parlement, c’est en deçà de vos ambitions ?

 Il faut voir les choses autrement. Je remplis toutes les conditions pour être candidat aux législatives. Ce qui n’était pas le cas en 2011. Mais, je considère que dans le parti, il y a des gens capables que moi pour faire le travail au Parlement. je serai à leur côté sur le terrain. Nous ne sortirons pas avec zéro député, je vous le garantis.

 Quelles vont être les thèmes de campagne de votre alliance ?

 Notre espoir, c’est de pouvoir mettre en place au Parlement une force, une majorité, qui aura une influence sur les décisions de l’Exécutif. Dans notre vision, il nous faut cimenter l’unité nationale. C’est à cela que nos députés vont s’affairer : combattre les dérives du régionalisme. L’unité nationale est importante. La seule manière pour ce pays de se construire de manière durable, c’est à travers l’unité nationale. Ce pays doit prospérer. Notre Constitution a révélé certaines limites. Nous sommes fiers du système démocratique. Mais nous avons des difficultés économiques graves, qui peuvent mettre ce système à mal. C’est pour cela que je vous parlais de sécurité nationale, en matière de chômage des jeunes. il nous de grandes entreprises pour créer plus de prospérité.

 Il faut donc réviser la Constitution ?

Mais, pas avant l’élection présidentielle. Nous n’avons pas le temps de réaliser un consensus autour de cela. J’ai écouté tout le monde et les raisons avancées pour la révision de la Constitution. Pour beaucoup, il n’y a pas de raison de réviser maintenant la Constitution. On voit qu’on est loin du consensus indispensable. Il ne suffit pas d’avoir une majorité mécanique à l’Assemblée.

 Dans leurs arguments, ceux qui voudraient réviser disent que le fait de ne pas constitutionnaliser la Cour des comptes fait perdre à l’Etat des milliards par an …

 Je ne veux pas rentrer dans cette polémique. Je peux prendre un à un les arguments avancés par le gouvernement pour justifier cette révision. Si les partenaires s’en vont, c’est parce qu’il beaucoup d’autres raisons, dont la lutte contre la corruption. Contrairement à ce que les gens disent, j’ai été le premier ministre des Finances à introduire la loi de règlement dans ce pays. La loi de règlement, c’est la reddition des comptes par le gouvernement devant l’Assemblée nationale. Le budget est voté chaque année. Le gouvernement doit revenir chaque année pour dire comment chaque sou a été dépensé. De 1960 à 1998, il n’y en a jamais eu. A mon arrivée au ministère en 1998, j’ai dit que la loi des règlements sera l’une des priorités de notre action. De même en 1998, il y avait une ordonnance du gouvernement Soglo qui n’avait jamais été appliquée. J’ai pris le décret d’application. Ensuite, j’ai attaqué les marchés publics. J’ai fait mettre en œuvre les premières dispositions sur les marchés publics. Cela a donné de bons résultats. Quand je suis parti en 2002 du gouvernement pour le Fmi, nous avions une trésorerie positive. Après avoir payé les fournisseurs de l’Etat, les fonctionnaires, avec les retards sur les augmentations de salaires, et les dettes, nous avons une trésorerie positive qui permettait à l’Etat de vivre sans à-coups. Cela est indispensable. Il faut le faire. Je peux vous dire, au regard de ce qui se passe, que nos partenaires au développement ne sont pas contents. Quand j’étais au gouvernement, les Danois étaient nos meilleurs partenaires. Quand je partais, ils étaient le premier partenaire financier du Bénin, bien loin des autres. Ce sont les mesures mises en place qui les avaient rassurés. La question de la Cour des comptes, c’est toutes que les mesures qui font l’argent du contribuable est bien géré. C’est cela que les partenaires exigent. Ils veulent par exemple un vrai budget. C’est-a-dire, dans un budget de 1500 milliards, ils veulent savoir chaque fois si l’argent sera utilisé pour faire ce à quoi il est destiné.

 Vous avez des réserves sur les 1500 milliards ?

 Ce sont les partenaires qui émettent des réserves. Ils disent que le Budget n’est pas un budget. C’est juste une décision qui a été votée. Il faut voir la reddition. Les lois de règlement approuvées par le Parlement, on a est où ? Donc, la préoccupation des partenaires par rapport à la Cour des comptes, c’est d’avoir un dispositif institutionnel pour que les ressources externes ou internes soient bien dépensées et aillent dans la direction prévues. Quand le Mca refuse de ne pas accorder le second compact, ce n’est pas parce que la Cour des comptes n’existe pas.

 Comment sont vos relations avec le Chef de l’Etat ?

 J’ai un grand respect pour la fonction de Chef de l’Etat. C’est une institution. D’autant plus que je brigue le portefeuille. Il n’y a pas de haine vis-à-vis d’une institution. Personnellement, je n’ai pas de haine envers Yayi Boni. Il y a des divergences et des différences de point de vue. en 2002, après mon arrivée au Fmi, quelques mois après Paul Wolfvitch a été nommé à la tête de la Banque mondiale. Au cours d’une des réunions, après une visite en Afrique, il a dit être frappé par le Bénin. Ce qui l’a surpris, c’est que 3 anciens chefs d’Etat vivaient dans le pays sans être inquiétés. Parce que c’était fréquent que les chefs d’Etat africains soient en exil ou en prison, après le passage au pouvoir. C’est une valeur à préserver. J’espère, et l’ai dit sur Rfi, que dans quelques mois, nous aurons un autre ancien chef d’Etat. Je souhaite qu’il puisse aller et venir comme tous les autres. C’est comme cela que la démocratie va se consolider, et le pays prospérer. On a besoin de la paix pour le développement. Quand on pense cela il ne peut pas avoir de haine. Cela n’exclut pas des divergences. L’unité nationale, ce n’est pas l’unanimisme. Yayi Boni a perdu son gendre il y a trois ans, je l’ai appelé pour lui présenter mes condoléances.

 Vous disiez que Yayi Boni n’avait pas de meilleur soutien à l’extérieur que vous. C’était quand vous étiez au Fmi. Après vous êtes arrivé à la Boad, et vos relations se sont distendues. Donc, tout n’est pas au beau fixe entre vous deux. Et peut-être pour lui avoir succédé là-bas, Yayi Boni pourrait vouloir vous empêcher de lui succéder ici.

 J’espère que ce ne sera pas le cas. Tout ce que vous avez dit par rapport au passé c’est vrai. Mais, actuellement je n’ai pas de haine envers qui que ce soit. Le reste relève du privé.

 Depuis 11 décembre 2014, où vous avez participé à la marche des forces démocratiques, vous êtes devenu un opposant du régime ?

 Ce sont des spéculations.   La position de l’alliance a été toujours guidée par la défense de l’intérêt général. Nous avons été là pour les discussions autour de la Lépi. Au moment de la révision, nous avons été là aussi. Pareil, pour les questions économiques. Pour ce qui concerne les élections, nous devrions aussi donné notre point de vue. Il fallait faire quelque chose pour que les élections aient lieu. D’où notre participation à la marche. Les forces démocratiques pensaient la même chose que nous. Je ne suis pas dans la critique pour la critique. Quand c’est bien, il faut le dire. Par exemple, la Table ronde, c’était bien, mais on aurait pu faire mieux, si tout le monde avait été associé. Par exemple, nous n’avons pas toujours accès au service public. Malgré nos sollicitations, combien de fois, vous avez vu nos déplacements dans les communes, sur l’Ortb. C’est pourquoi je suis reconnaissant envers Canal pour l’opportunité qui nous est donnée de nous exprimer.

 Dans le cadre de la prochaine présidentielle, vous aurez un concurrent de taille dans le Septentrion, c’est le général Robert Gbian. Cela vous laisse-t-il indifférent ?

 En 2001 Kérékou avait en face d’autres candidats dans le Nord, comme Zoumarou ou Sacca Lafia. En plus, la Constitution donne droit à chacun d’être candidat. C’est le cas pour le général. Ce sera à nos compatriotes de décider qui est le mieux représentatif ou qualifié pour les diriger. Nous sommes dans un Etat de droit, je ne peux pas, sous prétexte que quelqu’un me porterait ombrage, l’empêcher d’être candidat. C’est vrai que les gens disent qu’il faut empêcher les banquiers centraux d’être candidats. D’autres disent qu’il faut empêcher ceux qui sont nés avant 1960. Mais sérieusement, notre pays va mal. Nous savons que beaucoup de parents consacrent leurs revenus pour l’éducation de leurs enfants. Du point de vue des ressources humaines, nous avons ce qu’il faut. J’ai pu comparer notre situation à celle d’autres pays. Nos compatriotes sont d’ailleurs reconnus pour être des travailleurs acharnés. Pendant quatre années, j’ai pu m’en convaincre en tant que ministre des Finances. Il y a au ministère des cadres compétents, qui sont déterminés à avoir des résultats. Je me dis que nous avons tout ce qu’il faut pour nous développer. Partout au monde, ce n’est pas le pétrole, les mines ou d’autres richesses qui font le développement, ce sont les hommes. J’ai la faiblesse de penser que nous disposons de cela au Bénin. C’est cela qui m’encourage. Tout ce qui manque, c’est le leadership. Il faut pouvoir faire travailler ces hommes, et éviter de les diviser en disant que tel ou tel vient d’une région. Il faut éviter le candidat du Sud, ou le candidat du Nord. Je suis le candidat de tout le Bénin. Je suis né dans une famille qui a développé l’unité nationale. Mon père est polygame. Il a eu quatre femmes. Deux femmes du Nord et deux du Sud. Je passais les vacances soit à Porto-Novo, à Covè ou Djougou. Dans la maison de mon père, il y avait des gens qui venaient de partout. Cela m’a transformé. Je ne peux dire que quelqu’un qui vient de Covè ou Ouidah n’est pas différent de moi. Dans les institutions internationales, vous n’avez pas l’occasion de promouvoir quelqu’un de Djougou, il n’y en a pas.

 Cela dit, il y a un malaise. Beaucoup de Béninois se plaignent

J’entends tout cela. J’ai entendu cela dans certaines communes, ou certains quartiers de Cotonou. Il y a cela aussi à Abomey et Ouidah. Il y a de la colère et beaucoup de frustrations. Nos compatriotes qui investissent beaucoup dans l’éducation de leurs enfants, ne peuvent pas accepter des concours aux résultats frauduleux ou biaisés qui excluent des enfants d’une région ou d’autre. Je dénonce cela. Moi je ne ferai pas cela. Mon parcours, ni mon expérience professionnelle, ni mes convictions ne me permettent pas d’agir ainsi. Mon passage au ministère peut le prouver. Je suis guidé par l’intérêt général.

 A Djougou, l’on vous reproche de ne pas avoir promu vos compatriotes.

 J’ai entendu cela à Djougou. Nous en avions nommé, qui sont au gouvernement aujourd’hui. Il n’y en a pas eu beaucoup. Il y a eu Affo ou Yacoubou à la Loterie nationale. Cette critique n’est pas tout à fait juste. Ce que les gens veulent, c’est beaucoup. Mais, on doit combattre le régionalisme. Nous sommes 10 millions d’habitants à côté du Nigeria qui fait 200 millions. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous diviser en ethnies. Il faut aller au-delà des professions de foi. Pour construire une Nation. Nous devrons nous mettre ensemble, et éviter les discriminations

 Parlons un peu de la Lépi. On peut estimer que nous avons enfin une liste électorale !

 J’apprécie le travail du Cos/Lépi. Les techniciens du Cnt ont abattu un travail de qualité. Cela confirme mes réflexions sur la qualité des ressources humaines dont nous disposons. Nous avons des experts béninois de qualité dans tous les domaines. Cela me rappelle l’époque où nous avons un puits de pétrole. Aujourd’hui, je ne sais pas s’il y a du pétrole. A l’époque j’ai visité la Plateforme pétrolifère. Tous les cadres autour, étaient des Béninois, à l’exception de deux Norvégiens. Dans tous les secteurs, nous avons les mêmes cadres compétents. Mettons-les au travail. Pour terminer, il faut que la prochaine équipe de la Lépi intègre les non–inscrits, et les Béninois de l’extérieur.

 C’est surtout notre agriculture qui a besoin d’être développée. Que proposez-vous ?

 Notre agriculture a beaucoup de problèmes, surtout la production du coton. Il faut écouter les paysans. Au-delà des discours officiels, il faut interroger les paysans. Quand vous analyser les chiffres et les faits, il y a besoin là aussi de beaucoup de réformes. Nous avons fait beaucoup d’études sur l’agriculture et le coton. L’une des leçons qu’on peut tirer, c’est que les paysans dans le coton ou ailleurs, ont besoin de gagner plus qu’ils ne gagnent aujourd’hui. Il faut donc améliorer les rendements. Actuellement, nous sommes à une tonne/hectare cultivé. 1000kg par hectare. A ce rythme, cela va être difficile de les rendre heureux. Il faut de meilleures semences, des engrais et des pesticides qui leur parviennent à temps. Il faut de l’encadrement. Le fait de considérer qu’ils n’ont pas besoin d’encadrement, c’est faux. Il faut ensuite investir massivement dans l’agriculteur. Dans les premières années, il faut mettre 100 milliards dans l’agriculture. Il faut faire des pistes rurales, pour permettre aux pays d’avoir les engrais à temps, et pour pouvoir sortir les récoltes facilement. Nous devons aussi mécaniser l’agriculture, c’est peut-être pour cela que les jeunes ne vont pas à l’agriculture. Ils n’y vont pas parce que les revenus ne sont pas bons, et ensuite c’est un métier trop difficile. Il faut acheter des machines agricoles adaptées.

 La production cotonnière, malgré les recherches et l’investissement a toujours du mal à décoller.

 Nous n’apprenons pas du passé. C’est encore une question de méthode. Pour réussir une réforme, il faut associer tout le monde, afin d’apprendre sur les erreurs commises par le passé. Dans une formation organisée à Bamako pour faciliter les négociations avec l’Omc, on a compris que les producteurs africains ne profitaient pas assez des revenus du coton. Depuis trois ans ce qui se fait dans la filière coton au Bénin, c’est un retour à une formule qui n’a pas marché dans le passé. Cela ne peut pas marcher. Ecoutez les paysans. Je viens de passer des jours à Banikoara et Parakou, je n’ai pas trouvé un cotonculteurs heureux. Or, si comme le gouvernement le dit, la filière est profitable, ce sont les producteurs qui doivent en profiter. Si ce n’est pas le cas, et ce n’est pas le cas, il faut opérer des réformes. Nous sommes au milieu du guet, la réforme est possible. Il faut simplement aller dans la bonne direction. L’Etat doit faire la place au secteur privé, et doit être le régulateur, mais il ne doit pas s’occuper de tout le reste. Actuellement les producteurs sont mécontents, en colère par rapport au prix fixé. Il faut envoyer Canal pour recueillir leurs impressions.

 La crise énergétique est devenue un serpent de mer. Comment résoudre ce problème ?

 C’est le déficit énergétique qui éloigne les investisseurs. Ils ne viendront pas investir. J’étais chez un ancien président allemand, qui a voulu me faire rencontrer un investisseur polonais. Il voulait investir dans le coton, et le textile bio. Il m’a dit qu’il est venu voir, et qu’il ne pouvait pas le faire. Tout simplement parce qu’il n’y a pas l’énergie électrique qu’il faut. Je peux vous citer d’autres exemples de ce type. Nous avons un véritable goulot d’étranglement. Il faut résoudre ce problème au plus tôt. Heureusement les solutions existent. J’ai dit à certains journalistes, il n’y a pas longtemps, qu’en cinq ans d’efforts, nous pouvons nous assurer l’équilibre énergétique. Un peu comme la proposition qui a été critiquée. Au même moment, les ivoiriens se sont mis à construire leur tramway. Si on peut le faire à Abidjan, on peut le faire à Cotonou. Il faut bannir l’idée que l’Etat peut tout faire dans un environnement de rareté de ressources. L’Etat n’a plus les moyens de faire ce type d’investissement. Le secteur privé a les ressources qu’il faut, mais il faut des réformes. Il faut créer un cadre légal qui donne les garanties nécessaires. A cela s’ajoute la confiance. Pourquoi, il faut la confiance ? J’ai un ami qui construit une usine électrique en Côte-d’Ivoire de 348 mégawatts. Aujourd’hui notre déficit est de 200 mégawatts. Cela veut dire que tout seul, il peut résoudre notre déficit. Il ne peut le faire ici parce qu’il n’y a pas un cadre légal, ni la confiance. Il ne peut pas le faire, parce que c’est sur 20 ans qu’il va gagner ce qu’il a investit. Donc, il doit être sûr que les gouvernements qui se suivent, s’engagent à cela, et ne remettent pas en cause son contrat. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La Côte d’ivoire s’est engagée à cela depuis 20 ans. A l’époque Alassane Ouattara était 1er ministre. Il nous faut faire cette réforme pour en arriver là. L’énergie électrique de la Côte d’ivoire est produite à 90% par des privés. Au lieu de cela, nous allons supplier les Nigérians de nous donner l’électricité. Alors qu’eux-mêmes ont des délestages tous les jours, ils ne peuvent pas assurer l’énergie électrique aux Béninois. Celui qui n’en a pas ne peut pas vous donner. Au contraire, nous devons nous organiser pour vendre de l’énergie aux Nigérians.

 Votre avis sur les infrastructures routières.

 J’ai fait Bohicon-Cotonou en voiture. Je pense que cette voie ne sera pas finie avant deux ans. Nous avons un véritable problème à ce niveau. Vous ne pouvez pas faire aujourd’hui Savalou-Djougou en voiture. C’est pénible. Parakou-Djougou vient d’être entamé. Nous avons un vrai problème. Il faut un investissement massif. Le rôle de la Boad, c’est bien, mais c’est marginal. Il faut chercher d’autres ressources.

 Quelle est votre appréciation sur le travail de Komi Koutché ?

 Je ne veux pas porter de jugement personnel.   C’est un travail difficile. Mais, sur de la politique économique du gouvernement, je peux dire nous avons des défis importants, notamment sur la gestion budgétaire. L’année dernière nous avions 50 milliards d’arriérés qui n’ont pas été payés. Cela veut dire que beaucoup de Pme ne peuvent pas fonctionner correctement, ils ne peuvent pas payer les salaires de leurs employés. Cela complique la tâche aux banques qui ne peuvent recouvrer leurs créances. Il faut trouver des solutions à ces problèmes. Pour le reste, c’est un ministre qui vient de commencer, je lui souhaite beaucoup de courage.

 Si vous devez conclure !

 Je veux insister sur la nécessité de renforcer l’unité nationale. Il faut combattre le régionalisme. Ensuite travailler à l’amélioration des conditions de vie des populations. Il faut l’accès à l’eau potable. L’autre pilier, c’est l’éducation, pour éviter qu’on ne tombe dans la violence des jeunes, comme on le voit ailleurs. Le 8 mars prochain, c’est la fête de la femme. Il faut les sortir du sous-développement. La Microfinance, ce sont des prêts, cela ne peut pas les sortir de la précarité. Il leur faut d’autres revenus.

 Propos transcrits par Wilfrid Noubadan