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KininsiCes derniers mois, point de répit, ni pour les cybercriminels, ni pour les féticheurs « spécialistes » des sacrifices et/ou rituels humains, encore moins pour les éléments de la Police républicaine au Bénin. Et pour cause ! La pratique de la cybercriminalité et des sacrifices humains a pris des proportions inquiétantes dans ce petit pays côtier de l’Afrique de l’Ouest. Enquête.

Mars, avril et mai 2018. Cotonou, Porto-Novo et Parakou, villes à statut particulier. Sèmè-Podji, Bohicon, Lokossa et Abomey-Calavi, villes secondaires du Bénin. Plusieurs rondes de jour et de nuit. Le constat est presque le même. Plusieurs débits de boisson, restaurants, maquis, cybercafés… et boîtes de nuit sont fermés. Ces lieux dont le nombre s’est accru ces dernières années en raison de la forte fréquentation des jeunes, tournent au ralenti. Leurs tenanciers et animateurs, presque désœuvrés. Plus de filles noctambules en jupettes sensibles, séduisantes et agressives à première vue, sur les grandes artères de ces villes, la nuit. Plus de voitures de luxe avec des jeunes gens arrogants, agressifs, habillés tels des « fous » à bord. Plus de motos de marque « Dream » en style « zéwé » et « tombeau ouvert » sur les routes. Dans les cafétérias, l’ambiance est morose. Pour Joël, un animateur de boîte de nuit dans la Commune d’Abomey-Calavi, à peine sa structure enregistre la dixième partie de ses revenus d’il y a trois mois seulement. Ce constat n’est rien d’autre que la conséquence du combat sans merci que la Police républicaine a engagé contre les cybercriminels et les autres accros de rituels humains.

Crime rituel, un mal profond

Des organes humains sont l’objet de trafic à partir des morgues au Bénin. « Les crimes rituels existaient depuis des décennies au Bénin », selon Médard Koudébi, Spécialiste de l’hygiène funéraire et prévention des risques et Président de l’Ong « Bénin diaspora assistance ». Des féticheurs s’en procuraient pour entretenir leurs démons afin qu’ils enrichissent leurs clients artistes, hommes d’affaires, cybercriminels… Du jus de cadavres y était également vendu à environ 10.000 FCfa le litre à ceux qui fabriquent des savons, des parfums, des pommades, des eaux de chance que des cybercriminels utilisent pour endormir la conscience de leurs victimes. Ce jus hautement toxique est aussi vendu aux commerçants des grands marchés du pays. Certaines restauratrices en raffolent et les utilisent pour assaisonner leurs mets. L’objectif est le même : attirer et fidéliser les clients. Selon Anifa, une commerçante du marché Dantokpa, il suffit d’utiliser ces parfums qui coûtent environ 15.000 FCfa pour que les clients accourent. Et, à un féticheur de la vallée de l’Ouémé qui a requis l’anonymat de confier que plusieurs hommes d’affaires, des jeunes techniciens en informatique et des artistes de renom utilisent des savons et des parfums qu’il a fabriqués avec de la poudre d’organes humains et du jus de cadavre.

Des morgues et banques de sang au cœur du trafic

L’ancien président de la République, le Dr Boni Yayi a fait appel à Koudébi en 2012 pour que des réformes soient engagées dans la gestion des morgues. Ainsi, selon ses enquêtes de 2015, sur les 45 morgues privées qui fonctionnent au Bénin, une seule est agréée. La plupart de celles-ci sont des propriétés de députés à l’Assemblée nationale ou de hauts cadres de l’administration. Ainsi, à la suite de son prédécesseur, l’actuel président Patrice Talon a décidé d’aller dans la même direction en mettant sur pied une commission chargée des réformes de la santé. Devant cette situation d’amateurisme, le vice-président de cette commission, Aristide Talon a été clair : « On ne peut plus permettre qu’on s’occupe des morts sans avoir appris comment on le fait ». Le ministre de l’Intérieur et de la sécurité publique, Sacca Lafia quant à lui, a menacé au cours de l’une de ses sorties médiatiques de fermer toutes les morgues qui vont continuer de faire du trafic d’organes humains ou de la vente des jus de cadavre. A ces menaces s’ajoutent les dénonciations de l’Ong « Bénin diaspora assistance ». De facto, les promoteurs de ces structures ont commencé par mettre plus du sérieux dans la gestion de leurs morgues. A noter que plusieurs agents de morgues ont été emprisonnés à cause des trafics d’organes humains. Du coup, les portes d’approvisionnement ont été fermées aux cybercriminels qui doivent pourtant continuer de satisfaire leurs fétiches au risque de subir des représailles spirituelles, de perdre leurs fortunes ou de perdre leur vie. Une telle situation constitue le ferment de la multiplication des crimes crapuleux à travers le pays ces dernières années. En effet, la disparition d’enfants, d’écoliers ou de jeunes filles, de personnes âgées ou handicapées est fréquente. Des découvertes macabres de cadavres sans les organes essentiels (tête, sexe, cœur, seins, poumons, cheveux…) sont devenues monnaie courante.

En outre, les dénonciations de cette organisation n’ont pas épargné les banques de sang. En effet, l’Ong a indiqué que dans ses enquêtes, il s’est avéré que des cybercriminels et des féticheurs achètent des poches de sang à 50.000 FCfa dans des banques de sang. Ce n’est pas pour sauver des vies humaines mais pour alimenter leurs fétiches « kinninsi » qui ne consomment que du sang humain pour avoir plus de puissance. Malheureusement, aucune autorité de ces structures chargées de fournir du sang aux hôpitaux pour sauver la vie des patients n’est montée au créneau pour démentir de telles accusations. Le responsable de ‘’Bénin diaspora assistance’’ est allé plus loin en martelant que c’est au moment où les autorités à divers niveaux ont pris des dispositions pour combattre le mal que les cybercriminels qui s’approvisionnent dans les banques de sang ont commencé à s’adonner à des crimes crapuleux pour recueillir du sang humain afin d’alimenter leurs fétiches « kinninsi ».

« Kinninsi », ce fétiche « buveur » de sang humain

« Les Aziza sont une race de fées miniatures bienfaisantes d’Afrique et plus spécialement de Dahomey (actuel Bénin). Elles vivent de la richesse du vodoun « kinninsi », vieux de l’époque du Dahomey. Il (le « kinninsi ») est logé dans une petite calebasse de diamètre d’à peu près la base d’une bouteille de champagne et à la force de faire exécuter tous vos désirs quel que soit le plan (amour, travail, richesse absolu, vengeance, santé etc…) ». Voilà ce que Dazodji Kuponihi, un prêtre du fétiche « kinninsi » a souligné sur son blog consulté le 02 mars 2018. A l’en croire, ce fétiche est conservé par des grands dignitaires du culte traditionnel qui ont su le garder dans leurs couvents jusqu’à nos jours, lui conservant ainsi toutes ses puissances occultes. « Il vous suffira de faire les rituels demandés, de faire votre requête auprès de ce vodoun et il l’exécute en moins de 24 heures sans aucune possibilité de rendre le sortilège inopérant. C’est un vodoun très dangereux », a-t-il précisé. Un guérisseur traditionnel du département du Zou qui a requis l’anonymat a confié qu’il a la capacité de réduire le ‘’kinninsi’’ de sorte qu’il soit possible de le transporter dans des portemonnaies. Selon ses déclarations, une fois réduit et conservé dans un portemonnaie, ce fétiche peut miner tout ce qu’il y a comme argent dans ce dispositif et permettre, de surcroît à son détenteur, de capter tout l’argent de ceux auprès de qui il fait des achats. Toutefois, il a reconnu que cela ne marche pas souvent avec des chrétiens fervents. A l’entendre, il en a fait déjà à des hommes d’affaires, des commerçants, des transports bref, à plusieurs catégories de personnes qui sont devenues riches. Seulement, ils ont l’obligation de respecter les exigences de ce fétiche qui consomme principalement du sang humain. Mais, Zongbossi Djoyi, un guérisseur traditionnel, gardien de la tradition et détenteur de « kinninsi » dans le Mono, estime que « c’est un fétiche impersonnel qui n’a ni prêtre, ni adepte, ni couvent comme les autres fétiches du panthéon béninois. « Le « kinninsi » n’a pas de chef suprême et n’importe qui peut se l’acheter car il peut être redimensionné et transporté partout en cas de nécessité. C’est un vodoun puissant que les rois d’antan détenaient pour combattre avec efficacité leurs adversaires. Il pouvait les aider à plonger leurs ennemis dans le sommeil profond ou les abêtir pour avoir raison d’eux », a-t-il fait savoir. Les cybercriminels en font donc recours à cause de la facilité avec laquelle ils peuvent endormir l’esprit de leurs victimes pour leur soutirer le maximum d’argent en un temps record. A écouter le prête du fâ David Koffi Aza, invité en mars 2018 sur le plateau de la télévision nationale du Bénin, les éléments qui entrent dans la composition du fétiche « kinninsi » peuvent provenir du règne animal, des carnivores plus précisément. L’entité est donc prédisposée à absorber du sang. Selon ses propos, Si le « kinninsi » est déposé sous le siège d’une voiture ou d’une moto, cela veut tout simplement dire qu’on a déjà « fait appel à la divinité pour lui dire de venir se manifester, qu’on veut lui offrir quelqu’un dont il aura la charge de sucer le sang ».

La traque des cybercriminels

Près de 700 cybercriminels interpellés dans l’intervalle de deux mois (mars – avril). C’est ce qu’on a retenu du point fait de l’opération Rambo par le commandement de la Police républicaine le vendredi 27 avril 2018 à Dassa-Zoumè. Le nombre s’est considérablement accru ces derniers jours. En effet, sous la houlette du Général Nazaire Hounnonkpè, Dg/Pr, les directeurs de la sécurité des douze départements du pays ont évalué les actions menées dans le cadre de la lutte contre la cybercriminalité et les crimes rituels et définir les actions à mener pour mettre ces divorcés sociaux hors d’état de nuire. Ambroise Dossou, un jeune internaute rencontré dans la capitale économique du Bénin nous a raconté sa mésaventure dans un cybercafé au cours d’une opération « Rambo » de la Police républicaine, en fin mars 2018. C’était à Akpakpa dans le 3ème arrondissement de Cotonou, à quelques encablures de l’église catholique « Sacré cœur ». A écouter son témoignage, « les éléments des forces de sécurité publique ne connaissent même pas leurs parents proches. Ils agissent sans ménagement. Ils sont impitoyables ». Toutes les communes dans tous les départements du pays ont été le théâtre de ces opérations ces dernières semaines. D’ailleurs, le Directeur général de la Police républicaine, le Gal Hounnonkpè a mis en garde les auteurs et complices de ces crimes, le vendredi 29 mars 2018, lors de sa descente à Comé (département du Mono). Il avait martelé que « la traque des présumés cybercriminels a commencé par le Littoral et beaucoup d’entre eux affluent vers les départements périphériques oubliant que la lutte est nationale ». Il a indiqué que ce n’était pas la peine que les hors-la-loi continuent de fuir et qu’ils feraient mieux de se rendre eux-mêmes, de faire leur mea culpa afin que la justice examine leur cas avec bienveillance. Pour lui, l’Office central de répression de la cybercriminalité est doté « d’équipements… qui permettent de tout retracer. Même quand l’appareil est vidé des appels et messages, dès qu’on entre en possession du téléphone, on peut faire quelque chose ». Dans ce nombre impressionnant (700 gaymen interpelés) se trouvent des cybercriminels appréhendés dans tous les départements du pays ainsi que les 13 arnaqueurs béninois (10 garçons et 3 filles) arrêtés au Togo puis extradés vers le Bénin. C’était sous les regards du Commissaire Mawuli Têko Koudouovoh, Directeur national de la Police togolaise et du Gal Hounnonkpè, Dg/Pr du Bénin, le jeudi 05 avril 2018.

Des dents contre le phénomène

Le 21 mars 2018 déjà, le préfet du département du Littoral, Modeste Toboula a présidé le conseil départemental élargi aux dignitaires des cultes endogènes. La recrudescence des crimes rituels à Cotonou était le principal sujet de discussion entre les dignitaires des cultes endogènes et l’autorité. Dans son message, le préfet a affiché sa volonté de collaborer avec les dignitaires pour lutter efficacement contre les crimes rituels dont la croissance symptomatique serait liée à la montée en puissance de la cybercriminalité dans les grandes villes du pays. « Nous allons lancer une guerre farouche et sans faille contre la cybercriminalité. Et ça, j’en fais un point d’honneur » a déclaré le préfet. Selon ses propos, il importe d’encadrer et règlementer l’acquisition du fétiche « kinninsi » pour empêcher les cybercriminels qui envahissent les côtes béninoises de continuer leur sale activité. Face à la recrudescence des crimes rituels dans le pays, le gouvernement n’a pas croisé les bras. En dehors des actions musclées menées à l’encontre des auteurs de ces actes odieux, la salle de conférence de la tour administrative a servi de cadre à la sortie médiatique du régime Talon par rapport aux crimes crapuleux dont certains cybercriminels sont des auteurs en complicité avec des féticheurs. Trois ministres du gouvernement, des préfets des départements, des hauts gradés de la Police républicaine, des dignitaires de la religion endogène et des têtes couronnées étaient présents. A l’occasion, le ministre de la Justice d’alors, Joseph Djogbénou, a mis en garde ceux qui s’adonnent à de tels actes crapuleux ainsi que les relayeurs de crimes de sang tant sur les réseaux sociaux que dans des médias conventionnels. Selon son homologue chargé de la Sécurité publique, Sacca Lafia, « la cybercriminalité est une délinquance mondiale qui fait suite à l’avancée des technologies nouvelles et qui a commencé par prendre une certaine dimension inquiétante au Bénin ». S’agissant du phénomène « kinninsi », il a laissé entendre : « Un fétiche qui demande du sang humain, mérite du feu. Nous allons brûler des « kinninsi » dans ce pays et rien ne se passera ». En réaction aux crimes rituels, le pasteur Franck François Aholoukpè Kpondéhou estime que « l’homme est tombé bas. La non reconnaissance du vrai Dieu est source d’insécurité ». A l’en croire, « lorsque l’homme n’accepte pas Jésus comme Sauveur et Seigneur, il se livre à toutes voies qui s’offrent à lui pour s’enrichir. Certains fétiches assombrissent la conscience de l’homme. Or, une conscience morte ne craint plus rien et n’a pas de pitié ». Interrogé sur le phénomène, le Coach Patrick Armand Pognon pense que la solution à cette crise sociale et identitaire est le coaching. Selon un inspecteur de l’enseignement secondaire, la montée galopante de la cybercriminalité et des crimes rituels n’est autre chose que le corollaire de la crise que traverse le système éducatif du pays. A l’écouter, une flopée de ceux qui devraient assurer la sécurité des personnes et des biens dans le pays est complice des auteurs de ces crimes. « Il suffit qu’ils les arrosent que quelques liasses de banque et ils ferment yeux, oreilles et bouches », a-t-il déploré. S’il est vrai que le Bénin est un pays où la pratique des arts vodoun devrait contribuer au développement du secteur touristique, il est aussi évident que des divorcés sociaux les utilisent à des fins méphistophéliques. In fine, cela pose un véritable problème de crise sociale et d’éducation. C’est dire donc qu’au-delà des traques, il importe d’amener les jeunes à savoir que la réussite sociale s’obtient au bout de l’effort et que « tout ce qui brille n’est pas de l’or ».

Hubert H. Djogué