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Des dignitaires dans une forêt sacrées
Des dignitaires dans une forêt sacrée

Le développement socio-économique du Bénin, axé sur l’agriculture s’est effectué au détriment de l’exploitation anarchique du patrimoine forestier national. Heureusement, l’on constate qu’il existe encore un peu partout sur le territoire, des forêts dites « sacrées », issues de pratiques culturelles ancestrales, qui, en dehors de toute protection légale, échappent au drame forestier béninois. Nombreuses, mais dispersées, ces « forêts sacrées » s’imposent à travers une gestion locale qui mérite un clin d’œil.

Si des îlots de forêts existent encore au Bénin, c’est en grande partie du fait de la coutume. Selon des scientifiques, les fragments de forêts qui subsistent encore tout au long du pays sont essentiellement des « forêts sacrées ». Cette terminologie « forêts sacrées » peut être définie comme des espaces boisés, craints et/ou vénérés, réservés à l’expression culturelle d’une communauté donnée et dont l’accès et la gestion sont réglementés par les pouvoirs traditionnels. Ces types d’écosystème indispensable pour la survie de l’homme ont pu échapper à la destruction anarchique malgré l’absence de toute protection gouvernementale. Une preuve que les us et coutumes, contribuent à la préservation des forêts. Au Bénin, il existe deux types de forêts : les forêts classées et les forêts sacrées. Les forêts classées à l’instar des parcs et réserves sont régies et règlementées par l’État qui pose les bases de l’exploitation forestière avec  une panoplie de mesures, lois et codes. Tout cet arsenal juridique n’a pour autant pas réussi à stopper l’hémorragie forestière. Les agressions contre la forêt sous le regard complice ou impuissant des autorités étatiques  sont omniprésentes. Avec une petite randonnée loin des bruits assourdissants de Cotonou, le constat saute à l’œil. Il n’est pas rare de voir  des forêts de différentes dénominations affectées à telle ou telle autre divinité. À ce propos,  une étude scientifique réalisée par le béninois Nestor Sokpon et le togolais Kouami Kokou sur les forêts sacrées du couloir du Dahomey lève un coin de voile sur la typologie de ces forêts. On note que : « plusieurs espèces d’arbres et espace forestiers sont ainsi considérés comme des habitats d’une multitude de divinités vénérées par les populations locales. Ce sont des arbres sacrés isolés, des réserves de chasse, des forêts des ancêtres, des forêts cimetières, des forêts des dieux ou de génies, des forêts de sociétés secrètes etc. »

La contribution de la coutume à la préservation de l’environnement : l’inviolabilité de la «forêt sacrée»

Les forêts sacrées ne sont pas protégées par le gouvernement béninois mais sont respectées et n’y accède pas qui veut et quand l’on veut. Pourquoi un tel respect?  La réponse pourrait à priori être perçue dans la résonnance de l’adjectif «sacré» qui renvoie à « ce qui est interdit aux hommes». Les cultes,  les interdits, les contes et légendes,  qui font état de plusieurs sanctions encourues par les contrevenants aux manquements envers la forêt ont consolidé la crainte et le respect chez les populations. Les interdictions énoncées par les gardiens de la coutume concourent à préserver la forêt, la faune et la flore. Tout homme, toute femme et tout enfant dès son plus bas âge est sensibilisé. L’autre caractéristique importante des « forêts sacrées », c’est le fait qu’elles sont incessibles et inaliénables, car propriété collective du village et des ancêtres. Il est par conséquent difficile, voire impossible pour un individu ou un lignage d’y revendiquer une quelconque propriété. Ce qui les met davantage à l’abri de toute vente, défrichement, destruction ou exploitation agricole. Selon certains sages rencontrés qui ont requis l’anonymat, les forêts dites « forêts des ancêtres » abritent des esprits de ces derniers qui veillent sur la communauté. Aussi les forêts de génies ont ce rôle protecteur des populations. À titre illustratif la forêt « Bamèzoun » dans l’Ouémé serait une source de bonheur et de guérison pour ceux qui demandent l’assistance des génies qui s’y trouvent. D’après certaines réalités du plateau du Bénin, Les forêts « Oro » ne sont accessibles qu’aux initiés du fétiche « Oro ». Nul ne peut donc y accéder sans autorisation et sans être adepte dudit culte. Ce sont là des actes concrets de gestion locale des forêts qui contribuent d’une manière ou d’une autre à la protection de la flore. Ces pratiques culturelles ont, en effet,  permis la conservation depuis des millénaires, de certains espaces considérés comme « sacrés »,   renfermant plusieurs espèces végétales et animales. Ces espaces, souvent communautaires, conservés comme cimetières pour les autorités villageoises, sanctuaires pour les fétiches, lieux de cultes pour les ancêtres, lieux d’adoration pour les génies, lieux d’initiation ou de formation pour les jeunes, sont communément appelés des « forêts sacrées ». L’apport de la coutume dans le développement est donc bel et bien une réalité. Du moins pour ce qui nous concerne ici.

 Jusqu’à quand, ces forêts seront toujours considérées comme étant sacrées ?

La question mérite d’être posée puisque de nos jours, les « forêts sacrées »restent tout de même vulnérables. Le boom démographique et la pression des populations locales sur ces écosystèmes sont entre autres menaces que nous pouvons citer. Les autorités étatiques du Bénin devraient  s’intéresser à une gestion durable de ces forêts, ceci en collaboration avec les populations locales. D’ailleurs dans la convention de la biodiversité signée et ratifiée par le Bénin, il existe deux articles à savoir l’article 8 J et l’article 10 C qui parlent respectivement des connaissances traditionnelles qui conserve la biodiversité et de l’utilisation durable coutumière. Il serait peut être question les gouvernants de recenser non seulement les connaissances et savoirs endogènes qui contribuent à la préservation de la biodiversité mais aussi les communautés locales qui travaillent autour des sites sacrés pour conserver la biodiversité. A en croire Patrice Sagbo, membre du forum biodiversité Bénin, cette synergie entre l’état centrale et les communautés locales doit être de mise pour une préservation des ressources naturelles. Pour ce dernier les savoirs endogènes ne sont pas à négliger. A titre illustratif, il nous a parlé de la manière dont la mangrove est désormais protégée à Djègbadji dans la commune de Ouidah, ville située dans le département de l’Atlantique au Bénin. « … A Djègbadji, les femmes coupaient la mangrove pour préparer du sel. Elles ont fait ça pendant longtemps jusqu’au point où la mangrove était sur le point de disparaître. Les gens ont parlé de lois, rien n’a marché. On a réfléchi autrement pour dire qu’es ce qu’on va faire ? On a dû appeler toutes les divinités de la localité de Djègbadji et on a fait une compétition entre elles et c’est zangbéto qui a gagné. Cette divinité a été responsabilisée pour s’occuper de la mangrove. Ces adeptes sont allés déposer la case de Zangbéto dans la forêt de la mangrove et depuis ce temps, l’écosystème est mieux conservé que par le passé » nous a-t-il raconté.

Gildas Azongnissou et Marcus Koudjènoumè