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CARMEN-2
Carmen Toudonou explore la plume de Marc Tossou

Le fonctionnaire de police, Marc Tossou, publie, en 2014, aux éditions du Flamboyant, son quatrième roman intitulé « La désillusion de ces dames émancipées ». Dans une prose empreinte de gravité et de vérité, l’auteur fait une peinture des mœurs de son temps, avec, dans le viseur de sa plume pointée telle une arme de poing, les femmes aux mœurs relâchées. Un coup de maître pour un « poulet ».

Emma Bovary, la scandaleuse héroïne de Flaubert, n’en finit pas de faire des émules adultères dans la littérature et le thème de l’inconstance féminine continuera, visiblement fort longtemps, à inspirer les auteurs… L’histoire du roman « La désillusion de ces dames émancipées » est celle de Irma, une femme ambitieuse et veule qui n’hésite pas à user de ses attraits pour parvenir à ses fins. Mariée à un jeune ouvrier, elle monnaie ses charmes auprès des hommes de l’entourage jusqu’à la galipette de trop qui fera fuir son homme du foyer conjugal. S’enclenche alors, pour elle, toute une série de déboires qui lui feront regretter amèrement la vie relativement aisée qu’elle menait avec son époux. Telle Blanquette, la chèvre de M. Seguin de Alphonse Daudet, elle apprendra, très tôt, qu’excès de liberté est nuisible. « Tu verras ce que l’on gagne à vouloir être libre », prévenait, pourtant, Daudet.

 

Une hiérarchie de la bagatelle

 Pour l’auteur, les relations extraconjugales sont, certes, un mal pour la société mais, il semble également établir une certaine gradation en la matière. Il note que l’infidélité de l’homme ne tire pas à grandes conséquences, alors que celle de la femme est source de déstabilisation de la société. « Aucun doute ne peut subsister sur la maternité quelle que soit l’infidélité de l’homme au foyer » P20. L’on voit bien que Tossou est passablement remonté contre les dernières innovations légales destinées à conférer plus de droits à la femme. « L’adultère de la femme n’étant donc plus un délit, les ménages se remplissent déjà de bâtards provenant de sources diverses » P20. On croirait, presque, entendre un certain Francis Bebey chanter « Agatha, ne me ment pas, ce n’est pas mon fils… ». Et justement, la première née du ménage de Irma n’est certes pas de Basile son époux, complètement ignorant du pot aux roses.

Dindon de la farce jusqu’au bout, il se vengera, pourtant, en désertant le domicile conjugal pour ne plus paraître, ni dans le roman, ni dans la vie de son épouse.

Un livre contre le mariage

Tel un Sembène Ousmane qui désacralise l’institution du mariage dans son Xala, Tossou démontre que ce sacrement ne constitue qu’une vaste hypocrisie collective. Il dépeint des personnages malheureux en ménage, frivoles et lâches, et il montre que trop souvent, ce sont les enfants qui pâtissent de cette mauvaise construction sociale. Pour lui, le mariage est « … un mal rendu nécessaire par le poids de la société ». Et les femmes en sont pour beaucoup de cette déchéance. Ainsi, toutes les jeunes dames dont il a ébauché le profil dans le roman sont des beautés, mais de véritables diablesses, séductrices à souhait, et la seule qualité qu’il leur concède, c’est maternel. Car, si Irma est infidèle dans son foyer, c’est aussi pour pouvoir offrir les services d’un précepteur à sa fille.

 Un roman de policier

 Marc Tossou démontre évidemment dans son œuvre une excellente connaissance de l’univers policier, et ceci n’est pas seulement dénoté par la couverture sombre de l’ouvrage, faisant penser à un polar. Ici, c’est l’esprit de corps qui prend le dessus car, le « flic » que met en lumière le roman est plutôt honnête, injustement accusé d’un vol qu’il n’a pas commis par un usager de la route. Naturellement, son honneur sera lavé et la réputation des paramilitaires réhabilitée. Et si l’on sait que, sous nos tropiques, les policiers et conducteurs professionnels de véhicules ne sont pas « copains-copains », l’on ne s’étonne pas que le portrait que notre auteur dresse des chauffeurs n’est pas très reluisant. Aussi, Tossou fait-il un clin d’œil à la conjoncture politique béninoise, évoquant les marches et prières « de soutien » organisées par les ministres et directeurs de société d’Etat et dénonçant le fait que ces extravagances soient souvent financées par les caisses publiques. « Au moins, par quinzaine, il signait pour trois jours de mission et savait ce que cela représentait en numéraires… » P63. Enfin, l’auteur évoque les violences faites aux hommes, dont on ne parle que très peu alors qu’il existe bien des hommes battus et honteux de l’être.

Un style sobre et efficace

 Ce roman serait-il alors misogyne ? Pas exactement ! Car, la figure de la femme aimante et sage est portée par la mère de Irma qui, jamais, n’élèvera la voix, acceptant stoïquement de prendre en charge l’éducation des enfants de son écervelée de fille. Toujours souffrante, mais ne s’en plaignant pas, elle représente le pendant féminin du père Goriot de Honoré de Balzac : symbole de l’amour maternel inconditionnel et absolu. Au total, ce roman de Marc Tossou présente un caractère moralisateur, puisqu’à la fin, les mauvais – plutôt la mauvaise est punie, condamnée à une vie de cavale et d’errance. Déjà, dès le titre, l’auteur prend position contre « ces dames émancipées » dont il nous conte les déboires. Le style est assez sobre, dépouillé d’images inutiles et de tous autres chichis qui pourraient parasiter le message. Tossou prouve une parfaite maîtrise des deux villes évoquées dans l’œuvre et dont il dresse les cartes postales : Cotonou et Savalou. La première représente le mouvement, le lieu de la chute pour Irma. La seconde est l’oasis de paix, même si elle n’est pas si calme que ça. L’héroïne n’a pas trouvé à Savalou la quiétude et la fortune qu’elle y recherchait. Mais, cette ville demeure, pour elle, plus un refuge qu’autre chose, puisque c’est l’endroit où elle se terre pour établir une distance avec ses créanciers. Il ne serait pas étonnant que le public ait droit, plus tard, à une suite de ce court roman de 115 pages, puisque l’intrigue laisse plusieurs questions en suspens. Mais, en attendant, l’on peut d’ores et déjà conclure que Flaubert a son Emma, et Tossou, son Irma…

 Carmen Toudonou

 

Du même auteur :

  • « Jouissance fatale », Ed. du Flamboyant, 2009
  • « La force de l’amour », Ed. du Flamboyant, 2011
  • « Vindicte populaire », Ed. du Flamboyant, 2012