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Catherine-BonnaudL’éducation au Bénin doit faire face à de grands défis. C’est une réalité que les résultats des examens de cette année ont confirmée en levant le voile sur le visage déplorable du système éducatif. Selon la directrice de l’Agence française de développement au Bénin, partenaire de choix dans le secteur de l’éducation, notamment bailleur n°1 au niveau du secondaire, des réformes s’imposent et la Rupture dans ce secteur est propice avec l’avènement du nouveau régime.

Le Matinal : En tant que bailleur du secteur de l’éducation, quelle lecture faites-vous du système éducatif béninois et des défis qui attendent le gouvernement actuel ?

 Directrice de l’Afd : Les enjeux sont colossaux. Nous avons très souvent tenu des revues sectorielles qui ont permis de faire l’état des lieux avec le gouvernement passé. A mon avis, la massification s’est faite au détriment de la qualité. L’autre enjeu auquel le gouvernement actuel devra faire face, ce sont les conséquences de la croissance démographique. L’arrivée chaque année d’un nombre important d’enfants, tant au collège qu’au secondaire, oblige le gouvernement à « courir derrière » les salles de classe pour les accueillir et des enseignants pour les éduquer. Même si le budget de l’éducation augmente chaque année, il ne peut pas augmenter de façon conséquente pour prendre en compte tous ces enfants. Résultante, on assiste à des classes surchargées qui accueillent plus de 80 élèves, des écoles au secondaire qui accueillent 5000 élèves. Comment gère-t-on ces effectifs ? Je crois qu’une réforme en profondeur est nécessaire pour réfléchir à comment redresser ce problème de façon spécifique. Il faudra aussi réfléchir à comment redresser la privatisation de l’éducation que l’on observe partout. Les établissements privés offrent le meilleur, mais offrent aussi le pire. Nous n’avons pas que des enseignements privés d’excellence. Nous en avons qui ne dispensent pas un enseignement de qualité. Il y a donc nécessité de réfléchir sur comment avoir un « continium » de l’éducation, autrement dit, une vision du préscolaire au supérieur. Voilà un défi majeur pour le gouvernement actuel. En 2014, il y a eu un forum de l’éducation au terme duquel des recommandations fermes ont été faites puis approuvées par l’ancien gouvernement vers fin 2015. Ces recommandations ont permis de lancer la réflexion sur le prochain Plan décennal pour le secteur de l’éducation (Pdse) qui devra prendre en compte aussi les orientations du gouvernement actuel avec le concours du comité de réformes mis en place. Il y a lieu de faire un travail d’ensemble pour arriver à un plan clair pour un système efficace. Le forum prônait la Rupture. Je crois que c’est le moment. Nous sommes en début d’une nouvelle mandature. Les réformes s’imposent. De nombreux jeunes sont formés et sont sans emplois. Le secteur privé a besoin de professionnels et n’en trouvent pas. Que faire de tous ces jeunes ? Comment arrimer formation et besoins ? La réflexion doit être menée, et je suis certain que le gouvernement actuel la mène déjà.

 La mesure de la gratuité du secondaire pour les filles ne contribue-t-elle pas à la massification observée dans les écoles ?

 Il est important de donner aux filles l’accès à l’éducation. Elles représentent tout de même 50% de la population sinon plus. La mesure de gratuité de l’école pour les filles au secondaire a permis d’avoir de nombreuses jeunes filles à l’école. L’éducation des jeunes filles est un facteur-clé du développement. Il faudra alors réfléchir sur comment allier incitation des filles à l’école et mobilisation des ressources pour assurer cette mesure de gratuité. Les implications budgétaires ont dû être appréciées lors de la prise de cette décision par le gouvernement. Mais lorsqu’on regarde l’application de cette mesure de gratuité par le gouvernement précédent, on observe certains problèmes, notamment un décalage entre la rentrée des classes et les versements des allocations qui arrivent pratiquement en fin d’année scolaire. Ce qui met en difficulté les directeurs d’école. Il y a là un problème de finances publiques à régler.

 En termes de financement, en quoi consiste exactement l’appui de l’Afd au secteur de l’éducation au Bénin ?

 Avec l’énergie, le développement urbain et le développement rural, le domaine de l’éducation est un secteur de concentration dans lequel intervient l’Agence française de développement (Afd). Dans le secteur de l’éducation au Bénin, l’Afd travaille sur deux volets. D’une part, la formation professionnelle et d’autre part l’enseignement secondaire général. Nous nous concentrons sur le secondaire qui est longtemps resté orphelin. Sur le volet de l’enseignement secondaire général, nous avons mobilisé des volumes financiers importants de l’ordre de 11 millions d’euros de subvention et de 15 millions d’euros de prêt pour accompagner la stratégie nationale et permettre d’une part la construction d’infrastructures et d’autre part la mise en œuvre de réformes pour plus de qualité, travailler sur la gestion des établissements et œuvrer avec les inspecteurs et les enseignants pour aller, non pas vers la répression, mais vers la qualité. Ces projets qui ont respectivement démarré en juin 2015 et juillet 2016, viennent à point nommé pour travailler sur le problème de qualité, un problème bien connu, un problème général dans la sous-région mais qui connait une ampleur particulière au Bénin. Sur la formation professionnelle, nous avons un projet de 4 millions d’euros en subvention qui concerne la formation durable avec pour cibles les départements du Zou, Collines, Mono et Couffo. Il s’agit de voir comment mieux former les jeunes et comment identifier de nouveaux métiers porteurs d’emplois. L’autre projet en cours d’instruction qui porte aussi sur l’enseignement technique et la formation professionnelle a pour objectif de faire le lien entre les lycées techniques, le supérieur et la demande du secteur privé. Dans ce sens, 5 filières aujourd’hui sont ciblées : la mécatronique, les Btp, les énergies renouvelables, l’agriculture, l’agroalimentaire, l’hôtellerie et la restauration qui ont été ajoutées à la demande du gouvernement. Ce projet est en cours de financement et va être octroyé en novembre 2016. Il vient également à point nommé pour accompagner la vision du gouvernement actuel sur le développement du secteur privé en adéquation avec les besoins. Car, il faut encourager la création d’emplois et la création de valeurs en adéquation avec les besoins du secteur privé.

 Quelles sont les perspectives en ce qui concerne la collaboration avec le gouvernement actuel ?

 L’Afd continuera à répondre aux besoins de son partenaire, le gouvernement à travers le ministère de l’Enseignement secondaire et de la formation professionnelle, pour accompagner les réformes. D’ici octobre, nous auront atteint un volume de financement à l’ordre de 54 millions d’euros. Nous ne faisons pas la course aux projets. Nous allons maintenir le dialogue avec le gouvernement pour voir ce qu’il y a lieu de faire.

 Propos recueillis par Anselme Pascal Aguéhoundé