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CARMEN-TOUDLe jeune béninois Hilaire Dovonon publie en 2006, aux Editions « D’un noir si bleu », le recueil de nouvelles « La floraison des baobabs ». En un peu plus d’une dizaine de textes empreints de mystique et de poétique, l’auteur dresse les contours d’un Continent africain enfin réconcilié avec ses valeurs ancestrales. Ma lecture de la toile en mille paysages enchanteurs.

Si l’idée que vous vous faites d’une œuvre engagée est celle d’invectives et de phrases agressives, vous vous détromperez sûrement à la lecture de « La floraison des baobas » de Hilaire Dovonon. Ce recueil de nouvelles est plus qu’engagé, puisqu’il prend le contrepied des clichés désormais admis sur le continent noir. A contrario, Hilaire Dovonon, à travers ce chant lyrique, tout en finesse et en douceur, laisse voir une Afrique avec ses milles mystères, ses paysages éblouissants, ses vierges aux corps nubiles, ses réalités des ombres, et de part en part, sourd également une belle poétique, portant le souffle d’un monde qui ne demande qu’à apporter sa part d’authentique à l’universelle marche du monde. Les douze nouvelles qui composent ce recueil fonctionnent toutes dans cette même veine, presque comme si les unes ne seraient pas complètes sans les autres. Elles dépeignent une terre belle comme une femme, un continent se mouvant au gré des quatre éléments, associant des personnages en harmonie avec ces éléments, puisque toute transgression est inexorablement punie par les dieux tutélaires, veillant toujours au grain…

 Sous le signe de l’eau

 Des quatre éléments, l’eau est celui le plus convoqué dans ce recueil. Ainsi, la 2e nouvelle, « Le vieil homme et la statuette d’ébène » raconte-t-elle une histoire d’amour plus qu’improbable entre un vieillard solitaire et une statuette de bois. Mais cette figurine est aussi une jeune femme. Et le pauvre vieillard induit la mort de sa belle, le jour où, malencontreusement, il se débarrasse de la statuette dans un plan d’eau. Telle Ophélie de William Shakespeare, celle-ci sera retrouvée « …flottant de tout son corps à la face des eaux de la fontaine » P63. Dans cette œuvre, la divinité de l’eau, c’est le serpent et c’est encore l’arc-en-ciel. Ce serpent-fleuve est au cœur de la nouvelle « Sous le signe du serpent », histoire d’un enfant consacré au dieu arc-en-ciel et qui n’aura la vie sauve qu’après un sacrifice. C’est aussi ce Dieu, mi-femme, mi-serpent, mi-poisson que célèbre la mère dans la nouvelle « Reflets de coquillages », aventures d’une petite fille qui mettra tout en œuvre pour se faire initier au culte du « fétiche des eaux calmes » par sa mère. Enfin, le mystérieux petit garçon des marais qui sauve deux sans-domicile-fixe d’une noyade certaine, ne vit-il pas au bord d’un plan d’eau ?

 Au gré du vent

 Le dieu du vent est en vedette dans la nouvelle « le fétiche du vent ». Ce texte conte la malheureuse aventure d’un étranger imprudent qui paiera de sa vie son entêtement à vouloir palper des yeux l’invisible. Mais le vent charrie aussi les fantômes, « les morts qui ne meurent pas toujours, …reviennent quelquefois vivre sur la terre“ P100. Le recueil en présente un certain nombre, hommes comme femmes, ayant autrefois vécu ici, continuant de vivre sous une forme ailleurs, de vrais fantômes aux pas de vent qui feraient pâlir d’envie le livide Dracula de Bram Stoker. Tel est le cas de l’homme qui se réincarne dans la nouvelle « Le père ». Tel est également le cas de la « femme légère aux gestes vagues et légers » dépeinte dans « Maman est devenue un fantôme ». Aussi, la nouvelle « Les bottes de l’ancien combattant » met en scène un fantôme qui, tel Beloved de Toni Morrisson, revient hanter sa maison d’habitation, plongeant ses héritiers dans une grosse frayeur. Les fantômes ici sont des personnes dont la mort a été causée par un maléfice ou un accident brusque, et qui reviennent se réincarner sur terre.

 Le feu et la terre

 Sous la symbolique de la terre, l’on retrouve la nouvelle « La petite calebasse de sel », histoire d’un petit garçon égaré d’un couvent d’initiation vaudou, avec aux bras, une calebasse mystique qui lui permet de converser avec les esprits bons, et de chasser les mauvais. « Le masque » lui, relate une vengeance, celle des dieux contre un homme mal intentionné, parricide, assassin, et pire, de jumeaux. Enfin, sous le signe du feu, l’on retrouve une seule nouvelle, « La féticheuse endormie », odyssée d’un amour contrarié par une initiation au dieu du feu Hêbiosso. Au total, ces nouvelles permettent à l’auteur d’aborder un certain nombre de thématiques campées autour d’une écriture toute en symboles.

 La symbolique de la gémellité

 La plupart des personnages de ce recueil fonctionnent en double. Déjà, plusieurs actants sont des jumeaux. « Sur le miroir limpide des sources », Hilaire Dovonon met en scène des fantômes qui n’existent plus dans la vie réelle, des statuettes qui ont aussi leur double – un jumeau mort ou une porteuse d’eau. Même dans la nouvelle « Reflets de coquillages », le coquillage volé par l’imprudente jeune fille a son double dans le monde mystique. Un peu comme Guy de Maupassant use des miroirs dans son œuvre « Une vie » pour mettre deux mondes en perspective, l’auteur s’aide des sources claires pour dédoubler ses personnages, les uns irréels, les autres bien tangibles, des doubles inconciliables, qui ne peuvent se rencontrer de front car la rencontre des deux faces de cette même médaille induit indubitablement la disparition de l’une. C’est que ces deux parties d’un même monde au fond, c’est l’ici et l’au-delà, deux parties dont la limite frontalière est le couvent, « le grand couvent où se meuvent toutes les vies, mortes et vivantes, visibles et invisibles, audibles et inaudibles » P140.

 Une plume supérieure

 Au-delà de ce thème de la gémellité largement traité dans l’œuvre, l’auteur fait une peinture souvent réaliste, parfois mystique d’une Afrique belle et authentique, de sa plume trempée dans les réalités du chez-soi. il chante un pays tout un relief, fait de collines et de vallées. Plusieurs thèmes affleurent au fil des pages : la polygamie, l’amour absolu, l’amour maternel, la maternité impossible. Il règne dans l’ouvrage, une ambiance enchantée, surréaliste, envoutante qui n’est pas sans paradoxalement rappeler celle aux abords de « La mare au diable » de George Sand. Et partout la mort, partout les fantômes, grands comme les baobabs, souples comme les palmiers, blêmes et livides comme la brume, la nuit… Les autres symboliques sont liées aux chiffres, le 3, le 7, le 9 mais plus souvent le nombre 41. Enfin, la symbolique est chromatique avec le vert qui semble exercer une attraction mystique sur les personnages du livre. Les perles au cou de la porteuse d’eau sont vertes, celles aux reins de la femme fantôme émet aussi « une lumière émeraude ». Au total, l’écriture de Hilaire Dovonon est d’un génie supérieur, tout en poésie : « Toutes les femmes ont leur douceur comme toutes les flammes ont leur chaleur » P45 – et faite d’assonances et d’allitérations : « j’entendais comme par enchantement chuinter autour de ma nuque les chastes chansons de leurs chuchotements ». P143. Au fond, si de la floraison des baobabs sortent des génies, de « La floraison des baobabs » sort le génie de Hilaire Dovonon, pur et éclatant comme un diamant à peine poli. Et l’on pourrait juste regretter que, pour cette édition, les baobabs ayant fleuri depuis l’Occident, ils restent peu à portée des lecteurs d’ici et peut être même des fantômes de l’au-delà qui peuplent notre quotidien à notre insu. Vivement une réédition locale de ce chef d’œuvre.

 Carmen Toudonou