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CARMEN-2
Carmen Toudonou plonge les lecteurs dans le roman de Adelaïde Fassinou

Il se pare de rose et de blanc, le dernier ouvrage de Adélaïde Fassinou, sans nul doute la plus prolifique des écrivaines béninoises. Après sa dizaine d’ouvrages qui l’ont confirmée comme l’Ecrivaine béninoise la plus populaire, elle revient aux Editions Plurielles avec ce journal d’une femme libertaire, libertine, libérée. Décryptage.

Le Marquis de Sade, pourtant connu pour sa grande lubricité, pâlirait certainement de jalousie à lire les aventures de la belle Esclamonde. Pour ce dernier roman paru cette année même, Adélaïde Fassinou trempe sa plume dans la rose Vénus pour nous faire vivre les amours improbables de son héroïne. Esclamonde, la bien nommée, se confie à son journal, et par là même à ses lecteurs, partageant joies et peines et jetant également un regard cru sur nombre de questions contemporaines.

 Une idylle bridée…

 Le journal est l’histoire d’une passion amoureuse dévastatrice et inassouvie. Esclamonde, à travers son journal, s’adresse à son bien aimé Ibrahim, « Ibra ». Bien que dans les liens du mariage, Escla n’en est pas moins folle de son homme qui vit « à des milliers de kilomètres ». Mais le livre ne se contente pas de raconter les épisodes torrides de cette romance adultère. Elle aborde également les relations amoureuses entre l’héroïne et ses amants nombreux, parfois profiteurs, souvent déjà marié aussi de leur côté, et qui, les uns après les autres, après maints serments d’amour, préfèreront la tranquillité de leur couple, laissant Esclamonde sur le carreau avec ses rêveries. « Quand on n’a pas les couilles solidement accrochées, on ne se permet pas le luxe d’engager des relations extraconjugales », s’exclame-t-elle pourtant, page 35. Telle une Madame Bovary du 21e siècle, elle est infidèle et ne s’en cache pas, n’évoquant que furtivement son mari, un homme « serein », dont elle partage la vie depuis un quart de siècle. Si son malheur dans le ménage transparaît à travers les lignes du roman, Esclamonde n’en évoque jamais les raisons, se contentant d’exclure son époux du champ des orgies sexuelles qu’elle raconte.

Passions…

 Esclamonde est donc une femme de passion, à qui, plus que la présence, la voix de son amant, ses attentions et son affection manquent. Son argent aussi. Esclamonde serait donc une femme vénale, préoccupée par les besoins du quotidien. Ne vire-t-elle pas l’un de ses amants parce qu’il venait juste profiter d’elle, sans apporter de quoi faire bouillir la marmite ? « Moi je préfère qu’il me témoigne plus de gentillesses sonnantes et trébuchantes afin de me sortir de mon dénuement, que de venir me conter fleurette »P80. Quant à l’élu, Ibra, elle lui reproche de ne lui envoyer que des miettes. Ce « fantôme pusillanime » comme elle le nomme, est aussi sa muse. Car Esclamonde est une écrivaine, qui a « …un engagement à respecter vis-à-vis de ses lecteurs » P91. Plus loin, un autre personnage s’écrit : « Une écrivaine confirmée alors, notre Escla nationale » P 143. Ibra lui est donc, non seulement amant, mais aussi, égérie. C’est lui qui l’inspire par ses absences et ses rares présences.

 Carnet de voyage

 Au-delà de l’histoire d’amour qui occupe la grande partie de ce roman, Le journal est aussi un beau carnet de voyage qui emmène le lecteur de Paris à Rabbat en passant par Dakar, Bamako, Lille, au gré des voyages, plutôt des escapades amoureuses de la belle Escla. Tantôt enjouée par ses conquêtes, tantôt sombrant dans le spleen après une déception, l’héroïne s’interroge sur la vacuité de la vie. « Cette vie tressée de tellement de ronces que le moindre mot nous arrache des cris de douleur » P139. Avec le décès de sa copine, puis de sa mère et enfin de son bien aimé, elle expérimente la douleur pour en ressortir encore plus grandie et décidée à croquer la vie à pleines brassées d’aventures palpitantes.

 Autobiographie ?

 Il existe une flopée de points de ressemblances entre Esclamonde et sa génitrice Adélaïde Fassinou. Même si l’auteur s’en défend dans sa note introductive, il est frappant de noter que comme Adélaïde, Esclamonde est écrivaine. Comme l’une, l’autre a une vie littéraire bien remplie, est enseignante, a occupé des postes élevés dans l’administration. Alors, Adélaïde serait-elle Esclamonde, et Esclamonde Adélaïde ? Cette question devrait rester la plus grande énigme de ce livre que l’on déguste fort aisément comme une autobiographie, tellement, les événements évoqués sont vrais, contemporains et familiers de l’auteure. Un peu comme Emile Zola a laissé une grosse part de lui dans le personnage du romancier Sandoz dans « L’Oeuvre », l’on retiendra simplement que Adélaïde Fassinou n’a utilisé Esclamonde que comme prête nom pour porter sa vision propre du monde.

 Le thème de l’écriture

 Enfin, comme Amélie Nothomb dans l’ensemble de son œuvre, notamment dans « Une forme de vie », l’écrivaine se sert du truchement de ce dernier roman pour donner sa conception du métier de l’écrivain : « vivre à travers ma plume, mes livres, au-delà de mes livres »P139. Écrire donc pour laisser des traces, telle est la vision de Fassinou. Le style reste amène, la plume réaliste et les thèmes abordés d’actualité. Avec cette trame érotique qui fait la grande particularité de ce roman, dans la lignée d’une autre écrivaine africaine, Calixte Béyala, et son « Comment cuisiner son mari à l’africaine ? ».

 Carmen Toudonou