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Carmen Toudonou décrypte l’ouvrage de Florent Couao-Zotti

 Le roman pourrait bien s’inscrire dans la lignée des plus grands classiques sur le thème de l’amour impossible. « Les fantômes du Brésil », conjointement édité par Laha et Ubu Editions parait en 2013. C’est le récit d’un amour torturé entre deux jeunes gens que rien ne prédestinait à se rencontrer. Un roman sur la passion amoureuse obtuse, celle qui peut parfois friser l’entêtement. Au-delà, un roman sur les relations extravagantes entre l’Afrique et l’Amérique Latine, deux continents que séparent l’océan et des mondes de douleur. Décryptage.

Ils sont éculés, les films sur le nègre marron, celui qui refuse de courber l’échine devant la domination blanche, qui brise ses fers et reprend les chemins de la terre nourricière. Mais qu’advient-il de ces anciens esclaves revenus sur le continent noir, partis loin des chaines pour se reconstruire, occasionnant par cette même occurrence une seconde déchirure dans le cours de leur histoire ? Ce roman de Florent Couao-Zotti apporte réponse à travers la trépidante histoire de Anna Maria, une fille de Agouda, ainsi qu’on dénomme les ex esclaves brésiliens retournés sur leurs terres. Il montre leur mode de vie, leur morgue vis-à-vis des locaux qu’ils considèrent comme inférieurs. Et c’est dans ce contexte de scissiparité entre classes sociales que Anna Maria va se prendre d’amour pour un local. Amour sacrilège, amour interdit, qui vaudra à notre Roméo et sa Juliette, d’etre confrontés à de nombreuses difficultés. L’on croirait presque revivre, de l’autre côté de l’océan, cette fois-ci au Brésil, les inclinations contrariées entre le noir Antonio Balduino et la blanche Lindinalva dans « Bahia de tous les saints » de Jorge Amado.

 Deux mondes en opposition

 Quelle est la place d’un individu dans sa société ? C’est la principale question que pose cet ouvrage, car la romance entre Anna Maria et Pierre n’est que prétexte pour questionner l’histoire et montrer deux mondes en parfaite opposition, mais que tout condamne à se côtoyer. D’un côté, l’on a les Agouda, descendants d’esclaves, revenus de Salvador de Bahia, chrétiens catholiques, fiers de leur haute extraction, méfiants. De l’autre, les indigènes, considérés par les premiers comme leurs bourreaux puisqu’ils les ont échangés comme de vulgaires marchandises dans le cadre du commerce triangulaire. « …à celui qui a vendu notre père au Blanc, on ne peut pas lui donner des accolades » P32. Cette opposition est symbolisée par le portrait croisé des mères des deux principaux protagonistes, Anna Maria et Pierre. L’on a d’une part, la riche brésilienne, femme au foyer, fervente chrétienne, trompée de notoriété publique du vivant de son époux. D’autre part, la mère noire, célibataire, jamais mariée, animiste et génitrice de trois enfants de trois extractions différentes, pauvre mais pourtant fière. Pourtant, un trait rapproche ces deux femmes que tout devrait opposer : elles sont toutes deux maîtresses de clan, pratiquement matriarches, veillant sur leurs enfants de toute la force que leur concède leur féminité.

 Ouidah

 Ce roman, parcouru du souffle des esclaves, est une magnifique carte postale de la ville de Ouidah, « du quartier Brésil jusqu’à la forêt Kpassey, du cimetière français jusqu’à la plage » P38. On découvre ainsi tous les points névralgiques de la traite des esclaves, les lieux touristiques, historiques aussi que le féru d’histoire pourrait y visiter. Dans cette ville symbole de l’esclavage, tout est icône : de la cathédrale jusqu’à la moindre ruelle, en passant par le Bourignan, rythme ramené des lointaines côtes américaines par les affranchis. Symbole aussi, la forêt, un lieu fantastique et mystérieux. Endroit initiatique comme dans nombre de romans. On y rencontre toute une ménagerie de bandits, violents et bruts. Cette forêt énigmatique abrite également le couvent de l’oncle Kpassey, un vieux sage capable de prédire l’avenir. Couao-Zotti nous présente par ailleurs la figure du « bandit-gentil » et celle du policier corrompu, deux personnages qui démontrent que le mal n’est pas toujours dans le camp où l’on l’attend. Enfin, l’on retrouve le personnage du prêtre, un peu fourbe, hypocrite, vénal et sournois à souhait.

 Un style épuré

 L’écriture de Couao-Zotti est incisive, rythmée par la folle cavalcade des deux amoureux entêtés. La plume est vive et le récit s’imbrique en de multiples scénarios, quasiment tranchés en découpages scéniques pour une adaptation au cinéma. La langue est pleine d’images heureuses et la prose enjouée et empreinte d’humour. Pleine de poésie aussi : « la plage, le drap immense des amours pressées » P38 ou encore « elle n’avait qu’à sourire pour être intronisée reine » P41. Suspense et rebondissements font donc le menu de cette planche historique, divinement savoureuse, baignée de la bise du large. Un roman dont la mer est l’ultime personnage, le plus impétueux, le plus indomptable aussi, réceptacle suprême de l’amour impossible, du passé douloureux, enfin raccommodé dans le fantastique. Un amour et un passé fantômes, venus du lointain Brésil. Un message de nécessaire conciliation des divergences pour enfin marcher ensemble vers l’idéal commun. C’est cette ode à l’espoir que nous délivre en 240 pages, ce singulier roman de Florent Couao-Zotti.

 Carmen Toudonou