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Conformément aux exigences de l’article 72 de la constitution béninoise du 11 décembre 1990, le chef de l’Etat a délivre au peuple béninoise le traditionnel discours sur l’état de la Nation. Le message n’a pas fait jubiler outre mesure la classe politique. Si pour la plupart, il s’agit d’un réveil tardif et inutile au soir d’un règne tumultueux , certains en notent une ambition d’aller de l’avant  (lire les déclarations )

jacque-miganMe Jacques Migan, ancien bâtonnier : « Yayi Boni veut construire un Bénin nouveau…à partir de normes obsolètes, caduques et dépassées »

1- Sur la nécessité de créer une Cour des comptes

Dans son discours sur l’état de la Nation, le chef de l’Etat a insisté sur la nécessité de doter notre pays d’une Cour des comptes, instrument important de contrôle des finances et moyen efficace de lutte contre la corruption. Cet instrument est d’ailleurs recommandé par les normes de l’Uemoa dans le but d’assainir les finances publiques et d’assurer une gouvernance transparente. Seulement, le contexte politique actuel, caractérisé par la tension et la suspicion de tous les acteurs politiques sur les réelles intentions du chef de l’Etat sur tout projet de révision constitutionnelle, ôte toute crédibilité à toute initiative qui nécessiterait la révision de la loi fondamentale. Pour la période qui reste avant l’expiration de son second et dernier mandat, le président Yayi Boni peut appliquer à la gestion de l’Etat et à sa propre gestion des mécanismes alternatifs, à savoir, contrôle et audit réguliers des recettes et des dépenses de l’Etat pour assurer une gouvernance transparente au Bénin. S’il est vrai que l’insertion de la Cour des comptes dans le dispositif constitutionnel est un noble objectif, il y en a un qui se situe au-dessus : l’alternance politique en 2016. Or, une telle alternance risque de rester un vœu pieu si la Cour des comptes sert de paravent à toute révision opportuniste.

 2- Sur la perspective d’une croissance économique à 6%

Le président Yayi Boni entend assurer au Bénin une croissance économique à 6% à l’horizon 2015. Pour y arriver, il envisage de concentrer les investissements dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures, notamment ferroviaires. Les opérateurs économiques étrangers, à savoir, respectivement, Dangoté et Bolloré seront chargés d’assurer l’expansion économique du Bénin grâce à ces différents pôles d’activités économiques. Mais on sait que la croissance économique à deux chiffres projetée par le chef de l’Etat, depuis le début de son mandat, est un leurre. Des milliards de FCfa ont été engloutis dans la production du coton pour atteindre cette croissance à deux chiffres et, nous savons tous que le résultat est à la fois catastrophique et désespérant. S’agissant des investissements en matière d’énergie, les investissements relatifs à la construction de turbines à gaz à Maria-Gléta (Commune d’Abomey-Calavi) constituent des éléphants blancs et annoncent l’échec quasi- certain de d’autres types d’investissements improvisés dans ce domaine.

Par ailleurs, le projet d’infrastructures ferroviaires confié au groupe Bolloré sera assurément une gangrène pour l’économie nationale qui est, du reste, fortement paralysée par une gestion chaotique et improvisée des grands chantiers. En effet, le groupe Bolloré, partenaire stratégique du Bénin dans ce projet, est en train de construire actuellement à Niamey la voie ferroviaire à écartement métrique de 1m datant des années 1980 avec des matériels usagers de réemploi, sans respect des normes Iso internationales d’1,435m. Le matériel utilisé par le groupe Bolloré à Niamey et qui sera utilisé au Bénin est en voie de disparition. Le matériel neuf pour l’entretien de la voie métrique n’existe plus, d’où les futures difficultés d’approvisionnement des pièces de rechange et la charge d’entretien très élevées. Le Syntra Ocbn avait tiré la sonnette d’alarme et orienté l’attention du gouvernement sur la question. C’est donc avec effarement et désolation que nous apprenons, à travers le discours du chef de l’Etat, qu’un tel projet puisse aider à dynamiser l’économie nationale en vue d’une croissance à 6%.

 3- Sur la loi dérogatoire

Il ressort du discours du chef de l’Etat, la nécessité de voter une loi dérogatoire pour éviter de pérenniser la paralysie du processus électoral. Mais, sur ce point, le discours du président est empreint d’une ambiguïté : l’évocation de la Lépi dite complète. Le Cos-Lépi a montré à la Nation toute entière son incapacité à la doter d’une liste sur la base de laquelle, les élections seront organisées (contraintes de moyens et de temps). En votant une loi dérogatoire, l’on ira à l’établissement d’une liste ad hoc pour organiser les élections. Dans ce schéma, il n’y aura pas de Lépi (une arlésienne) ni de Cos-Lépi (une institution budgétivore qui devait accoucher de la Lépi), et les responsabilités seront confiées à la Céna.

Il faut préciser qu’à la date d’aujourd’hui, il est possible de convoquer le corps électoral en respectant la loi, sans besoin de recourir à une loi dérogatoire pour réduire les délais exigés. En l’état, le Code électoral permet de convoquer le corps électoral et, en cas de difficultés, de revenir sur la convocation si toutes les forces engagées dans les élections se mettent d’accord (voir article 49 du Code électoral).

Devant cette possibilité de modification du corps électoral, on ne comprend plus l’idée du gouvernement lorsqu’il lie la convocation du corps électoral à la disponibilité de la liste électorale et à la saisine du gouvernement par la Céna. Les dates et délais sont retenus pour permettre de préparer certaines opérations techniques et éviter toutes dérives. Si le chef de l’Etat ne convoque pas maintenant le corps électoral, non seulement, on aura des difficultés pour se conformer aux délais des opérations, mais également, des problèmes pour connaître le juge du contentieux des actes préparatoires, surtout que la Céna ne sait pas, à ce jour, quelle élection elle aura la charge d’organiser.

En somme, le discours du chef de l’Etat sur cette question n’informe pas clairement sur ses ambitions quant au dégel de la crise actuelle du processus électoral.

A s’en tenir à ce discours, l’impréparation, l’improvisation et la gabegie symptomatiques de la gouvernance du régime du changement et de la refondation perdureront bien évidement en 2015. Vivement 2016 pour l’alternance !

 Maître Jacques Migan

Ancien Bâtonnier

 

Impressions de certains députés

eric-houndete1Eric Houndété :

«Le chef de l’Etat se devait de nous présenter ses excuses pour sa mal gouvernance »

« Nous avons affaire à un gouvernement qui ferme les yeux sur les réalités, un gouvernement qui oublie ses promesses. Le chef de l’Etat a oublié qu’il nous a promis 2000 mégawatt pour cette année. Il s’est réjoui de ses 17000 emplois et il n’a pas fait le lien entre ses promesses de 90 milliards pour l’emploi et ses 17000 emplois. Des emplois précaires pour la plupart. Je pense que le chef de l’Etat a manqué de nous indiquer la politique d’emplois qui est la sienne et quels sont les résultats. Quels sont les résultats des jeunes qui ont été retenus pour la pré-insertion ? Combien d’entre eux sont retenus par les entreprises ? Parce qu’il ne s’agit pas d’essayer des choses. Il s’agit d’apporter des réponses aux préoccupations des béninois. Il a dit avoir injecté 80 milliards dans le secteur routier et il a oublié de constater qu’il est difficile d’aller à Bohicon, à Dogbo, à Parakou, à Ouidah, qu’il est difficile de partir de Parakou à Bembéréké. Il a manqué de nous présenter ses excuses parce que après tout ce qu’il nous a dit sur les investissements au niveau des infrastructures. Après tout ce que les Béninois ont subi pendant l’année 2014, le chef de l’Etat se devait de nous présenter ses excuses pour sa mal gouvernance. Il s’est réjoui d’avoir eu les meilleurs indicateurs mais il a refusé de » constater que les microcrédits qui sont donnés aux femmes deviennent de plus en plus atrophiés ; il y a de moins en moins des femmes qui ne prennent plus ce crédit. Il y a davantage de femmes qui en ont bénéficié et qui sont toujours en situation difficile. Je suis attristé par ce discours. S’agissant des élections, le chef de l’Etat nous a lancé une provocation parce qu’il souhaite qu’on reprenne la loi, il indique qu’il ne doit rien au Cos-Lépi et j’espère que ceux qui sont au Cos-Lépi pourront nous confirmer qu’ils sont prêts à nous donner la liste. Le chef de l’Etat a promis les élections plusieurs fois et à chaque fin d’année il rassure qu’on aura les élections. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins… »

Azannai-candide1Candide Azannaï :

« C’est le discours d’un homme dont la conscience et l’identité sont en crise »

« Le chef de l’Etat a dit que l’heure est grave. Lui-même a reconnu que l’heure est grave. Il dit à la face du monde jusqu’à quel gouffre il a poussé le Bénin. Et c’est très grave ! On lui a remis un pays et il vient nous déclarer que l’heure est grave. Ça doit retenir l’attention de tout le monde. Il parle de chiffres et on voit que les statistiques dont il parle sont des statistiques tirées, des statistiques, à la limite, artificielles qui ne cadrent pas avec la réalité. Lorsque le chef de l’Etat parle de ces statistiques, on pense que le Bénin est un eldorado alors que c’est faux. Lorsque le chef de l’Etat parle de croissance de 6% et que depuis 1960, cette croissance n’a jamais été réalisée, c’est du leurre. Les premières heures du renouveau démocratique sous le président Nicéphore Soglo ; à la sortie de ce président en 1995, pour une croissance de -2%, il a fait passer la croissance du pays à près de 6%. Lorsque le chef de l’Etat parle du dialogue, il y a un préalable. C’est lui qui a ouvert un front de division du Bénin, de dislocation du pacte national en prononçant un discours dangereux le 1er août 2012. C’est à partir de ce 1er août 2012 qu’il a mis le Bénin dans cet état. Voilà un chef d’Etat qui, dans ses états, n’a jamais cru qu’il devait quitter le pouvoir. Il a pensé que lui, Yayi Boni, était devenu le Dieu vivant et, qu’en tant que Dieu vivant, lui Yayi Boni, pouvait rester advita eternum au Pouvoir. Il n’a jamais prévu ce qui se passe. Il a fallu la vigilance, la lutte et les risques que beaucoup de patriotes ont eu à prendre pour qu’on arrive à faire échec au plan de révision de la Constitution, pour qu’on arrive à faire échec à son rêve de mandat illimité. C’est dans ces conditions que le chef de l’Etat vient présenter son discours sur l’état de la Nation. Vous comprendrez que, même physiquement, c’est un homme défiguré et déconcentré parce que son rêve, le plus dangereux pour la Nation, a été mis en échec. C’est le discours d’un homme dont la conscience et l’identité sont en crise. C’est le discours d’un homme qui a pris tout le temps pour être pourfendeur de la démocratie. C’est un homme qui vient parler hypocritement des vertus de la démocratie ».

Nouréini Atchadé :

«C’est un bon discours »

« C’est un bon discours. J’ai noté les différents progrès réalisés sur le plan économique, sur le plan social et par rapport à lutte contre la corruption. J’ai noté aussi qu’il a relevé les faiblesses de la gouvernance. Il a dit ce qu’il faut faire, dans un futur proche, pour que ces faiblesses soient corrigées. Quant à l’organisation des élections, j’ai noté que le gouvernement a joué sa partition en débloquant entièrement près de 13 milliards de FCfa au Cos-Lépi. Les 13 milliards de FCfa constituent le budget que le Cos-Lépi a envoyé au gouvernement pour l’exécution de sa mission de correction de la Lépi. Le gouvernement a joué sa partition. L’Assemblée nationale a joué sa partition. La balle est dans le camp du Cos-Lépi. Je crois que, très prochainement, nous députés à l’Assemblée nationale, nous allons chercher à voir ce qui ne va pas au Cos-Lépi.»

epiphaneEpiphane Quenum :

« C’est un discours léger»

                « C’est un discours qui est léger                        et qui a présenté les points saillants des travaux réalisés par le gouvernement. Je veux qualifier cette séance d’une audition parlementaire du gouvernement. Je pense que le chef de l’Etat a réussi sa prestation ; une prestation concise et précise. Le chef de l’Etat ne peut pas citer toutes ces institutions internationales ou ces organismes internationaux et mentir sur leur compte, au regard des résultats et des performances obtenus par le Bénin et dont il a fait mention dans son discours (…) Si au plan économique, il y a eu quelques améliorations, il manque qu’au plan social, il y a quelques grincements de dents. Or, l’économie doit contribuer au bien-être social. Je voudrais donc appeler le gouvernement à faire du dialogue politique, une réussite. Je crois qu’il constituera un facteur d’amélioration de ces résultats au plan social (…) Pour l’organisation des élections, le chef de l’Etat a émis le vœu que les élections se fassent au nombre des mesures de rétorsion qui sont contre le Bénin. Je pense que tout cela doit amener les acteurs du Conseil d’orientation et de supervision pour la correction de la Liste électorale permanente informatisée (Cos-Lépi) que nous sommes à prendre conscience de nos responsabilités… »

 Propos recueillis par

Thobias Gnansounou Rufino

(Br Ouémé/Plateau)