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aubin_tLe « parlementarisme africain » a tendance à s’accommoder de « législations copier-coller » en prenant bien souvent des initiatives législatives qui privilégient le vote de lois suscitées par des partenaires au développement. Dans une correspondance adressée aux députés, Aubin R. Towanou, fustige cet état de fait pour ce qui concerne particulièrement le projet de loi visant l’amélioration de la représentativité des femmes dans les instances politiques au Bénin. Nous publions ici sa lettre ouverte qui prend l’allure d’une thèse.
Aubin R. Towanou                                                                                         Cotonou, le 22 mai 2017
Journaliste-Ecrivain
09BP: 680 Cotonou
C/1337, Maison Hinvi, Gbèdagba Cotonou
Tel : (229) 65 288 899 / 90 010 274 / 66 888 171
    
  Aux
  Députés à l’Assemblée nationale                            
  Palais des Gouverneurs
            Porto-Novo
 
Objet : Lettre ouverte A/S ‘‘Proposition de loi portant égalité d’accès aux fonctions entre hommes et femmes’’
 
Honorables Députés à l’Assemblée nationale,
 
Avec le respect dû à votre rang, je viens par la présente lettre ouverte partager avec vous ma conviction profonde quant au débat relatif à la « Proposition de loi portant égalité d’accès aux fonctions entre hommes et femmes » (dont l’adoption a été une fois reportée sine die). Chers compatriotes, membres de la représentation nationale, je nous invite à plus de circonspection chaque fois que notre pays est face à son destin et doit opérer un choix qui engage la vie de l’ensemble de la communauté aujourd’hui et demain. C’est pourquoi je souhaiterais que la présente communication soit partagée à tous les députés avant l’examen de ladite proposition de loi.
 
Madame et Messieurs les parlementaires, en général, je suis favorable aux initiatives législatives exceptionnelles en faveur d’une couche sociale à l’intérieur des lois de la République de portée générale, tel le Code des personnes et de la famille. Mais je suis foncièrement contre toute loi spéciale dite de discrimination positive. Pour ma part, ces deux derniers mots sont contradictoires. Recevez toutes mes excuses si ma position vous choquait. Je ne suis pas souvent convaincu de la pertinence des lois qu’on vote dans le but de faciliter les négociations avec un partenaire en vue d’obtenir un financement. Je ne soutiens pas que nous sommes dans un tel cas de figure. Mais la présente circonstance arrive quelquefois pour laisser croire qu’il s’agit d’une initiative législative télécommandée par des partenaires qui ne nous garantissent pas qu’ils défendent effectivement nos intérêts. Il m’arrive souvent de craindre pour mon pays, notamment pour les femmes béninoises, ces législations qui font que la femme occidentale est si bien protégée aujourd’hui que peu d’hommes la veulent en mariage ou les quelques uns qui en ont eu le courage déchantent très vite.
 
Honorables députés à l’Assemblée nationale, sur le plan politique, les femmes béninoises n’ont rien à envier à leurs sœurs du monde entier, qu’elles soient occidentales ou du Sud. Dès la proclamation de la République, la femme dahoméenne était éligible et électrice. La première République française a été proclamée le 22 septembre 1792, mais la femme française n’a acquis le droit de vote qu’après la seconde guerre mondiale, pour la France, en 1944, et le droit de disposer d’un compte bancaire, seulement en 1965. Par ailleurs, les Occidentaux ont vu pour la première fois des femmes soldates sur un champ de bataille en Afrique. Nous rendons ainsi hommage aux Amazones d’Abomey. Mes chers compatriotes, membres de la représentation nationale, il s’agit là de vérités que nous ne partageons pas assez lorsque nous évoquons la question de l’inégalité en ce qui concerne le genre dans nos sociétés africaines. En ne le faisant pas suffisamment, nous participons à une manœuvre d’auto-flagellation dont les instigateurs y ont certainement un intérêt que la plupart d’entre nous ignorent. Je sais que vous saviez que dans nos sociétés traditionnelles les femmes ont souvent joué de très grands rôles dans les couvents, dans les royautés, etc. Mais pour y arriver, il eut fallu tout un cheminement fait de sérieuses initiations qui ne sont pas données dans la rue.
 
Honorables députés au Parlement de la République du Bénin, en famille, lorsque j’étais enfant, filles et garçons faisaient tout indifféremment. J’étais si présent à la cuisine qu’aujourd’hui, il est difficile pour une femme de me concurrencer en art culinaire. De la même manière, toutes mes sœurs peuvent remplacer une ampoule électrique ainsi que bien d’autres éléments du courant électrique sans courir le risque d’être électrocutée. Dans un jardin potager, comme dans un champ, elles peuvent tout faire, pourtant cela aurait pu être l’occupation favorite des garçons à la maison. Nous tenons cet état de fait de notre feu père qui attachait du prix à l’égalité entre garçons et filles par l’éducation et non par une hypothétique « discrimination positive » contenue dans une loi. Et je peux vous assurer aujourd’hui qu’aucune de mes sœurs n’a le sentiment d’être moins qu’un homme, bien au contraire…
Seulement, chers députés, la société africaine traditionnelle a beau faire une place de choix à la femme, mais il demeure constant que l’humanité (même en cas de matriarcat) voie généralement la femme d’une « certaine façon » qui est loin d’être une particularité africaine, encore moins béninoise. La maternité lui accorde certes des privilèges, pas toujours visibles, mais elle l’expose à une série de contraintes handicapantes qui sont bien vues et connues de tous. Ceci est du fait de la nature et aucune loi ne peut l’annuler ou même l’atténuer véritablement.
 
Honorables députés, L’Israël est un grand pays ; c’est l’Occident en plein cœur du Moyen-Orient. Mais connaissez-vous le « guète » ? Dans ce pays, la femme n’est pas autorisée à réclamer le divorce, même lorsqu’elle est abandonnée par son mari. Mais l’époux peut la ‘’répudier’’ à tout moment sans la moindre contrainte. Aussi, en Arabie Saoudite les femmes ont acquis le droit de vote ainsi que celui d’être éligible en 2015, pourtant personne, en Occident, n’avait imposé cette conditionnalité à ce pays avant de composer avec ses autorités. Mieux, ce dernier pays vient d’être élu au Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies (Organe statuant sur le genre à l’Onu) en avril 2017. Voilà autant de choses à corriger que nous devons améliorer ici chez nous en dehors de toute initiative législative encombrante.
 
Honorables députés au Parlement béninois, parlons enfin politique au sens strict. À l’Assemblée nationale française en 2012, on compte 27% de femmes, soit celle la plus féminine de l’histoire de ce pays. Au Sénat pas plus de 25% de femmes élues. Le tout dernier gouvernement affiche 50% de femmes, une première toutes Républiques confondues dans ce pays. Pour le monde entier, la tendance générale dans les parlements est située entre 10% et 20%. En peloton de tête, nous avons la Suède, la Finlande, les Pays-Bas et le Danemark (ensemble 37%). Pour l’Europe en général (pays nordiques compris) 22%. Ne voyez-vous pas que cette tendance occidentale est conforme au niveau d’instruction et d’engagement politique, voire militant, des femmes occidentales ? En Afrique (niveau d’instruction bien bas et faible engagement des femmes en politique) la représentativité des femmes au parlement tourne autour de 20% avec une particularité majeure. Des voix audibles rapportent que dans les pays où l’on compte une forte représentativité de femmes au Parlement, la qualité de la démocratie y laisse à désirer avec un fort taux de députés godillots. Ceux qui soutiennent cette thèse citent en exemple le cas du Rwanda où il y a une forte représentativité de femmes au Parlement (soit plus de 60%, le maximum au monde). Et on a l’impression dans ce pays que c’est le président de la République qui désigne la plupart des députés et guide leurs actions et prises de position. Juste une impression, je le reprécise. Par contre, au Sénégal, où il y a près de 50% de femmes au Parlement, du fait de dispositions législatives favorables, il s’agit d’une société qui compte une forte représentativité de femmes instruites et engagées a priori. Aussi, la femme sénégalaise, quand elle prend la parole, ne craint pas d’être humiliée lorsqu’elle commettrait une faute en langue française. Mieux, elle peut, en cas de difficulté en français, poursuivre son intervention en Wolof sans être obligée de s’excuser. Le Wolof en tête, comme d’autres langues locales, étant officiel quasiment au même titre que le français.
 Chers Honorables députés à l’Assemblée nationale, je ne crois pas que votre intention est de faire en sorte qu’à la veille des prochaines législatives les formations politiques se voient obligées de procéder par appel à manifestation d’intérêt pour constituer leurs listes de candidature. Car, à la date d’aujourd’hui, peu d’entre elles disposeraient de femmes militantes à même de prendre les positions adéquates sur lesdites listes. Or, en politique, n’ont voix au chapitre que ceux qui s’engagent, font leurs classes et s’imposent par leur militantisme avéré. Condition essentielle si nous sommes vraiment prêts et sans hypocrisie à engager une réforme du système partisan au Bénin. S’il est commode pour un parti politique de recruter de jeunes femmes, au plus tard, juste après leurs études, il est incompréhensible qu’on continue d’enrôler des sexagénaires qui sautent pieds joints à la politique avec tout son cortège de distorsions sociopolitiques. Et n’oublions pas que c’est dans le cas des promotions spectaculaires et subites des femmes que les foyers connaissent des discordes majeures. Oui, aucun mari, qui a connu sa copine militante et qui l’a vue militer tout le temps, ne s’oppose à une promotion politique méritée de son épouse. C’est généralement lorsque, en 24 heures, une femme, après avoir rencontré un homme politique, informe son époux qu’elle a décidé de militer dans un parti politique que celui-ci s’y oppose violemment. Et lorsqu’on va légiférer comme je le vois venir et que le marché d’achat et de positionnement de femmes sera ouvert, ce sera un séisme dans les ménages. Je ne voudrais pas évoquer les autres perturbations que connaîtra la société béninoise, notamment sur le plan professionnel si subitement les partis politiques devraient recruter à la veille des législatives un nombre impressionnant de femmes n’ayant préalablement aucun lien à la politique.
 Honorables députés, je soutiens, à quelques nuances près, la même position lorsqu’il s’agit de nomination aux postes politiques. À quoi rime-t-il le fait de laisser des hommes politiques aguerris pour aller recruter des femmes non militantes pour les nommer ministres ou membres d’une institution politique ? Je n’ai rien contre les femmes spécialistes dont les compétences peuvent être sollicitées pour célébrer les meilleurs d’entre nous. Mais il faut savoir raison gardée. En Occident, lorsqu’une coalition gagne une élection, il est quasiment possible à un observateur averti de composer, à quelques nuances près, le gouvernement. Tout simplement parce que les acteurs sont connus et leur promotion incontournable. Mais sans encourager l’instruction et le militantisme des femmes à la base, si nous légiférons pour faire la promotion de la femme de manière béate, nous risquons de positionner des personnes qui se découvrent un destin politique à la faveur de leur nomination à un poste de responsabilité. Et lorsque celles-ci ne durent pas au poste, leur ambition politique s’arrête prématurément. Les exemples sont légions dans notre pays et ailleurs.
Honorables députés, mon intime conviction me dit que si nous voulons gagner demain pour nos filles, nos sœurs, nos épouses, nos mères, etc., il nous faut commencer par l’éducation indifférenciée qu’il urge de leur donner depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Et c’est pour apporter ma contribution à cette œuvre que j’ai publié le livre intitulé « Lettre à ma fille » (Ed. Tamarin, décembre 2014). Je nous reproche souvent de présenter la femme comme l’être inférieur et vulnérable à protéger à tout prix. Ainsi, nos filles enregistrent, dans leur conscience, qu’elles sont des handicapées qui peuvent faire moins d’efforts que les garçons. Une assimilation qui conduit à des femmes adultes qui croient qu’elles sont inférieures aux hommes dans une société qui l’admet a priori, je le reconnais. À ce moment précis nous nous offusquons de ce que nous avons nous-mêmes créé. Et sans y rechercher des solutions adéquates, pour toute réponse, nous recourrons à des initiatives législatives qui risquent de provoquer des distorsions graves dans notre société.
 
Honorables députés, telle est ma conviction profonde, précédemment exprimée dans mon ouvrage « Le destin du Bénin », sous titré « Le nouveau départ » (Ed. Tamarin, août 2015) que je désire partager avec vous avant que vous n’alliez loin dans l’initiative législative visée en objet de la présente lettre ouverte. Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à ma modeste personne.
 
Comptant sur votre sens de responsabilité et votre disponibilité à écouter les Béninois afin de mieux les servir, je vous prie de recevoir, Honorables Députés, l’expression de ma haute considération.
 
Aubin R. Towanou