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carmenLa journaliste – écrivain, Carmen Fifamè Toudonou, chargée de Communication de l’Assemblée nationale, a adressée le lundi 14 décembre dernier une lettre ouverte au futur Président qui aura la charge de conduire la destinée du Bénin en Avril 2016. Elle est intitulée « Monsieur le Président, Grimez ! ». Nous vous proposons de lire ci-dessous le contenu de sa lettre).

 

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, GRIMEZ-VOUS !

(Lettre ouverte au futur Président de la République béninoise à élire en 2016).

Monsieur le Président,

Je vous interpelle au masculin car je n’ai presque pas de doute qu’en avril 2016, les béninois porteront leur choix une fois de plus sur un homme. Le contraire me serait une agréable surprise et alors, Madame souffrira de relire cette lettre au féminin…

Je dis donc, Monsieur le Président ! Il vous faudra, avant même de finaliser votre projet de société, vous grimer. Non parce que votre apparence physique fait horreur à voir. Mais bien parce que, loin des cortèges officiels, des sillages des routières qui ouvrent les voies et effacent les bouchons, départi de votre bouille connue du grand public, il vous faut aller au contact de nos réalités.

Monsieur le Président, il vous faut vous déguiser, vous maquiller, prendre assurément une autre apparence. Grimez-vous et rendez-vous pas très loin, juste au CNHU Hubert Maga de Cotonou. Empruntez les traits du citoyen lambda, et regardez les conditions dans lesquelles les nouvelles accouchées, les accidentés et autres grands malades sont reçus. Interrogez les médecins, les infirmiers, les aides-soignants. Discutez avec eux, l’air de rien, et prenez ainsi la mesure de leurs conditions de travail.

Grimez-vous toujours monsieur le Président, prenez un zémidjan, dans Cotonou, Porto-Novo ou Parakou, n’importe quelle ville du Bénin, et discutez avec votre transporteur. Jaugez sa façon de voir les choses. A Cotonou par exemple, vous pourrez demander à ce conducteur de taxi-moto de vous emmener au quartier Vossa, Ladji ou encore à Dedokpo au bord de la lagune ou à Donaten : vous verrez que le Bénin profond n’est pas toujours là où l’on l’imagine. Maintenant, votre « zem » vous dépose à la gare improvisée de Sacré Cœur. Vous prenez un taxi. Fondez-vous dans la masse et faites le tronçon Cotonou-Porto-Novo. Vous mesurerez ainsi le temps réel qu’il faut pour couvrir ces 30km. Une fois à Porto-Novo, parcourez cette ville, toujours en Zémidjan. Visitez la vieille ville, vers Akron, le grand marché, puis revenez dans la ville neuve. Monsieur le Président, d’où que vous soyez, Porto-Novo est la seule capitale de notre pays. Derrière votre masque, parcourez cette ville. Et méditez sur tout le travail que vous devrez accomplir pour donner à cette cité un standing comparable à celui des belles capitales africaines, Dakar, Abuja, Malabo…

Votre balade porto-novienne terminée, Monsieur le Président, choisissez n’importe quelle localité du Bénin. Rendez-vous y, toujours en taxi Monsieur le Président. Rencontrez les paysans, bavardez avec eux de tout et de rien. Vous aurez une idée nette de ce dont les béninois du pays profond ont réellement besoin. Souvent, ce n’est pas grand-chose, mais il faut le savoir.

Enfin, toujours grimé, Monsieur le Président, entreprenez un voyage Cotonou-Accra. Prenez un taxi aux environs de 9heures au carrefour Etoile Rouge de Cotonou. Il vous conduira à Lomé. A la frontière de Hilacondji, sortez votre carte d’identité et faites les formalités. Avec un petit bonus pécuniaire, le conducteur acceptera de vous déposer à la frontière de Aflao. Passez également la frontière avec votre carte d’identité nationale. Vous mesurerez les tracasseries. Cette CEDEAO des peuples appelés de tous les vœux n’existe pas. Vous paierez à chaque arrêt. Ce même voyage par voie terrestre, vous pourrez le répéter vers le Niger ou le Burkina-Faso… Alors, Monsieur le Président, vous aurez une idée de la tâche à abattre pour une meilleure intégration sous régionale une fois que vous serez « dégrimé » et élu.

N’hésitez pas à le faire monsieur le Président. Expérimentez la condition du béninois ordinaire, au Bénin et dans la sous-région. Car ce sont des personnes simples qui vous éliront Monsieur le Président. La majorité de vos électeurs ne voyage pas en première classe ni ne se promène avec un visage connu qui lui ouvre toutes les portes.

Enfin, Monsieur le Président, pour la réussite de votre mandat, il vous faut tenir compte de ces quelques humbles avis :

  1. Embrassez peu pour bien étreindre : Paris ne s’est pas fait en un jour et l’époque des messies est d’autant plus révolue qu’elle n’a jamais existé. Ne cherchez pas à régler tous les problèmes du Bénin en un seul mandat. Échappez au piège qui dispose que tout est prioritaire. Choisissez clairement les axes sur lesquels vous comptez travailler et réussir au cours de votre mandat. Définissez des indicateurs-clés sur lesquels vos compatriotes pourront vous juger.
  2. Ne jouez pas les démiurges : Pour chacune de vos réformes-clés, choisissez un « Monsieur réforme », qui pourra, pourquoi pas, être une dame, une personne qui possède bien ce sujet particulier et à qui vous expliquerez clairement vos attentes. Ce sera cette personne qui pilotera cette réforme de bout en bout avec obligation de vous rendre compte. Ainsi, vous ne serez pas au four et au moulin.
  3. Ayez un fou : Acceptez la contradiction car d’elle jaillit la vérité. Vos critiques vous seront souvent plus utiles que vos chantres. Monsieur le Président, vous serez entouré de nombreux courtisans, prêts à vous convaincre que du sang bleu circule dans vos veines et que vos volontés sont d’essence divine. Ménagez-vous le loisir de vous choisir un fou. Ce sera une personne que vous connaissez de longue date, en qui vous avez confiance et que vous chargerez de toujours vous dire la vérité sur tout. Et écoutez souvent votre fou.
  4. Gardez à cœur l’importance de la culture, souvent parent pauvre des politiques de développement : vous connaissez entre autres les cas chinois et sud-coréen. Je ne vous les rappellerai pas.
  5. Tressez la nouvelle corde au bout de l’ancienne : avec leurs forces et faiblesses, les précédents exécutifs ont laissé des acquis indéniables. Ne réinventez pas la roue. Capitalisez les acquis autant que faire se peut. Inscrivez vos actions et projet de société dans le sillage de l’étude de perspectives Alafia Bénin 2025.
  6. Redonnez un espoir à la jeunesse. Beaucoup de jeunes sont convaincus, en ce moment, que le bonheur ne réside que dans l’émigration, les études à l’extérieur, l’eldorado occidental. Le silence assourdissant des intellectuels sur ce sujet est choquant. Dites quelque chose à ces enfants. Redonnez-leur la volonté de croire en une réussite possible au Bénin, ceci indépendamment de l’extraction sociale.
  7. N’hésitez pas à bâtir pour le futur. Travaillez sur les bases de notre société commune. Dotez le pays d’un bon système, de fondamentaux immuables. Il s’agit là d’un travail ingrat qui ne tape pas à l’œil car il ne nécessite ni poses de première pierre ni inaugurations ; faites-le cependant pour la postérité.
  8. Soyez le changement que vous appelez : Prêchez par l’exemple Monsieur le Président. Ceci passera, par exemple, par votre ponctualité (politesse des rois), votre probité à toutes épreuves, la réduction du train de vie de l’Etat avec un gouvernement de 15 membres pourquoi pas, etc…
  9. Ne soyez pas omniprésent : Monsieur le Président, ce qui est rare est cher. A bon entendeur, peu de mots.
  10. Enfin, Monsieur le Président, votre première réforme devra être constitutionnelle. Une fois élu, engagez des consultations sur le sujet pour un large consensus afin que le processus soit parachevé dans les plus brefs délais.

Tout ceci dit, je peux enfin vous souhaiter un excellent mandat Monsieur le Président. Votre réussite sera celle de tout le Bénin. Je ne doute pas de vos ressources pour y parvenir. Ce qui est formidable est la détermination des Béninois à toujours croire en un sursaut possible. En vous, nous avons placé notre confiance. Avec vous, nous allons encore étonner…

Carmen Fifamè TOUDONOU

Journaliste-Écrivain

Porto-Novo, le lundi 14 décembre 2015