Spread the love
Zinsou-Lionel
Le premier ministre Lionel Zinsou, interpellé

La lettre de Patient Gandaho se veut une série d’interrogations sur la personnalité du premier ministre Lionel Zinsou. Un peu confus et même perdu, Patient n’arrive toujours pas à identifier la place réelle à accorder au dauphin de Yayi Boni.  Il conclut qu’il s’agit d’une personne qui est entrée par effraction dans un corps social qui lui est quasi étrange. (Lire sa lettre).

 Lettre à Lionel Zinsou
Monsieur le premier ministre
 Sans polémique, j’ai quelques questions à vous poser
 Vous êtes la cible, ces derniers temps, de nombreuses attaques dont certaines, à caractère raciste, sont intolérables et devraient à ce titre être dénoncées avec la plus grande fermeté par tous ceux qui se reconnaissent dans une République digne, tolérante et ouverte sur le monde.
 Je n’adhèrerai jamais aux thèses qui s’appuient sur les origines supposées lointaines ou proches d’un adversaire politique pour le légitimer ou le discréditer. Il n’y a pas d’un côté les Béninois de toujours et de l’autre les Béninois de dernière heure. Le Bénin est un bel héritage que l’on acquiert par le sang, la filiation ou le mérite.
 Il est vrai que vous êtes un Béninois riche d’une autre culture, un peu trop riche peut-être au goût des Béninois. Vous êtes ce que l’on appelle un binational, c’est-à-dire quelqu’un qui possède deux nationalités. Des Béninois binationaux comme vous, il en existe des milliers, voire des centaines de milliers à l’échelle mondiale. Vous en trouverez un certain nombre dans la classe politique de notre pays. Le problème n’est donc pas celui de l’appartenance à un peuple. Il s’agit d’un problème identitaire. Quels sont les éléments constitutifs de votre identité béninoise à part l’origine de nos parents dont nous avons tous héritée? Qui êtes-vous monsieur le premier ministre? Comment vous vous définissez vous-même ?
 La question que soulèvent, certes maladroitement, nombre de nos compatriotes est une question avant tout politique de bon sens. En effet, la bi-nationalité n’est pas un problème tant que son détenteur fait ses aller-retours, mène ses affaires, apporte sa contribution sous diverses formes à l’un ou à l’autre de ses deux pays sans tambours ni trompette. La double culture devient un objet questionnable à partir du moment où l’on décide de diriger un peuple. On ne prétend pas diriger un pays parce qu’on a sa nationalité mais parce qu’on en est capable. Ce n’est pas une question de droit, mais de devoir, c’est-à-dire le devoir de connaître ceux que l’on prétend vouloir diriger. Machiavel écrivait à juste titre : « De même pour bien connaître la nature des peuples, il faut être prince et pour connaître bien celle des princes il faut être du peuple».
L’interrogation des Béninois sur ce que vous êtes est donc légitime. Elle ne porte pas sur votre personne physique.  Ils veulent savoir qui est Lionnel Zinsou et d’où vient cet homme qui s’est introduit presque frauduleusement dans leur vie en aspirant, à pas de course, à conduire leur destin collectif. Quelles mémoires, quelles références et quelles expériences partage-t-il avec eux ?
 Monsieur le premier ministre, vous comprenez donc que la question qui se pose n’est pas celle de votre légitimité politique. La vraie question est celle de votre légitimité sociale. Cette question est cruciale et vous n’allez pas vous y soustraire. Elle est d’autant plus cruciale aux yeux des Béninois que vous êtes ce que l’on appelle familièrement dans l’hexagone un « Bounty » : une délicieuse barre remplie de noix de coco et couverte de chocolat au lait ou de chocolat noir. N’y voyez aucune référence à la couleur de la peau. Le contraste entre l’extérieur (noir) et l’intérieur (blanc) de cette barre chocolatée sert souvent à déconstruire les stéréotypes. Il nous rappelle que l’on peut bien être coloré de l’extérieur et être doté à l’intérieur d’un logiciel de pensée exclusivement occidental. L’écrivain franco-camerounais Gaston Kelman ne disait pas autre chose lorsqu’il titra de manière provocante son best-seller « Je suis noir et je n’aime pas le manioc ».
 En vous regardant et en vous écoutant, les Béninois pensent, à juste titre peut-être, qu’ils n’ont même plus besoin de rechercher l’écart d’identité entre ce qu’ils voient et ce que vous êtes réellement, contrairement au Bounty qui, une fois mordu, révèle le contraste entre l’extérieur et l’intérieur.
 Comprenez que les Béninois soient surpris par ce qui leur arrive. Mais je vous rassure, ils ne sont pas un peuple à part. Ils ne sont pas xénophobes. Ils sont comme l’autre peuple que vous connaissez bien, là où il est encore inimaginable qu’un métis rêve sérieusement de prendre la commande du palais de l’Elysée.
 Dans le pays que vous connaissez mieux que le Bénin, la nomination à un poste politique d’une personne de couleur (comme ils aiment nous appeler) ou portant un nom à consonance étrangère est toujours un événement abondamment commenté. Les journalistes occidentaux qualifient cela d’une belle formule : « la promotion de la diversité », quand bien même les intéressés seraient nés en France et n’auraient aucun lien avec le pays d’origine de leurs parents.
 Mais si les peuples se ressemblent, ce n’est pas toujours pour les mêmes raisons. La rareté des gens comme vous dans le champ politique français ne s’explique pas par leur pénurie, mais par la frilosité de la classe politique à l’égard des Français qui ne seraient pas de souche. Inutile d’en dire plus. La suite se trouve dans les dernières performances du Front national aux régionales.
 N’allez donc pas penser que c’est parce que vous êtes légèrement moins coloré qu’un Bounty ordinaire que la plupart de nos compatriotes émettent des réserves sur votre candidature à la présidence de la République. Ils ne vous font pas confiance parce que vous voulez diriger un peuple avec qui vous ne pouvez encore, à 80%, tenir aucune conversation en dehors du canal de la langue française. Comment diriger un pays dont on ne parle aucune des langues endogènes ? Comment diriger un pays dont on n’a pas vécu de l’intérieur l’histoire politique récente, ne serait-ce que sur les cinq dernières années ? La langue n’est-elle pas un élément constitutif de notre identité ? Les combats passés, les peines et les joies qui ont jalonné notre histoire nationale ces dernières années ne sont-ils pas le ciment qui devrait lier les Béninois à leur futur dirigeant ? N’y a-t-il pas un malaise dans votre démarche ?
 Monsieur le premier ministre, pensez-vous vraiment qu’on acquiert la culture d’un peuple en prenant des cours du soir ou en arborant des boubous et des bonnets traditionnels sous le coaching de quelques apprentis sorciers de la communication ? Pensez-vous que les quelques mois qui séparent votre nomination de la prochaine élection présidentielle suffisent-ils pour vous faire connaître et accepter des Béninois ?
 Pour ceux qui savent vraiment d’où vous venez et les exigences sociologiques et politiques qui sont au fondement d’une aventure présidentielle là-bas, votre toupet devient une injure à l’endroit du peuple Béninois.
 Imaginez un candidat à l’élection présidentielle en France qui n’a jamais fréquenté l’école de la République, qui a fait de grandes écoles et mené une longue carrière professionnelle à l’extérieur de la France, et qui, au bout de 9 mois de nomination préventive (pour qu’on ne lui reproche pas de n’avoir jamais eu d’expérience au pays) souhaite diriger la France ?
 Monsieur le premier ministre, vous avez eu un parcours extraordinaire qui est celui de l’élite française : lycée de grande renommée (Louis-le-Grand), Ena, Science-Po, etc. Vous aviez dirigé de grandes entreprises comme Danone, Bnp paribas Affaires Industrielles, ou encore récemment le plus grand fonds d’investissement en France Pai partners. Vous avez collaboré, parait-il, avec quelques grands noms de la politique française avec qui vous auriez conservé de bonnes relations.
 A la France, vous devez donc tout, toute votre réussite. 
Or ce pays qui vous a tant donné vit actuellement une situation économique et sociale difficile avec un taux de chômage à près de 10,5%, soit 3 millions de personnes qui recherchent un emploi. Et fort heureusement vous avez décidé dans ce contexte de faire de la politique (car c’est cela un président de la République). Pourquoi ne mettez-vous pas toute votre expérience au service de la politique publique en France en acceptant de briguer un mandat électif ou en vous faisant nommer, par le réseau de vos amis encore en activité, ministre ou secrétaire d’Etat ?
 N’y a-t-il pas une sorte d’ingratitude dans votre démarche vis-à-vis d’un pays qui vous a tout donné ? Faut-il comprendre par-là que vous êtes très doué pour diriger un pays dont vous ignorez la profondeur historique, culturelle et sociologique, mais pas suffisamment compétent pour faire de la politique dans votre autre pays pour l’aider à sortir de ses difficultés ? Pourquoi vos amis si haut placés n’ont pas fait appel à votre génie pour faire advenir leur prophétie sur le redressement de la courbe du chômage ?
Mais au-delà de votre obsession à vouloir diriger un peuple qui ne vous a rien demandé, c’est votre mépris à l’égard des acteurs politiques Béninois qui trahit le plus vos intentions.
Monsieur le premier ministre, je vous rappelle que dans le pays qui vous a formé et dont vous connaissez bien les codes, les grandes formations politiques ont instauré un mode de désignation de leur candidat à la présidentielle basé sur une élection interne. Cela s’appelle une primaire. Pourquoi avoir accepté donc, vous, citoyen d’une vieille démocratie, que soit foulé aux pieds ce principe élémentaire que s’apprêtait à appliquer le regroupement de formations politiques à qui vous venez d’être imposé ? Les pratiques politiques qui sont bonnes en France ne le seraient-elles pas au Bénin ? N’aviez-vous pas posé récemment comme seule condition pour accepter d’être candidat, le consensus autour de votre désignation ? Où est donc passée cette belle promesse ? Avez-vous peur d’affronter la démocratie au sein des Fcbe ?
 Monsieur le premier ministre, je vous invite à faire votre examen de conscience. Il arrive que dans la vie d’un homme, on lui confie des missions, certes flatteuses, mais que l’honneur et la dignité lui donnent la force de décliner. Vous devez refuser d’être nommé gouverneur du Bénin. En refusant ce deal vos graverez à jamais dans le marbre de notre histoire vos 10 mois d’action publique au service de notre pays.
 Ne vous entêtez pas car l’époque a changé de peau et le peuple Béninois ne se laissera pas faire. Ne le sous-estimez pas surtout, car il ne se laissera pas faire et il ne vous laissera pas faire.
 Patient Gandaho