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Jean-Marc HazoumeLe développement de toute Nation passe par l’alphabétisation de ses fils et filles. Cela constitue un processus inéluctable à l’émergence de toute République et à l’éradication de la famine. Marc-Laurent Hazoumê, professeur à la retraite et ancien fonctionnaire de l’Unesco, l’évoque dans une réflexion  dont voici la quintessence.   

Il y a quelques jours, le président de la République recevait le rapport sur l’état de la faim au Bénin. Une quasi coïncidence avec la commémoration du 8 septembre, Journée internationale de l’alphabétisation. Une journée au cours de laquelle est célébrée l’ampleur du travail mis en œuvre pour apporter le savoir à des milliers de personnes dans le monde. Ce savoir qui libère l’homme et le rend moins dépendant et donc moins vulnérable. C’est aussi, malheureusement, une journée pour se souvenir de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pu accéder à l’éducation de base et qui constituent pour l’humanité les analphabètes totaux dont on parle tant. Il n’en fallait pas plus, avec un tel chevauchement, pour que tous les Béninois, y compris les autorités elles-mêmes, comprennent définitivement maintenant que faim, analphabétisme et pauvreté restent bien des problématiques intimement liées qu’il faut combattre à tout prix avec la même vigueur. La boutade lancée par le Président de la République en recevant le rapport en question, à savoir : « c’est la fin de la faim », augure bien des efforts que l’Etat compte déployer pour venir à bout de cette donne qu’est la faim et par ricochet de tous les autres maux.

Ce 8 septembre 2018, les télévisions béninoises ont relayé les nombreuses manifestations organisées par des structures publiques comme privées qui tant bien que mal essayent de relever le défi de la lutte contre l’analphabétisme. Malheureusement tout cela a laissé un goût d’inachevé au regard de la dimension que cette hydre, fléau de tous les temps, ne cesse de prendre en Afrique et dans notre pays bien entendu. Plus de quarante pour cent (40%) de la population béninoise, en effet, selon des statistiques récentes, n’ont pas accès à l’instruction. Mais il y a aussi tous les autres ; ceux qui ont abandonné très tôt l’école, et qui, sans aucun apprentissage ultérieur ont perdu les premières connaissances acquises. Cette frange tombe dans ce que, dans une définition universelle, l’on qualifie d’ « illettrisme », c’est-à-dire « l’oubli ou le désapprentissage des savoirs de base (lecture, écriture, calcul) acquis au cours d’un cursus scolaire normal ».

Tel est le tableau que présente le Bénin au niveau de ce sous-secteur de l’éducation communément appelé : « Education des adultes » ou de façon plus élargie et non exclusive : « Education tout au long de la vie ». Il est loin d’être reluisant. Pourtant, des activités majeures ont déjà eu lieu dans ce pays pour tenter de juguler ces importants maux que l’on ne saurait d’ailleurs qualifier autrement. Sous le gouvernement Soglo, en application d’une décision du Conseil des Ministres en sa séance du 5 décembre 1990, l’année 1991 fut déclarée Année nationale de l’alphabétisation (Ana) au Bénin. Suivit alors son lancement officiel le 28 février 1991. Même si les objectifs escomptés n’ont certes pas été intégralement atteints, cette importante activité a néanmoins permis, à son terme, d’avoir une grande visibilité du problème et de faire prendre conscience à l’ensemble de la population de sa gravité. Elle a aussi été une conséquence évidente et positive de l’organisation parles Nations Unies de l’ « Année internationale de l’Alphabétisation » en 1990. Car elle fut un  puissant catalyseur pour celle du Bénin. Quelques années après, un peu plus d’une décennie en fait, en 2003, les mêmes Nations Unies lancèrent la« Décennie des Nations Unies pour l’Alphabétisation » à la demande de la majorité des pays membres de cette Organisation. Le Bénin, déjà sensibilisé à la question, y a répondu présent, comme tous les autres Etats africains, sur ce terrain difficile et mouvant. Après toutes ces activités, chaque Béninois peut aujourd’hui analyser, à postériori, l’existant à travers les résultats acquis à l’issue de tous ces événements. Si le nombre d’analphabètes a sensiblement baissé sur le plan national, lamasse existante est encore préoccupante et ne devrait donner lieu à une quelconque satisfaction. Car, si le pays reste  amputé de tant de personnes non instruites et sans habiletés tangibles, comment pourrait-on sereinement envisager ce développement harmonieux auquel nous rêvons tant ? Et comment, par ailleurs, ces populations sacrifiées, car elles le sont vraiment, sortiraient-elles du cycle infernal de la pauvreté qui engendre nécessairement la faim aussi, objet du rapport reçu par le Président de la République ?

Aujourd’hui, à l’heure de la mise en œuvre d’une politique nouvelle de développement, avec pour socle le Programme d’actions du gouvernement (Pag), nous pensons qu’il est plus qu’urgent de prendre résolument un autre virage en vue de la promotion de ce sous-secteur de l’Education des adultes. En regardant de très près cet important Programme tout en restant convaincu de la volonté des autorités actuelles d’atteindre les objectifs visés, nous sommes porté à croire que cette branche de l’éducation devra pouvoir retrouver la place qu’elle mérite et que la confiance renaîtra certainement chez ces milliers de personnes privées de l’essentiel et dont l’implication, en tant que citoyens à part entière dans la société, n’est qu’un leurre permanent.

« L’élimination de la pauvreté sous toutes ses formes, l’élimination de la faim, la possibilité à tous de vivre en bonne santé, l’accès de tous à l’éducation, la promotion de l’apprentissage tout au long de la vie », représentent des problématiques essentielles des Objectifs de développement durable (Odd). Mais elles forment aussi le soubassement de nombreuses actions envisagées dans le Pag. La mise en œuvre concrète, efficace et réussie  du Programme gouvernemental n’aura alors dans ce cas que des conséquences positives pour la lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme.  Que les Etats eux-mêmes en parlent depuis tant d’années malgré l’inaction constatée ou que les Organisations internationales continuent de s’y impliquer fortement, tout cela montre à suffisance que la symétrie  analphabétisme / pauvreté n’est pas un mythe.

Il est donc  grand temps de se convaincre que La promotion et la réussite du Pag ne seront pas l’affaire de  la minorité intellectuelle uniquement mais de l’ensemble de la population béninoise.Comme le souligne le Président du groupe de la Banque mondiale, « L’Afrique subsaharienne […] selon tous les scénarios sauf les plus optimistes, enregistrera toujours un taux de pauvreté à deux chiffres en 2030 si aucun changement d’orientation majeur n’est mis en œuvre » (Communiqué de presse, Washington, 19/9/2018). Ce changement d’orientation, en réalité,  devra consister à renforcer, entre autres actions, les moyens matériels et humains dans le domaine de l’éducation des adultes et de l’apprentissage. Il s’agira d’aller plus loin que l’assistance apportée  aux plus pauvres, ce qui est déjà très louable.Car si elle résout de réels problèmes de survie, elle reste en vérité, insuffisante, à notre avis.La question que l’on pourrait se poser dans ce cas est de savoir si ces aides confèrent vraiment à ces personnes des habiletés pouvant les sortir définitivement de leur situation de manque ou leur donnent-elles le sentiment de participer réellement à l’évolution de leur société et d’en être aussi des maillons et des acteurs essentiels comme tous ceux qui possèdent le savoir, les lettrés en l’occurrence? Ne tendent-elles pas plutôt, en définitive, et nous sommes porté aussi à le croire maintenant, à aider le pauvre à plutôt vivre mieux sa pauvreté que de la voir disparaître totalement comme s’en est inquiété le président Macron il y a quelques jours dans un discours sur la pauvreté ? N’y a t-il pas là une sorte d’enrobage de la situation ? La question mériterait d’être posée aujourd’hui chez nous sans pour autant éluder ou minimiser tout ce qui se réalise présentement à travers la nouvelle politique mise en place au Bénin dans le cadre de l’octroi de crédits aux plus pauvres. La grande interrogation sera aussi de savoir comment transformer radicalement l’état de pauvreté par une promotion rapide de l’alphabétisation. C’est un impératif et un défi à relever nécessairement. Cette action ne doit plus être en grande partie sous la seule responsabilité financière de quelques pays étrangers prompts à nous aider. Les autorités devront plutôt se faire un devoir d’en faire une priorité à travers des moyens financiers substantiels.

Pour tout cela, nous suggérerions que l’une des décisions importantes que l’on pourrait prendre dans ce domaine si important soit la création d’un organe autonome, détaché de la tutelle d’un quelconque ministère comme cela se prévoit maintenant pour le Conseil national de l’Education. Cesseront ainsi tous les blocages destructeurs et les querelles intestines inutiles qui plombent la réussite des actions sur le terrain. Outre l’Etat lui-même dont c’est un devoir régalien de promouvoir l’alphabétisation, les nombreuses forces juvéniles qui se lancent aujourd’hui en politique, et elles sont nombreuses, pourraient consacrer leurs énergies à régler un problème que personne d’autre ne résoudra à notre place. Car il s’agit d’une question sociale et démocratique aussi qui demeure probablement plus valorisante que les soliloques quotidiens de ces nombreux pseudo-politiciens qui grouillent partout aujourd’hui. La société civile y a sa part à prendre également dans cette grande bataille contre l’absence de ce qui valorise l’homme, c’est-à-dire, le « savoir ».

Dans tous les cas, aucun pays au monde n’a réussi son développement en portant à bout de bras tant de personnes sans instruction.Car ainsi ignorées, elles ne trouvent aucune raison d’y prendre part vraiment. Est-ce cela que nous voulons pour nos populations analphabètes ? Si certains pays d’Asie dont la Chine en particulier deviennent aujourd’hui des exemples pour le monde entier et particulièrement pour l’Afrique, un phare, il leur a fallu d’abord relever les grands défis de l’éducation et de l’instruction à la base et quelquefois même dans la clandestinité pour certains d’entre eux. Que l’on ne s’y méprenne pas. Ces eldorados ne sont pas nés ex-nihilo.

Marc-Laurent Hazoumê, professeur à la retraite, ancien fonctionnaire de l’Unesco