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Jean-Marc-Hazoume

Le Renouveau démocratique est né d’une conjonction de faits que l’ensemble des populations a douloureusement ressentie dans sa chair. Ces populations-là constituaient véritablement le « Peuple » béninois qui, à un moment donné de son histoire, a décidé de rompre le silence. Un silence contenu pendant au moins deux décennies. Et ce fut l’émergence de la Démocratie dans notre pays.

Aujourd’hui, nous voici à nouveau confronté à une situation que d’aucuns voudraient assimiler aux événements des années 90. Regardons de près quelques morceaux choisis de déclarations faites ici et là. En déplorant les supposés morts des manifestations des derniers troubles, un homme politique béninois, loin du terroir,  affirme que l’histoire retiendra à tout jamais qu’ils (les supposés morts) ont été de vaillants combattants  pour la sauvegarde de nos libertés chèrement acquises. D’un autre côté, Lionel  Zinsou déclare quant à lui que le peuple a été courageux et clair : en 2016  il a voté pour Patrice Talon. En 2019, il s’est abstenu pour défendre la démocratie.

A partir de ces deux déclarations triées à la volée, il faut aujourd’hui se poser la question de savoir ce que représente cette notion de peuple véritablement. A t-il la même signification pour nos deux observateurs de la politique béninoise ? Assurément oui puisqu’elle relève de la même vision politique. Mais en ce qui nous concerne par contre, la notion de peuple va bien au-delà , loin de la définition partiale et profondément dangereuse que lui confèrent nos deux analystes. Lorsque par exemple, les « gilets jaunes» envahissent les rues de Paris depuis des semaines, manifestant pour des problèmes vitaux et cela relève de la démocratie bien évidemment, nous avons vu, à leur côté, des groupes non organisés et organisés aussi tel que le « Black Bloc » détruire des biens privés et publics, piller et blessant des éléments des forces de sécurité.

Nous n’avons vu ou entendu, face à ces faits hautement regrettables, aucun Français faire leur apologie en les félicitant pour avoir, à un certain moment de leur histoire, défendu la démocratie française « chèrement acquise ». Bien au contraire. C’est à peine si l’on considérait ces groupes déchaînés comme faisant partie du Peuple français.  Au Bénin, nous avons vu ces jours-ci des casseurs procéder de la même manière qu’en France ou dans n’importe quel pays du reste. Nos analystes politiques et opposants s’en sont réjouis et ont considéré ces événements comme des trophées et des actes de courage pour la défense de la Démocratie.

Deux situations identiques avec les mêmes finalités. Que l’on m’affirme le contraire. En fustigeant le cas français montré plus haut et en acceptant le béninois comme licite, une question fondamentale se pose à nous et à tout démocrate d’ailleurs. La notion de peuple serait-elle différente d’un continent à un autre selon que ce continent est riche ou pauvre? Ce qui nous amène aussi à nous demander si pour certains, notamment pour les auteurs des paroles que nous venions de retranscrire plus haut, la notion de Démocratie suit la même voie, à savoir qu’elle est différente d’un continent à un autre selon que l’on soit riche ou pauvre. C’est bien, à mon sens que nous devons retenir aujourd’hui face à toutes les énormités que nous avons entendues ou lues ces jours-ci et qui sont sérieusement attristantes. Nous nous en expliquons.

Les élections ont donné lieu à de nombreux cas de violences sur lesquels nous ne reviendrons pas. Elles ont été causées, au vu et au su de tout le monde, et toutes les chaînes de télévisions en ont fait cas, par des enfants et des jeunes. Ils étaient tout sauf venant des partis politiques exclus du vote. Personne ne peut le nier aujourd’hui. Ce n’était pas une génération spontanée touchée et attristée par la non-participation de leurs parents ou de leurs frères du terroir aux élections. Comme nous l’avions déjà affirmé dans une lettre ouverte aux Présidents Yayi et Soglo, ils ont été tout simplement manipulés.

Eu égard à tous ces faits, nous suggérons à tous ces politiciens, béninois ou non,  opposants des bords de la Seine, de qualifier cette frange de la société ou de la jeunesse béninoise. Les Français y ont déjà répondu et ont tranché pour leur pat et de manière démocratique. Et vous, Franco-Africains, qu’en dites-vous ? Voyez-vous une différence entre la situation socio-politique française de ces derniers semaines et celle du Bénin ? Votre réponse nous intéresserait au plus haut point. Mais, en attendant une éventuelle réaction de votre côté, nous voulons vous dire que le situation que nous avons vécue n’est pas inédite chez nous. Elle aurait pu se passer bien après la Conférence nationale si la sagesse que nous demandons à certains hommes politiques présentement n’avait pas prévalu en ces moments-là.

Nous sommes donc loin de la démocratie dont vous voulez vous prévaloir parce que si c’était le cas, ce n’était pas cette couche de notre société, invitée à faire ce à quoi nous avons assisté  qui viendrait casser et piller et brûler. Nous aurions vu, comme dans toutes les protestations, tous les membres de l’opposition défiler derrière des banderoles pour exprimer, dans l’ordre et la discipline, leur volonté légitime de participer aux élections. Nous récusons, en conséquence, cette démocratie tronquée, biaisée où l’Afrique doit constituer, comme toujours,  une exception et où les pauvres continueront de subir leur pauvreté souvent due au manque d’instruction que nous n’avons jamais su, nous intellectuels et dirigeants politiques , depuis nos indépendances, leur procurer pour que la misère s’éloigne définitivement d’eux. C’est à cela qu’il faut que vous vous atteliez, vous qui pensez que vous avez à faire là à tout le peuple béninois. Vous devez vous attelez, en effet,  à monter des programmes d’éducation des adultes pour cette couche désœuvrée et analphabète afin de lui permettre de sortir enfin de la misère et à lui procurer une instruction qu’elle n’ a de cesse de souhaiter. Plutôt exécrée en temps normal, cette frange oubliée de la société se trouve sollicitée et adulée lorsque l’on en a besoin pour les basses besognes comme aujourd’hui.

Le peuple qui avait refusé l’élection de Lionel Zinsou en 2016 reste toujours le même aujourd’hui. Il ne brûle pas. Il ne pille pas. Il ne représente pas cette frange de la société qui vit dans les entrailles des ponts de Cotonou. Ces jeunes-là ne demandent qu’à sortir de la misère et à vivre comme nous, à manger à sa faim et  à se loger décemment. Essayez par mégarde de faire l’apologie des actions de cette minorité en France et vous en verrez, pour chacun de vous, les conséquences sous diverses formes.

Nous invitons donc tous les démocrates de notre pays à refuser que notre peuple soit ainsi indexé. Ce peuple qui a mis en place l’Institution que constitue le Président de la République et que la déliquescence morale et politique que nous constatons ces jours-ci  tend à bafouer dans une grande indifférence.  Notre devoir civique est de nous y opposer fermement parce que demain ce sera trop tard. Cette déchéance survivra alors à Talon et nous en aurons été les vrais responsables.

Que nos amis des bords de la Seine nous en excuse. Le peuple béninois est debout et doit être respecté. Nous le leur demandons fermement. La démocratie tropicalisée que vous voulez instaurer ne passera pas chez lui.

 Marc-Laurent Hazoumê

 Professeur à la retraite,

ancien Fonctionnaire de l’Unesco à la retraite