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Jean-Marc-Hazoume
Marc-Laurent Hazoumè se prononce sur la situation sociale

Marc-Laurent Hazoumè, ancien fonctionnaire à l’Unesco opine sur la situation sociale actuelle au Bénin. Pour l’enseignant des universités à la retraite, « la crise interpelle parce que révélatrice des conditionnements auxquels les politiciens manipulateurs soumettent le peuple ».
La politique, ce domaine tant prisé des Béninois. Un espace où se mêlent et s’entremêlent toutes les contradictions et les reniements aussi. Toutes choses qui ne sont que le reflet de la fragilité de nos convictions. Et nous devenons alors de ce fait de véritables girouettes politiques. Dispositions que vient malheureusement confirmer cette réflexion de J. Carlos lorsqu’il affirme que : « […] par nos pensées, nos paroles, chaque jour que Dieu fait, consciemment ou inconsciemment, nous nous appliquons à dire, à nous dédire, à nous contredire sinon à nous maudire. ».

C’est dans ce sens que la situation sociale inquiétante à laquelle le peuple béninois est confronté en ce moment interpelle parce que révélatrice des conditionnements auxquels nous soumettent de nombreux politiciens manipulateurs sous le couvert de partis bien-pensants ou idéologiquement aguerris soi-disant. A la revendication première des syndicats à l’origine des mouvements de grève, la défense de la liberté notamment, a succédé un amalgame de demandes hétéroclites, inopportunes à cette étape-là, qui ont conduit, comme il fallait s’y attendre, à une impasse inévitable. Tout recul paraît alors inimaginable pour les Centrales syndicales. La sauvegarde de l’honneur et la crainte de la perte d’une certaine notoriété face aux militants obligent. D’où la « vraie-fausse » crise que nous traversons.
Au départ de tout cet emballement, il y a les actions déstructurantes de groupes ou partis spécialistes en la matière. La réflexion qui va suivre concernera donc essentiellement le Parti communiste du Bénin (Pcb), dont certains actes et paroles dites aujourd’hui étonnent, désorientent et déconcertent. Pendant de nombreuses années, il s’est investi dans l’avancement de la démocratie au Bénin. Encore qu’ici, je voudrais, en toute objectivité et honnêteté, lui dénier le droit de vouloir en assumer, seul, la paternité. Nous avons tous, d’une manière ou d’une autre, participé, en son temps, aux grandes luttes revendicatives menées contre le PRPB ; tout le peuple béninois, j’entends. Il serait alors plus décent de relativiser l’affirmation qui voudrait faire croire que « sans la lutte héroïque du Pcb, il n’y aurait pas eu de démocratie dans le pays ». Mais là n’est pas l’essentiel de mes propos. Il est ailleurs.
De quelques-uns de ses documents récents, je tirerai quelques conclusions qui ne seront pour moi que la confirmation de ma position sur ce que je considère comme la grande mue du Pcb. Sur la Conférence nationale des forces vives, ce parti a, non seulement été très critique mais avait encore manifesté son refus d’y participer et d’en accepter les conclusions, encore moins la Constitution qui en a résulté. Les déclarations faites  sur ce grand événement l’attestent assez éloquemment. « […] Les masses populaires, devait affirmer sa Direction, ont cru trouver dans l’initiative de la Conférence nationale prise par Kérékou en coalition avec toute la racaille pro-impérialiste, le chemin de leur salut. […]. La Conférence nationale, constituait un danger, un obstacle sur la voie de l’émancipation du peuple » (soulignés par moi). Et, en guise d’illustration de cette position, le parti rendit public un document le 28 janvier 1990 au titre significatif : « La Conférence des Forces vives de la Nation : un marché de dupe ». Mais, à sa décharge, je voudrais néanmoins reconnaître qu’il a, chemin faisant, décidé de faire siennes«[…] les parcelles de liberté conquises dans le combat et que la Conférence nationale a dû consacrer ».

« Depuis avril 2017, on devait déclarer son représentant, le Parti communiste du bénin et les Forces cauris pour un Bénin émergent, sont engagés dans un combat commun contre le pouvoir autocratique et liberticide du Président Talon et ce, au sein du Front pour un Sursaut Patriotique »

Des années se sont écoulées. De l’eau est passée sous les ponts. On a certainement compté avec une certaine amnésie des Béninois et  avec ce fléau que constitue l’analphabétisme des populations. L’on peut dès lors affirmer allègrement, sans aucune retenue et avec une grande certitude pour le moins blessante pour ce peuple, sa foi en tout ce qui était autrefois tabou et sacrilège au regard de l’idéologie proclamée. La Constitution née de la Conférence, avec la Démocratie comme base essentielle, s’est ainsi transformée en une véritable bible.
Leurs cris de guerre continuels étant devenus à peine audibles dans le pays, les camarades communistes semblent avoir atteint la fin de leur si longue marche sans les lauriers escomptés. Alors commence maintenant un nouveau cycle, celui des alliances suspectes. On se rue, en oubliant le passé récent, dans les bras de cette même « racaille pro-impérialiste ». L’on s’est alors forgé une nouvelle méthode de persuasion pour survivre tout simplement. Et c’est bien ce qui constitue « l’art de la contradiction » et de l’illusionnisme.
J’ai déjà tenté d’affirmer ailleurs, il y a quelques semaines, ma tristesse de constater le silence profond de ce parti, défenseur inlassable du « peuple », face à la maltraitance, véritable drame, infligée aux malades par des compères syndicalistes lors de leurs grèves sans service minimum. Il en est de même des enseignants dont dépend, dans les écoles et collèges publics, le sort de milliers d’enfants peu privilégiés. Ici également, les enseignants sont plutôt encouragés à aller de l’avant dans ce redoutable abandon des apprenants à leur triste sort au nom d’une certaine stratégie que seuls comprennent les initiateurs. Quelle belle leçon de solidarité et de patriotisme voyons-nous là.
Le 10 février 2018, le Pcb, face à « Son Excellence, le Président Yayi Boni » délivra, avec gravité et assurance, un discours surréaliste, à l’ouverture du congrès des Forces cauris pour un Bénin émergent (Fcbe). « Depuis avril 2017, devait déclarer son représentant, le Parti communiste du Bénin et les Forces cauris pour un Bénin émergent, sont engagés dans un combat commun contre le pouvoir autocratique et liberticide du Président Talon et ce, au sein du Front pour le Sursaut Patriotique ». Belle déclaration d’amour qui a dû certainement avoir amusé la plupart des participants à ce congrès parce que non amnésiques. Car, le 30 décembre 2015, presque trois ans jour pour jour, le Pcb, à l’occasion de son  38ème anniversaire, affirmait : « […]  Outre cette nomination de Lionel Zinsou par Yayi Boni pour protéger ses arrières et couvrir tous ses crimes signifie qu’on lui (à Yayi Boni), (souligné par moi) accorde un troisième mandat […] avec le slogan [Après nous, c’est nous] ». Trois années d’intervalle et voilà le grand écart.

Que dit le parti aujourd’hui sur les différentes luttes qui se mènent contre les indélicats dans notre pays ; contre la vente illicite des médicaments, etc. ? Toutes ces actions n’ont inspiré au Pcb que cette malencontreuse et étonnante déclaration qui a consisté à affirmer que Talon n’est pas la personne indiquée pour lutter contre la corruption. Véritable dérapage verbal qui, à vrai dire, ne devrait pourtant pas étonner outre mesure au regard de ce que j’ai déjà signifié plus haut. J’espère tout simplement que lorsque la personne plus indiquée pour arrêter la saignée financière du pays accèdera au pouvoir, les nouveaux « patriotes » suspectés aujourd’hui par la justice ne connaîtront pas l’impunité demain si les faits étaient avérés. Que le Pcb se souvienne toujours de son discours du 30 décembre 2015. Le peuple n’oublie pas quant à lui et observe.
Malheureusement, il n’est pas certain que cette «  classe de bourgeois » bannie hier et adoubée en 2018 puisse comprendre une telle politique mise en place par le parti. Le peuple lui-même, trahi qu’il est, dans ce cas, ne peut plus douter de la versatilité du protecteur que l’on veut être. Voilà toute la société béninoise ainsi piégée dans une nasse politique et idéologique que les artisans communistes ont eu le temps de tisser très délicatement et patiemment autour de leurs proies, du moins celles qui veulent se laisser prendre. Autre élément encore dans toute cette panoplie de critiques acerbes est le Pag. Qu’il soit bon ou mauvais, Talon a, intellectuellement et scientifiquement, précisé sa vision du développement. Soglo l’a fait avant lui dans son document : « Construire le Bénin du Renouveau » (31 juillet 1991) assorti, vers la fin de son mandat, d’un opuscule intitulé : « Livre blanc sur l’action du Président Soglo » (février 1995). Yayi  y a également réfléchi en soumettant à la table ronde de Paris (17-19 juin 2014) dix-huit grands projets d’un coût global de 5630 milliards. Mirages avez-vous dit concernant le Pag ? Donc, nous n’avons connu que des programmes mirages ou tout simplement vides de sens. Quel dommage pour tous ces dirigeants. Quel dommage pour le Bénin aussi. Mais, je me demande, en vérité, si notre pays guérira un jour de ses plaies : la mauvaise foi intellectuelle et tous ses corollaires. Le Président de la République ne serait pas qualifié pour arrêter la corruption. Soit ! Mais, en décidant de le faire, malgré tout, Talon doit savoir que son intégrité et celle de ses collaborateurs restent fortement engagées et l’impartialité doit être marquée au fronton de ce qu’il construit. Je pense qu’ils devraient tous en être réellement conscients. Mais c’est à l’aune de leur capacité à créer une telle atmosphère de justice, de probité intellectuelle et morale que chacun de nous les jugera sans complaisance d’ici au terme de leur mandat. Les fameux Etats généraux réclamés à cor et à cri ne constituent alors qu’un alibi de plus pour éviter d’écorcher la nouvelle classe de patriotes.

Outre cette nomination de Lionel Zinsou par Yayi Boni pour protéger ses arrières et couvrir tous ses crimes signifie qu’on lui (à Yayi Boni), (souligné par moi) accorde un troisième mandat

Voilà mon appréciation sur l’attitude problématique d’un parti dont l’excès de certitude intellectuelle des dirigeants et leur propension à la condescendance effraient car nous menant vers une dictature certaine qui rappelle étrangement celle que nous avions subie sous nos cieux et de triste mémoire. Cette pensée unique qui se retrouve toujours en filigrane dans toutes les déclarations du parti doit être combattue avec une grande détermination. J’espère, et tous les Béninois avec moi, que ce parti se réajustera pour le bien de tous et de ses jeunes militants et vulgarisera, au plus tôt, à travers une démarche scientifique contrastive, son programme intégral de développement du Bénin, ce pays cher à nous tous. Les invectives, les matraquages verbaux devraient être atténués maintenant parce que loin de constituer une posture qui nous sied à nous universitaires, et à des universitaires de haut niveau que vous êtes. Si nous nous y incrustons, nous constaterons malheureusement comme l’a écrit le Pcb « la mort des idées et des programmes politiques ». Souhaitons que cela n’arrive jamais dans notre pays. C’est un défi majeur pour chacun de nous.
Pour terminer, je voudrais faire une prière. Que vos adulateurs « patriotes » d’aujourd’hui ne deviennent pas vos bourreaux demain nonobstant le tournant idéologique que vous auriez atteint.

Marc-Laurent Hazoumè,
Professeur à la retraite,
Ancien fonctionnaire à l’Unesco