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KEKEREKEA 82 ans, le président Mathieu Kérékou s’est endormi définitivement ce mercredi 14 octobre 2015. A 12 jours du 43ème anniversaire du coup d’Etat du 26 octobre qui l’a amené pour la première fois au pouvoir, et à 5 mois environ de la présidentielle de 2016, l’artisan de la Conférence nationale, on peut regretter son décès.

Le général Mathieu Kérékou s’est éteint au mauvais moment. Le peuple béninois aurait aimé, que Mathieu Kérékou puisse assister à l’élection du président de la République en 2016. Mais hélas ! Le sort et le destin en ont décidé autrement. En attendant que les hommages dus à son rang lui soit rendus, on peut s’intéresser à son parcours et son héritage politique. Né le 02 septembre 1933 à Kouarfa, non loin de Natitingou, dans le département de l’Atacora, est l’homme du 26 octobre 1972 et ancien président de la République du Bénin. Il est militaire de formation, et a été l’aide de camp du président Hubert Maga. Alors qu’il était chef d’Etat-major des forces armées dahoméennes, les militaires renversent le régime du Conseil présidentiel dirigé par Hubert Maga, Justin Tomètin Ahomadégbé et Sourou Migan Apithy. Ils mettent à la tête du pays, le chef de bataillon, Mathieu Kérékou. Dès lors commence pour le fils de Joséphine Yokossi, une carrière politique, jamais égalée en termes du nombre des années.

 Les trois glorieuses

 A la tête du régime militaire révolutionnaire, le chef de bataillon, Mathieu Kérékou, prononce un discours qui marque la rupture avec le passé politique. Ce jour du 26 octobre 1972, restera gravé dans la mémoire collective des Béninois. En deux ans, il pose les grandes orientations, à travers trois dates dénommées les trois glorieuses. Il s’agit du 30 novembre 1972, discours programme de « Politique nouvelle d’indépendance nationale ». Dans ce cadre un nouvel organisme, le Conseil national de la révolution, est créé : la « formation idéologique et patriotique » devient obligatoire. L’administration territoriale est réformée, maires et députés remplaçant les structures traditionnelles. Ensuite, il s’agit du 30 novembre 1974, changement d’idéologie. Ce jour-là, à Abomey, devant une assemblée de notables stupéfaits, Mathieu Kérékou proclame l’adhésion officielle de son gouvernement au marxisme-léninisme. Enfin, le 30 novembre 1975, le Dahomey devient Bénin. Le Parti de la révolution populaire du Bénin, conçu comme un parti « d’avant-garde », est créé le même jour. La première année du pouvoir « marxiste » est marquée par des purges dans l’appareil d’État. Dans ce cadre, une sorte de chasse aux sorcières est déclenchée contre toutes les personnes qui opposent une résistance au monopartisme et à l’esprit de la révolution marxiste-léniniste. Débarrassé de tous ceux qui pouvaient constituer des entraves au bon fonctionnement de la révolution du 26 octobre 1972, l’homme crée les conditions qui lui permettent d’amorcer une expérience de reconstruction nationale. Des entreprises d’Etat et semi-publiques sont créées. Entre 1974 et 1980, le pays opère une croissance économique qui augure un avenir prospère. Le drapeau national devient une étoffe de fond vert frappé d’une étoile rouge dans l’angle supérieur gauche. L’hymne quant à lui, connut quelques changements et des parties qui ne concordent pas à la révolution furent délaissées.

La démocratie populaire

 Sous la révolution démocratique et populaire, l’organisation du pouvoir était spécifique. Dans ce système de gouvernance centralisée, les dirigeants des différents organes de la République populaire du Bénin, étaient démocratiquement choisis à la base. Il y a eu beaucoup de structures dont les plus importantes sont : le Conseil exécutif national (Cen) qui représente le gouvernement, l’Assemblée nationale révolutionnaire (Anr) représentant le pouvoir législatif, les provinces dirigées par les préfets nommés ; les Comités régionaux d’administration de districts, à l’image des maires de commune, les structures d’animation de la vie politique et civique que sont l’Organisation des femmes révolutionnaires du Bénin (Ofrb) dont KarimouRafiatou fut un produit, l’organisation de la jeunesse révolutionnaire du Bénin (Ojrb), dont a fait partie Nazaire Dossa… Ces structures de gestion ont constitué de véritables creusets au sein desquels l’apprentissage du respect du bien public était dispensé.

 Kérékou, le militaire chevronné

 Après ses études au Mali et au Sénégal , Mathieu Kérékou servit d’abord dans l’armée française puis dans l’armée du Dahomey où il obtint le grade de major. Il gravit patiemment les échelons et finit au grade de général. Mais la bravoure du soldat fut éprouvée le 16 janvier 1977 avec l’agression impérialiste conduite par Bob Denard, un spécialiste de coups d’Etat. A l’époque, Mathieu Kérékou portait le grade de lieutenant-Colonel. En bon soldat, Mathieu Kérékou a arboré son treillis et enfilé les rangers pour le front. Avec les autres gradés placés aux différents postes de commandement, les militaires béninois mettent en déroute les mercenaires qui étaient à la solde de l’impérialisme.

Les monuments historiques du caméléon

 L’œuvre de reconstruction nationale après le coup d’Etat du 26 octobre 1972, est aussi marquée par l’érection d’un certain nombre de monuments historiques. La ville de Cotonou bat le record. On peut retenir, la place des martyrs rebaptisée place du souvenir sous le président Nicéphore Soglo, située en face de la nouvelle maison de l’office de radiodiffusion et télévision du Bénin. Elle est érigée en mémoire de tous les vaillants citoyens militaires ou non qui ont péri dans l’agression du 16 janvier 1977. A Akpakpa en face du collège d’enseignement général, il y a la place Lénine, un nom emprunté à l’homme d’Etat russe révolutionnaire. Sur le pont du 26 octobre qui relie le marché Dantokpa au quartier Dédokpo de Cotonou, il est construit un buste du noir américain, Martin Lutter King. L’étoile rouge fait partie de cette œuvre qui a caractérisée la révolution béninoise. Dans les départements des monuments sont aussi érigés çà et là, traduisant une idée précise des barons de la révolution.De sa longue expérience de chef d’Etat entre le 26 octobre 1972 et le 04 avril 1991, Mathieu Kérékou a côtoyé beaucoup de chefs d’Etat africain. Certain ont voulu influencé sa personnalité. Il s’agit de Ahmed Sékou Touré, ancien président de la Guinée Conakry. Tout comme le guide libyen Mouammar El Kadhafi, Sékou Touré voulu convertir le chrétien Mathieu en musulman. Sous le charme, une avenue à Cotonou prend le nom du président Ahmed Sékou Touré. Le plus intrépide fut Kadhafi. Il parvient à faire porter à Mathieu Kérékou, un prénom musulman qui échappe à la mémoire collective des Béninois. Cependant, il reste et demeure chrétien. Catholique au départ, il est devenu évangéliste. Son charisme a traversé les frontières nationales durant sa carrière politique. Il était, selon ses proches collaborateurs, un homme qui fédérait les énergies de ses homologues chefs d’Etat africain.

 Jean-Claude Kouagou

 Le grand démocrate devant l’histoire

Il n’a pas étudié les grands ouvrages de démocratie mais il l’a démontré à travers les actes. Dire que Mathieu Kérékou est un démocrate ne serait pas exagéré. Les grands principes que sont l’alternance, la sauvegarde des libertés démocratiques sont presque des valeurs qu’il a cultivées au cours du grand tournent de 1990 et pendant ses deux derniers quinquennats. Quand le Bénin était presqu’à l’agonie et qu’il fallait passer la périlleuse et difficile expérience de la Conférence nationale des forces vives de la Nation, il a subi beaucoup de pression. Mathieu Kérékou avait toutes les cartes en main, mais il a validé les conclusions de cette assise et ouvert une nouvelle ère pour le Bénin. C’était une première, dans un contexte politique régional marqué par une forte tendance à la conservation du pouvoir et à la remise en cause permanente de l’ordre constitutionnel. La « dictature » était en vogue et Kérékou n’a pas voulu suivre ses pairs de l’époque. Il a préféré l’alternance. Sans effusion de sang, il a passé la commande à Nicéphore Soglo qui a entamé l’œuvre de reconstruction. Celui-ci a fait 5 ans, mais Kérékou est revenu à l’issue d’une élection démocratiquement validée en 1996. Ainsi démarre une autre expérience riche en leçons démocratiques. Sous Kérékou, le Bénin a été classé 1er dans la sous-région comme modèle de liberté de la presse. Les libertés d’expression, d’association et de circulation consacrées par la Constitution étaient respectées sous ce régime pendant les 10 dernières années de l’homme d’Etat. Au soir de son règne, lorsqu’est venu un peu comme sous Yayi Boni la tentation de la révision de la constitution pour s’éterniser au pouvoir, le caméléon que beaucoup attendaient sur ce terrain s’y est opposé. Mathieu Kérékou, une fois encore, a réédité l’esprit de 1990 en déclinant l’offre des pros révisionnistes. Il a exprimé son attachement sans désemparer, à l’alternance en laissant le contrôle à l’actuel locataire qui est en fin de mandat. Mathieu Kérékou quoi qu’on dise est un model en matière de démocratie. A plusieurs reprises, il a eu le choix de changer, dans le mauvais sens, le cours de l’histoire de son pays, mais il s’est abstenu. L’attachement aux principes démocratiques était sans doute le socle de son parcours à la tête du pays.

 AT

 Non à la révision de la Constitution !

Vers la fin de son deuxième et dernier mandat pendant le renouveau démocratique, le général Mathieu Kérékou a été l’objet de beaucoup de sollicitations, afin de réviser la constitution pour se maintenir au pouvoir. Cet appel venait surtout de sa famille politique qui souhaitait le voir continuer à gérer le pouvoir d’Etat. On se souvient encore de l’ancien ministre Cosme Sehlin, qui déclarait qu’il n’y avait pas d’argent pour organiser les élections présidentielles de 2006. Tout était mis en branle, afin que la constitution soit révisée. Comme un vrai caméléon, le général Mathieu Kérékou a pris tout le monde à contre-pied. D’abord, il ne s’est jamais prononcé publiquement sur le sujet. Ensuite, il a donné les instructions, afin que les moyens soient accordés aux structures en charge de l’organisation des élections. Le général a montré sa grandeur d’esprit et prouvé qu’il est un bon démocrate.

 Nelson Avadémey