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Candide-Ahouansou
Le gouvernement doit penser aux vendeurs après la destruction des produits, selon Candide Ahouansou

En harmonie avec les engagements internationaux et soucieux de la santé de ses concitoyens, le Chef de l’Etat a lancé l’assaut contre les faux médicaments qui pullulaient ça et là. Mais, une fois l’opération coup de poing terminée, comment se portent ces produits ; qu’est l’état d’âme du citoyen moyen et surtout qu’en est-il d’une solution de rechange pour combler le vide ainsi laissé ? 

Il n’est que de se rendre sur la fameuse place Adjégoulé pour constater qu’il n’y a point étalage ni grossiste ni tractation au grand jour : la crainte du « Kponon », – policier en français-, est omniprésente et hante les esprits confirmant de quelque manière l’efficacité de l’action déclenchée par le Chef de l’Etat. Mais les médicaments, eux, continuent de se bien porter, en toute sécurité dans des abris souterrains et vendus sous cape. Le téléphone aidant, les affaires se font sans ostentation il est vrai, mais avec malice. Les faux médicaments sont, de notre point de vue, le problème de société le plus épineux de notre temps. Aussi, sied-il de placer la lutte menée contre eux dans son contexte pour en faire une analyse correcte.

 Genèse des actions menées

 L’initiative de la lutte contre ce fléau prit d’emblée une dimension internationale quand l’Assemblée Mondiale de la Santé l’évoqua pour la première fois en 1988. Puis le 12 octobre 2009,  l’ancien Président français Jacques Chirac vint jusqu’à nous pour lancer l’appel  de Cotonou contre les faux médicaments. Qui eut cru qu’il se préoccupât à ce point de la santé des béninois. Il n’est pas déraisonnable de préjuger que les grandes firmes et lobbys pharmaceutiques français n’étaient pas étrangers à ce déplacement, d’autant que notre pays était classé deuxième porte d’entrée des faux médicaments en Afrique après le Nigeria. Le traité international criminalisant et sanctionnant la production, le trafic et la vente de faux médicaments fut la convention internationale de droit pénal dénommée Médicrime qui émana du Conseil de l’Europe et entra en vigueur le 1* janvier 2016.

Notre Conseil des ministres du 1* septembre 2016  annonça la campagne de sensibilisation contre les faux médicaments et, lui emboîtant le pas, les pharmaciens  organisèrent une marche le 22 octobre 2016 avec le soutien de la société civile. En février 2017, le Conseil entama une campagne répressive contre ces produits et décida une descente musclée de la police sur les lieux de vente des faux médicaments conformément aux directives de l’Organisation internationale de Police Criminelle ; et le principal site fut détruit.

Le 19 juin 2017 les députés ratifièrent la convention Médicrime.

Cet historique a l’avantage de mettre en exergue le fait que le gouvernement a joué sa partition comme il convenait ; il a rempli ses engagements vis-à-vis de la communauté internationale et il a conduit les opérations, par gradation, comme il fallait, à l’intérieur du pays. Par contre, n’en déplaise à nos Représentants, il a montré que les députés ont trainé les pieds sur un sujet pourtant d’importance cruciale pour leurs électeurs. Ils ne se sont résolus à ratifier la convention Medicrime que seize bons moins après qu’elle soit entrée en vigueur Et il est à parier qu’ils seraient bien embarrassés d’expliquer  leur attitude au peuple qui n‘est plus sans savoir que la croisade contre les faux médicaments butte, en fait, sur les lobbys politiques.

En Novembre 2017, les pharmaciens, toujours soutenus par la société civile, mais aussi par de petites gens, branches en mains, descendirent une fois de plus dans la rue pour soutenir la lutte du gouvernement contre la vente des médicaments incriminés. La manifestation fut remarquable, toutefois, pour apprécier l’opportunité et aussi l’efficacité d’une telle lutte, il sied de déterminer quelle population en est la cible et pourquoi.

 Les populations concernées

 Dans le cas d’espèce, deux catégories de citoyens sont visées bien qu’elles s’interpénètrent largement. D’une part, les classes les plus défavorisés financièrement, et de l’autre,  celles qui ne sont pas couvertes par une assurance risque maladie. Toutes ont recours aux médicaments hors pharmacie  en raison de leur cout plus accessible pour leur bourse ; et sur ce point, les statistiques nous en disent long.

Concernant la première catégorie à savoir les plus défavorisés, elles nous apprennent que  40% de la population vivent en deçà du seuil de la pauvreté. En termes plus expressifs, sur les 10 000 000 d’âmes que nous sommes, 4.000.000 ne sont pas à même de dépenser 600 francs par jour. Aussi, franchement parlant, comment voulez-vous qu’elles se rendent dans les officines avec un tel pouvoir d’achat, quand bien même à la recherche de médicaments génériques ?

Nous sommes, certes, pauvres monétairement, mais pis, nous le sommes également en termes de conditions de vie dont la protection sanitaire est la clé de voute. Depuis toujours, l’Etat ne s’est jamais soucié du gros du peuple en ce domaine quel qu’ait été le régime en place alors que la couverture sociale et particulièrement l’assurance risque maladie est une obligation d’ordre international, inscrite dans la déclaration des droits de l’homme et préconisée  par l’Union africaine. De plus, la Constitution de notre pays stipule en son article 26 que l’Etat protège la famille et particulièrement la mère et l’enfant. Et pourtant !

Figurons-nous que dans notre pays, seulement 9 % de la population est, vaille que vaille, assurée en risque maladie. Encore qu’en entrant dans détail, l’on s’aperçoit que même ce chiffre est l’arbre qui cache la forêt. En effet,  sur ces 9%, l’Etat assure mal ses employés pour 6% en ne couvrant pas les médicaments qui sont censés guérir la mal qui a été diagnostiqué. Comment, diantre, un esprit normalement constitué peut-il concevoir chose aussi inepte ?

Paradoxalement et en toute incongruité, l’informel qui représente pourtant 80% de la population active n’est pris en charge par aucune structure d’Etat si ce n’est les mutuelles d’apparition récente avec le concours du Bit. Elles couvrent ce secteur d’activité, pour seulement 2%sur primes individuelles versées tant bien que mal dans des conditions  aléatoires. N’est-ce pas là autre aberration ?

Seulement 1% de la population est convenablement assurée auprès des compagnies privées. Elle, avec fiche de paie et retenue des primes à la source, n’a nul besoin d’avoir recours aux médicaments hors pharmacie puisqu’ils lui sont remboursés.

Alors, comment reprocher à tout ce monde, totalisant plus de 91 % de la population, soit 9.100.000 citoyens sur les 10.000.000 que nous sommes, de regarder du côté des pharmacies à ciel ouvert plutôt que des officines. Entre la mort certaine et le risque de mourir, ils optent en désespoir de cause, pour le risque. La Caisse nationale de sécurité sociale n’a jamais assumé ses responsabilités. Et pourtant, l’Etat lui a  confié spécifiquement la protection de la santé des citoyens par la loi 98-019 du 21 Mars 2003. Il faut comprendre alors que les directeurs qui se sont succédé, à la tête de cette institution ainsi que les conseils d’administration n’ont pas fait preuve d’imagination. La Caisse  est restée scotchée au schéma   classique  occidental de retenue  des primes sur les salaires à la source  alors que, chez nous, 80% de la population, exerce dans l’informel et sans fiche de paie. Maintenant que le peuple sait, officiellement, ce dont tout esprit clairvoyant se doutait déjà, à savoir ce que ces messieurs de la Caisse ont toujours fait des réserves constituées avec les primes des travailleurs, tels des constructions d’immeubles et des placements financiers au lieu d’investir, tout au moins une partie, dans l’extension de leur couverture au risque maladie.

 La nébuleuse des faux médicamente  et  la crise de confiance nationale

 Nonobstant la justesse de la lutte qu’a déclenchée le Chef de l’Etat, nous estimons qu’il faille considérer, également, les facteurs locaux susceptibles d’induire une lutte plus conséquente, et partant, plus efficiente contre les faux médicaments, chez nous. Nous devrions, alors,  prendre garde de ne point nous figurer qu’il n’ya faux médicament que dans l’informel ; et pour cause.

Les pharmaciens eux-mêmes, ont dénoncé publiquement au cours de leur marche, ceux dans leur rang qui sont titulaires du diplôme requis sans avoir d’officine, mais qui commandent légalement des médicaments qu’ils déversent sur le marché informel. Ceux-là s’approvisionnent-ils en vrais ou faux médicaments ? Les pharmaciens ont  dénoncé également, à la même occasion ceux-là d’entre eux qui sont légalement agrées et installés, mais qui s’approvisionnent sur le marché informel au risque d’intoxiquer tout bonnement leurs clients, comme si de rien n’était.

Nos médecins susurrent, par ailleurs, que les mêmes produits qu’ils prescrivent  en France  n’ont pas les mêmes effets que chez nous, et cela peut se comprendre de claire manière. Lorsque vous interrogez les pharmaciens français sur la destination des produits arrivés à expiration dans leurs officines, ils vous répondent, sans ambages, que les laboratoires les leur  reprennent, les ‘’recyclent et paf, direction l’Afrique ou l’Asie’’. Authentique, je puis l’affirmer. Alors, le fournisseur qui passe ses commandes en Europe, peut-il en garantir la qualité d’autant qu’il est dit que  10% des médicaments de par le monde sont falsifiés ?Et que penser des médicaments interdits que l’on continue de nous vendre, tranquillement dans les officines ?

Face à tous ces éléments spécifiques, il y a de quoi perdre son latin il est vrai, mais aussi de quoi comprendre que la lutte contre les faux médicaments ne devrait pas se limiter à la rue, quand bien même cette dernière serait à l’origine de la dissémination du phénomène. Aussi, sied-il de ne pas se tromper de cible.

Nouvelle conscience et la parade à une lutte ; l’inévitable solution de rechange

En fait, la parade contre les faux médicaments, sans préjudice de l’opération menée par le Chef de l’Etat, devrait se dérouler sur  deux fronts ; la criminalisation du délit d’importation de ces produits et la couverture risque maladie pour tous.

Eu égard au premier volet, l’on ne peut continuer de clamer que la vente des faux médicaments est un crime sans criminaliser le délit qui porte l’opération.   En Chine ce crime est puni, ni plus ni moins, de la peine de mort.  Et quand bien même cette peine n’existerait plus dans notre arsenal pénal, ne pourrait-on pas lui en appliquer une,  tout autant dissuasive au lieu des 200.000 francs  d’amende assortis des trois mois d’emprisonnement, au demeurant, avec sursis, dont ont bénéficié les trafiquants appréhendés au moment des contrôles ?

Considérant le deuxième volet, nous nous permettons de dire sans plus de précaution qu’il n’est pas intelligent  de continuer à fonder la couverture risque maladie sur des primes sur salaires dans un pays comme le nôtre. Nous réitérons notre conviction qu’il est plus responsable de le faire sur la base d’une taxation minime sur un ou deux produits de grande consommation. N’est-ce pas  lapalissade que nous tous,  consommons  depuis notre naissance jusqu’à notre mort? Ce n’est pourtant pas une équation bien difficile à résoudre, ce n’est pas sorcier non plus. Tout juste un brin de volonté politique suffirait.

Vous savez, honorables lecteurs, il est de mon opinion que ce ne sont pas, seuls nous autres citoyens qui sommes réfractaires aux réformes, les autorités le sont autant à leur manière. Qu’elles nous permettent de nous organiser pour nous assurer en risque maladie  et nous nous retrouverons tous en pharmacie. C’est la seule alternative citoyenne et raisonnable au bannissement des faux médicaments étant entendu que l’alternative de l’augmentation du pouvoir d’achat ne peut être que mirage, en l’occurrence. Et je suis estomaqué que les pharmaciens n’en fassent pas leur cheval de bataille ; à moins qu’elles craignent que, dans ces conditions, le  contrôle soit axé principalement sur leurs officines et qu’ils en redoutent les désagréments. En tout état de cause, qu’il plaise à nos Hautes Autorités de veiller à ce que la lutte contre les faux médicaments, sans une solution de rechange en vue ne prenne l’allure, en fin de compte et à leur corps défendant, d’une opération cauchemardesque contre 9.000.000  de citoyens. Cela dit sans soutien aucun aux vendeurs de ces produits quand bien même, et pour comble, autorités politiques.

 Ambassadeur Candide Ahouansou