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Sa Majesté Dah Houncassoudonon Ahinadjè, président des têtes couronnées de Bohicon

Malgré leur présence et leur rôle important dans la production agricole, les femmes ont difficilement accès aux ressources foncières pourtant indispensables pour assurer la sécurité alimentaire. A Bohicon, ville située à environ 140 km de Cotonou, des autorités traditionnelles prennent fait et cause pour l’accès des femmes au foncier, en reconnaissance de leur importance pour la sécurité alimentaire.

L’accès équitable à la terre entre l’homme et la femme semble la chose du monde la mieux partagée à Bohicon, aux dires de certains officiels et leaders d’opinion. Pourtant, une descente dans cette Commune cosmopolite a permis de constater que dans plusieurs localités, les femmes ont difficilement accès au foncier pour leurs activités agricoles et génératrices de revenus. Sous forme d’emprunt, les terres sont laissées aux groupements féminins de façon temporaire sans contrepartie formelle en numéraire ou en nature. Au nombre des associations bénéficiant de la générosité des propriétaires terriens, le groupement « Minonkpo » évoluant dans le maraîchage au quartier « Sogba », derrière la Société des huileries du Bénin (Shb).

Installées depuis 18 ans sur ce domaine de plusieurs hectares, les femmes de ladite association rivalisent d’ardeur pour rendre disponibles et accessibles la laitue, la carotte, le chou, la tomate, les légumes etc. A leur tête, dame Elisabeth Yètomey, une sexagénaire.

Approchée, elle parle avec amertume de leurs difficultés en matière d’accès aux ressources pour leurs activités agricoles. A en croire la présidente, ces difficultés n’émoussent pourtant pas leurs ardeurs. Au nombre de celles-ci, figurent en bonne place le problème foncier dont la résolution permettrait d’assurer l’autonomisation des femmes du groupement, d’améliorer l’état nutritionnel de leurs ménages ainsi que de leurs familles et leur permettra  également de mieux contribuer à la sécurité alimentaire.

« Le domaine ne nous appartient pas. Nous l’avons obtenu à titre de prêt des propriétaires qui peuvent nous l’arracher à tout moment pour vendre ou ériger des infrastructures », expose la sexagénaire. L’exploitation du domaine n’étant possible qu’avec des cultures non pérennes, ces vaillantes amazones sont contraintes de négocier des terres agricoles dans d’autres localités plus éloignées pour augmenter leurs capacités de production. C’est le cas des parcelles obtenues à l’extrême Est de Bohicon (Sodohomè et sur la voie de Houngomè) arrondissement frontalier avec les Communes de Zakpota et de Zogbodomey.

« Certes ce n’est facile, mais nous trouvons notre compte. Nous sommes dans des groupes de tontine de 6 000 et 8 000 FCfa par semaine chacune », confie dame Elisabeth Yètomey. A part la tontine, le bénéfice obtenu sur la commercialisation des produits maraîchers est en partie utilisé pour les besoins alimentaires de leurs ménages. Les fonds sont aussi réinvestis dans d’autres activités génératrices de revenus comme l’élevage de porcs, de poulets, de lapins… Tout ceci leur permet non seulement d’aider leurs maris dans l’achat des denrées non cultivables (protéine, sel, pétrole allumette etc.), mais aussi de satisfaire les besoins élémentaires tels que les vêtements, les soins pour elles-mêmes et les progénitures. A l’image de ces femmes, d’autres, évoluant seules ou en coopératives dans d’autres secteurs, sont aussi confrontées à l’épineux problème d’accès au foncier.

Perception des acteurs         

Les avis des acteurs convergent sur la nécessité de rendre l’accès à la terre égal aux femmes au même titre que les hommes. Contrairement à la justification générale de la situation par une volonté divine et une cert

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Une vue du jardin maraîcher exploité par des femmes derrière la Shb

aine tradition qui voudrait que la femme reste à une certaine place au-dessous de l’homme, l’un des chefs traditionnels (tête couronnée de Bohicon), sa Majesté Houncassoudonon Ahinadjè, pense que « c’est par abus que certaines personnes allèguent aujourd’hui que les femmes ne sont pas concernées par la question foncière ». « Une grave erreur voire une injustice », fulmine-t-il, en précisant que même « les ancêtres n’ont jamais interdit à leurs enfants filles d’hériter de leurs patrimoines domaniaux ».

A titre illustratif, le représentant des chefs traditionnels de la commune fait remarquer que dans l’ancien temps, des parents, avant leur décès, octroyaient des parcelles à leurs enfants filles. Ce qui veut dire qu’aucune tradition ne dénie à la femme le droit d’héritage de propriété foncière. Péremptoire, il martèle qu’au grand jamais une situation pareille ne va se produire dans sa collectivité car, la femme et l’homme ont le même droit en matière d’héritage.

Comme lui, Bah Nondichao, historien à la retraite et leader d’opinion, conçoit que la femme avait accès à la terre comme l’homme au temps jadis. Il est donc hors de question qu’aujourd’hui, au nom de la perpétuation d’une certaine tradition, la femme soit exclue de la succession foncière.

Dans la même logique, mais avec le regard d’agronome, Armand Adimi, Responsable du développement rural (Rdr) de Bohicon, croit pour sa part que l’accès de la femme à la terre permet de résoudre le problème de la sécurité alimentaire car le souci premier de la femme est que la famille se porte à merveille. S’appuyant sur le volet production végétale de la femme, il ajoute : « l’accès de la femme à la terre permet de lutter contre la malnutrition à travers les cultures de maïs, du soja, et d’autres produits riches en protéine ».

Quant à la situation au niveau de Bohicon, le Responsable du développement rural confie que ce sont les hommes qui cultivent plus la terre. « 90% des superficies emblavées dans la commune de Bohicon sont produites par les hommes », révèle-t-il tout en soulignant que « même s’il arrivait qu’une femme cultive sur une parcelle, le terrain appartient à un homme ». Selon lui, plusieurs facteurs sont à la base de cette inégalité qui s’observe dans la ville carrefour. Entre autres, il pointe du doigt les pesanteurs sociologiques et le physique de la femme.

Selon ses dires, depuis la nuit des temps, la femme n’est pas le chef de ménage. « Si elle arrivait à s’affirmer au foyer, ce problème n’allait pas se poser. Malheureusement chez nous ici, la femme accompagne seulement son mari pour les travaux champêtres », déplore-t-il.

En ce qui concerne le physique de la femme, Armand Adimi relève que la femme n’a pas les mêmes aptitudes que l’homme pour pratiquer l’agriculture. « Pour assurer la sécurité alimentaire, il faut cultiver. En matière d’agriculture, on a besoin d’effort physique. La femme n’est pas forte pour s’investir comme l’homme », insiste-t-il.

Pour le Chef d’arrondissement de Sodohomè, Ghislain Kpatcha, la femme utilise la terre pour la réalisation d’activités de production et la sécurité alimentaire du ménage ou de la famille. Elle est aussi une main d’œuvre familiale et participe à la préparation et/ou l’entretien des champs ou plantations appartenant aux hommes membres de la famille. Il reconnaît : « la femme qui a accès à la terre et l’exploite aide son mari en contribuant à entretenir le ménage ». L’Etat, précise-t-il, perçoit des taxes sur les produits vivriers issus du travail de la femme ou commercialisés par elle.

« Si nous avons les ressources financières, nous devons accompagner les femmes à accéder à la terre parce qu’en le faisant, nous (les structures décentralisées et l’Etat), nous nous rendons service sans le savoir », ajoute l’élu local qui conclut que la situation actuelle de la femme en matière de droit foncier doit évoluer même s’il faut lever quelques goulots d’étranglement.

Dans le même ordre d’idées que le Chef d’arrondissement de Sodohomè, le coordonateur de la Cellule de participation citoyenne (Cpc) de Bohicon, fait savoir que les femmes n’ont pas accès à la terre au même titre que les hommes. Pour Michel Klotoé, le constat dans la commune de Bohicon est que ce sont les hommes qui achètent les terres pour des travaux agricoles. Malgré l’existence de vaillantes femmes, peu d’entre elles ont les moyens pour s’acheter des terres et développer des activités agricoles à cause de la précarité dans laquelle elles vivent. « Dans la commune, il y a des femmes qui élèvent des poissons et qui rivalisent avec certains hommes dans la production du coton, l’élevage de lapin etc. Si nous les aidons pour un accès sécurisé aux ressources, notamment la terre, elles contribueront davantage au développement économique de notre pays », assure l’acteur de la société civile.

Ce diagnostic posé par les différents acteurs ne semble guère étonner Francis Adanlao, juriste, spécialiste des questions de genre. Pour lui, l’égalité juridique d’accès à la terre énoncée par le Code des personnes et de la famille (Cpf) et les différentes lois sur le foncier contraste avec les inégalités de fait qui se manifestent par des discriminations dont sont victimes les femmes et les filles. Insistant sur l’importance de la terre comme facteur de richesse ainsi que vecteur d’autonomisation des femmes et de sécurité alimentaire, il relève que les personnes de sexe féminin continuent d’être marginalisées en matière de droits successoraux. Or, l’héritage constitue le premier mode d’accès à la terre au Bénin. Il souligne aussi la nécessité de comprendre l’accès à la terre comme sa véritable maîtrise par les hommes et les femmes, seul gage de sécurité alimentaire. A cet égard, il rappelle que la terre constitue le premier bien qu’on peut mettre en hypothèque pour solliciter des prêts auprès des institutions financières, pour investir dans l’agriculture. Il conclut que priver les femmes d’un accès sécurisé à la terre équivaut à réduire leurs capacités de production de la nourriture tout en limitant leurs capacités à initier et à agrandir d’autres activités génératrices de revenu.

Plaidoyer pour inverser la tendance

L’accès non sécurisé et limité aux ressources naturelles, notamment la terre, constitue une injustice faite aux femmes. Ce qui ne laisse pas indifférents les acteurs, ceux de la société civile. Pour les rendre indépendantes financièrement, les sortir de la pauvreté et améliorer l’état nutritionnel des membres des ménages, ils ont fait des plaidoyers en direction des hommes, des familles, de la mairie de Bohicon et de l’Etat.

Le Responsable du développement rural (Rdr) recommande aux hommes d’attribuer un lopin de terre à leurs femmes afin qu’elles puissent s’affirmer à travers des activités génératrices de revenus comme l’élevage qui ne nécessite pas autant d’énergie que la production agricole végétale. A l’endroit des élus communaux, l’agronome Adimi suggère l’organisation régulière de séances de sensibilisation sur la nécessité les droits fonciers des femmes et la sécurité alimentaire. En direction des familles qui excluent les femmes de l’héritage foncier, il les exhorte à une répartition équitable des biens, car soutient-il, « tous les enfants sont égaux devant la loi ».

Elisabeth Yètomey, présidente du groupement « Minonkpo » sollicite pour sa part, l’accompagnement des Partenaires techniques et financiers pour que les femmes elles-mêmes disposent de leurs propres terres, de leurs matériels de travail et des forages modernes pour irriguer les plantations.

Quant au Chef d’arrondissement de Sodohomè, Ghislain Kpatcha, il propose une thérapie de choc pour régler le problème de la sous-alimentation et par ricochet de la sécurité alimentaire. En effet, conseille-t-il, l’Etat peut promouvoir les coopératives de femmes, en les aidant, à travers les Communes, pour accès sécurisé à la terre et une meilleure orientation dans les cultures, car la plupart sont illettrées.

« La terre appartient à l’Etat et aux Communes. Les réserves administratives peuvent être mises à la disposition des groupements de femmes pour les cultures », suggère le coordonateur de la Cellule de participation citoyenne (Cpc) de Bohicon. Aussi, souhaite-t-il que les structures de microfinance leur accordent des crédits pour acquérir des hectares comme les hommes et aider leurs familles et la République.

Déjà, le maire de la Commune de Bohicon, Luc Atrokpo, a eu un regard bienveillant à l’égard des handicapés de sa Commune en leur octroyant des terres sur lesquelles ils font du maraîchage. Mieux, il demande à l’Etat de veiller à l’application des dispositions du Code des personnes de la famille pour que tous les enfants bénéficient au même titre de l’héritage foncier de leurs parents.

Serge Adanlao