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CARMEN3
Carmen Toudonou

 La romancière béninoise vivant en France, Sophie Adonon, publie en 2013 le roman « Pour une poignée de gombos » chez Ouf Production. Il s’agit d’un récit quasi fantastique, mettant en jeu deux mondes normalement disjoints, mais qui se croisent par le truchement de la plume et de la verve de l’auteure. Un récit palpitant dans lequel la romancière étale son ancrage dans la terre de ses ancêtres, si éloignée, mais si proche grâce à la muse.

C’est le long d’une voie ferrée, avec ses rails bien parallèles que démarre cette « Tragédie béninoise », du mot de l’auteure même, sur la couverture. Des rails parallèles, à l’instar des univers distincts que Sophie Adonon fait coïncider dans cet ouvrage… Une mère envoie sa fille Julienne cueillir une poignée de gombos. Cette banale occurrence donnera lieu à plusieurs rebondissements qui finiront par le mariage puis le divorce de l’héroïne. Car, de l’homme dont Julienne tombe amoureuse lors de sa quête des pousses de gombos, sa sœur aussi est éprise. Elle n’hésitera pas à transcender l’omerta pour s’assurer les faveurs de son Tony, et induire ainsi la colère des divinités. Dans cette quête effrénée de l’amour, la sœur maudite ne récoltera que malheurs et misères, pour finir exécutée par les dieux tutélaires. A la faveur de cette singulière destinée, la romancière met en musique un certain nombre de thèmes liés à la vie sociale traditionnelle et moderne au Bénin.

 Un roman d’amour

 « Pour une poignée de gombos » est un roman portant sur l’amour. L’amour éternel et absolu, matérialisé par le couple des parents de l’héroïne. Un amour non conventionnel car, une grande barrière d’âge sépare les deux époux. Mais cette liaison reste pure et intacte, jusqu’à séparation induite par la mort. Il en est de même des jeunes amants, dont l’amour ne peut éclore au grand jour, mais qui resteront soudés jusqu’au bout. Hélas, la passion entre l’héroïne et son mari, d’une part, sa sœur et son conjoint de l’autre, ne connaît pas une aussi bonne issue, ce qui laisse à penser que l’amour vrai et pur dans cette œuvre, doit relever du domaine de l’interdit ou du tabou. D’ailleurs, ce sentiment paria n’est pas seulement celui qui lie un homme et une femme, c’est aussi l’amour formidable que nourrit Dansi, une femme infertile, pour son fils « trouvé » par les soins du vodoun Dan. Une passion dont elle bénéficie tant qu’elle le cache, dès lors que son malheur commence le jour où son secret est découvert.

 La trahison

 C’est aussi une œuvre sur la traitrise, ce roman un tantinet moralisateur. L’auteure met en scène deux sœurs, élevées dans les mêmes conditions par la même mère, mais dont l’une est jalouse de l’autre. Tel Caïn décidé à en finir avec son frère Abel dans la bible, Régisette n’a de cesse d’envier la bonne fortune de sa sœur Julienne. Évidemment, elle devra payer les conséquences de cette effronterie, et elle entrainera dans sa chute, ceux qui l’auront aidée à pactiser avec le diable. Et toujours dans cette veine de la trahison, Adonon aborde le thème de l’adultère qu’elle décrie en dépeignant les conséquences mortelles. « L’infidélité est un mur infranchissable qu’aucun couple n’escalade sans y laisser des plumes… » P95. Plus généralement, c’est sur la vanité de la vie que réfléchit l’auteure, démontrant qu’au-delà des tribulations de cette existence, l’on est destiné tôt ou tard à une mort encore plus certaine que la vie vécue. « A la fin, ne nous reste-t-il pas que le lopin de terre pour recueillir notre dépouille, ou l’urne pour contenir nos cendres… ? » P142.

 Rencontre du fétichisme et de l’animisme

 Il est frappant dans ce roman, de remarquer que Sophie Adonon dresse un tableau comparatif des panthéons judéo-chrétien et animiste, pour en venir à la conclusion que les dieux vénérés par tel ou tel adepte du vodoun béninois ne sont que les équivalents des anges qui peuplent les livres sacrés de l’Islam et de la Chrétienté. « Qu’on l’appelle Hêviosso, Shango ou Archange Saint-Michel, il traite les humains monstrueux de la même façon » P 163. Aussi, nous donne-t-elle à voir un amour éternel comme Florent Couao Zotti dans son « Fantômes du Brésil ». La scène finale dans laquelle les deux amants s’unissent pour toujours dans la mer n’est pas sans rappeler ce roman, à la différence notoire qu’ici, c’est à un véritable suicide que l’on assiste. D’ailleurs, le récit connaît une fin quasi shakespearienne, avec le décès ou la déchéance de presque tous les principaux protagonistes. Une véritable tragédie…

 Un roman déconstruit

 L’on note chez Sophie Adonon, un souci de description de son terroir natal dont elle magnifie un certain mode de vie, aujourd’hui presque désuet voire anachronique. Elle décrit nombre de recettes traditionnelles en voie de disparition, pour lesquelles elle fait pratiquement œuvre de naturaliste, tâchant de les consigner pour leur épargner un oubli imminent. Dans ce même sillage, le roman donne une description réaliste et fidèle des lieux, notamment plusieurs quartiers des villes de Cotonou et d’Abomey. Le récit est déconstruit, pour mieux entretenir le suspense. La langue est plutôt accessible avec quand même quelques rares termes de spécialité. La force de cette œuvre réside assurément dans la narration d’une histoire qui commence timidement pour monter en puissance et finir en apothéose. Entre réel et imaginaire, naturalisme et fantastique, l’œuvre se laisse lire et l’on ne peut que se pâmer devant l’imagination fertile de cette auteure qui, toute exilée qu’elle est, n’a pas pour autant occulté la conjoncture dans son pays ; ce terroir dont elle est passionnément amoureuse. Ce peuple noir, « mémoire de l’humanité », qu’elle invite à la renaissance en appendice : « il est tard, mais pas trop tard. »

 Carmen Toudonou