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Aubin Towanou opine sur l’aide de l’Etat à certaines corporations

Dans les sociétés modernes, portées vers l’individualisme à outrance, il est admis que l’État, garantissant l’intérêt collectif, assiste les plus vulnérables. Surtout que l’allocation chômage n’a aucun sens dans la nomenclature financière de certains pays dont le Bénin. Bien loin des démunis, il y a des personnes a priori privilégiées qui, au nom du caractère public de leurs productions (œuvres de l’esprit), bénéficient de l’attention des pouvoirs publics en terme d’accompagnement financière. Ceci, bien que leurs œuvres produisent des ressources substantielles pour leur compte. Plusieurs nations ont adopté cette pratique en comptant sur un retour sur investissement non quantifiable à première vue. Le Bénin ne déroge pas au principe et depuis quelques années, plusieurs fonds d’aides sont créés pour soutenir des corporations bien définies. Le fonds d’aide à la culture et l’aide de l’État à la presse privée, pour ne citer que ceux-là, illustrent bien le présent sujet.

Depuis quelque temps au Bénin, des personnes insoupçonnables développent dans l’opinion une tendance à laisser croire que ces aides constituent une prime à la paresse. Ignorant que dans d’illustres pays, des personnes lucides évoquent déjà la notion de ‘‘revenus universels’’. Cette position de reniement de l’aide est pour le moins surprenante même en situation de libéralisme économique au sens strict. Cependant, des arguments ne manquent pas pour soutenir ce sentiment que des personnes, bien instruites et respectables, développent. Oui, dans une certaine mesure, les privilégiés qui profitent généralement le plus desdits fonds ne travaillent pas beaucoup au sens noble du thème. Mieux, le clientélisme, la mauvaise gestion et le braquage (dans le sens de la raison du plus fort, est la meilleure) caractérisaient les mécanismes de répartition desdits fonds. Il y a quelques mois, ce qui s’y passait n’avait rien à voir avec les normes, même celles les moins contraignantes, de l’Administration en matière de finances publiques. Parfois, cette aide est assimilable à une assistance sociale accordée à des professionnels démunis et non à des porteurs de projets convaincants et fiables derrière qui la communauté nationale peut attendre un retour sur investissement dans le sens de la promotion du développement global du pays.

Une réforme incompressible

Ainsi, la réforme desdites aides est un impératif autour duquel s’affairent les nouvelles autorités au pouvoir depuis avril 2016. Mais à y voir de près, on n’est pas loin de passer une fois encore à côté de l’essentiel. Car, tout se passe comme si les récriminations justifiées à l’encontre de la gouvernance antérieure devraient être le référentiel de base dans la réforme de la gestion desdits fonds. Au risque même de dénaturer complètement les objectifs universels qui justifient l’institution de telles subventions.

Demander à Stan Tohon à quoi doit-il sa carrière d’artiste et il vous répondra qu’il le doit aux investissements, à fonds perdu, faits sur lui lorsqu’il était au collège au moment où les ‘‘Activités coopératives’’ étaient systématiques. Sagbohan Danialou n’en est pas trop loin. Posez la même question à l’artiste de renommée planétaire qu’est Angélique Kidjo et sa réponse ne s’écarterait pas de la précédente. La passion d’un directeur de collège ou d’un responsable aux activités coopératives scolaires a favorisé le financement, sans contrepartie, des activités qui ont permis l’éclosion desdits talents. Bien entendu qu’après cette base, il a fallu que ces personnes travaillent inlassablement, en termes de formation, pour y arriver sur le plan professionnel. Demandez la même chose à des artistes dans les grands pays développés et vous aurez des réponses similaires. Nous ne perdons pas de vue qu’il y a bien d’artistes qui ont un parcours atypique. Mais cela n’enlève rien au fait que les cadres d’expression créés par ailleurs contribuent prioritairement à l’éclosion des talents. D’ailleurs, l’histoire de l’humanité a montré que les meilleurs artistes n’ont pas commencé par les grandes écoles de formation. Mais c’est à la suite de la révélation d’un talent qu’une étoile montante passe parfaire sa maîtrise d’un art dans les écoles de formation professionnelle. Le ‘‘Massa’’ en Côte d’Ivoire, le ‘‘Fespaco’’ au Burkina Faso, etc. ont beaucoup apporté à l’éclosion de talent chez les artistes ivoiriens et burkinabés. Ces stars qui occupent actuellement l’espace sur les chaînes de télévision ‘‘A+’’, ‘‘Nolywood’’, etc. ont pris par ces canaux et bien d’autres pour en être là. Des espaces de visibilité télévisuels privilégiés où le Bénin est visiblement peu représenté. Des espaces à considérer à défaut d’en disposer les nôtres propres. Les nôtres qui mettront d’ailleurs du temps à se mettre en place tant que la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac) continuerait avec sa politique actuelle. Nous reviendrons spécifiquement certainement sur ce dernier aspect qui sort du cadre du sujet sous analyse.

Un retour sur investissement s’y trouve

Lorsqu’on est partisan de la politique de subvention ou de financement à fonds perdu en ce qui concerne lesdites aides de l’État, comment justifie-t-on l’intangible principe de rentabilité, même lorsqu’elle doit être indirecte, des fonds publics investis ? Sans avoir la meilleure réponse qui soit, on peut analyser le fait sous plusieurs angles. Le retour sur investissement, dans le secteur sous analyse, est toute autre chose qui passe par la valorisation des œuvres et de leurs cadres de production. Il s’agit de valoriser la culture afin de promouvoir une industrie culturelle dans laquelle l’œuvre de l’esprit prend de la valeur marchande et produit de la richesse. Ainsi, les acteurs culturels gagnent des ressources importantes et partant paient à l’État des impôts subséquents. Pour y arriver, il faut des interventions de l’État. Celui-ci peut par exemple acquérir des œuvres réalisées par les artistes en général. Prenons le cas des plasticiens béninois à titre illustratif. Si l’État achetait leurs créations et les exposait dans l’espace public, il apporterait un soutien direct et indirect auxdits artistes. Ce faisant, ces œuvres feront partie du quotidien des usagers de l’Administration, qui pourraient en tomber amoureux et chercher à les acquérir à leur tour pour leur propre compte. Ainsi, les artistes de ce secteur peuvent s’enrichir et partant, payer des impôts significatifs. Par ailleurs, lorsque l’État ne prend aucune disposition en vue de promouvoir le livre, dans un pays où la lecture n’existe bien souvent que de manière marginale en milieu scolaire, l’écrivain ne peut vivre de ses œuvres de l’esprit. Par conséquent, il ne participera que dérisoirement aux finances publiques. Dans le pire des cas, son esprit produit des œuvres qu’il ne pourra valoriser parce qu’elles mourront à l’étape de manuscrit. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le précédent développement est valable pour les nombreux artistes et acteurs culturels qui peinent à s’affirmer sur le marché béninois, lorsqu’ils sont réduits à leurs propres moyens. Et lorsqu’on aborde la question relative à la visibilité que les acteurs culturels apportent à leur pays sur le plan international quand ils se révèlent au monde, on apprécie l’autre apport majeur qu’ils portent en termes de retour sur investissement quand ils ont préalablement bénéficié du soutien public.

Au demeurant, comme nous l’avions soutenu dans l’un de nos livres intitulé ‘‘Le destin du Bénin’’, sous titré ‘‘Le nouveau départ’’ ( août 2015), il apparait clair qu’une aide publique à la promotion de la culture, et même à d’autres corporations, apporte beaucoup, bien que souvent indirectement, au développement global d’un pays. Et pour espérer produire cette valeur ajoutée, il faut en amont investir en l’homme, dans les structures adéquates d’encadrement et de promotion ainsi que dans la valorisation des œuvres produites.

Aubin R. Towanou,

journaliste-écrivain