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Clotaire Olihidé

L’année 2015 aura marqué, comme les autres années, des personnalités. Cette année des élections législatives, communales, municipales et locales a enregistré des événements malheureux comme l’incendie du marché Dantokpa, l’insurrection populaire et le scandale Ppea2. Retour sur lesdits faits avec la lecture de Clotaire Olihidé, Placide Clédjo, Gilles Gohi et Jean-Baptiste Elias. 

 Clotaire Olihidé : « La Lépi peut mieux faire »
Le Matinal : Vous êtes spécialiste des questions électorales. A l’entame de l’année 2015, il y a eu beaucoup de craintes concernant les deux dernières élections. Elles ont eu lieu en avril et en juin dernier. Avec le recul, comment appréciez-vous le déroulement de ces scrutins ?
 Clotaire Olihidé : Bonjour Madame ! Je peux dire aujourd’hui que les élections de 2015 ont eu lieu grâce à Dieu  dans des conditions plutôt acceptables. Je dis grâce à Dieu, je le fais exprès  parce qu’il y a eu comme  un manque de préparation, un manque d’anticipation pour ces élections, au point où  tout le monde a craint, à un moment donné, qu’il y ait de désordre et de disfonctionnements. Evidemment qu’il n’en a pas manqué. A la fin, on a quand même pu s’en sortir. Personnellement, moi, je ne  m’attendais pas à ce que les dégâts puissent être aussi circonscrits,  mais encore une fois, il faut peut-être croire que quelque part,  Dieu est à nos cotés dans ce pays,  parce que si cela ne tenait qu’à nous, il y a longtemps qu’on serait déjà  passé à côté.
  Les résultats issus des urnes n’ont pas été contestés. Toutefois, des recours ont été formulés au niveau de la Cour suprême. C’est le moment de revenir sur certains contentieux et leur dénouement.
  Dès lors que vous dites que des recours ont été déposés, ça veut dire que les élections ont été contestées et ce sur quoi je peux être d’accord avec vous c’est qu’elles n’ont pas été contestées violemment.  N’empêche que dans le pays, il y a quand-même eu des remous, surtout dans la Donga où les populations se sont soulevées contre les élus qui ont été proclamés par la Cena. Ceci, parce qu’elles ont estimé qu’il y a eu des tripatouillages. Heureusement, ça a été circonscrit. Ça a été très rapidement canalisé et les Béninois ont commencé par comprendre, de plus en plus, que lorsqu’on veut  contester, on le fait devant les tribunaux et  devant la Cour suprême. C’est pour cela d’ailleurs qu’il y a eu les recours dont vous parlez tantôt. La plupart des contentieux étaient surtout relatifs au positionnement sur les listes électorales.
  Et parlant de recours, est-ce qu’on peut évoquer des exemples?
  Si vous prenez, par exemple, le cas de Bohicon, les populations se sont soulevées contre le positionnement d’un des candidats sur la liste électorale de la Rb. Ça s’est calmé après parce que ce monsieur,  après avoir été élu, a discuté le poste de maire avec M. Luc Atrokpo. Il a été battu à plate couture. Donc, progressivement tout s’est calmé. Il y a eu également de protestations par rapport à l’élection de certains maires  que certains  estiment illégale. Par exemple, je prends le cas de la commune de Malanville où, pour élire le maire, le préfet a exigé que ce soit un candidat d’un camp qui soit proposé et qu’il n’accepterait pas deux candidats. Ça a été fait par force, mais finalement la Cour suprême a rendu une décision. Ce maire aujourd’hui, son élection a été invalidée et ils vont devoir reprendre. Prenant l’exemple de la commune de Bassila ou la coalition Abt réclamait eu la majorité, alors que la Cena a proclamé  les Fcbe  comme  majoritaires. Abt a porté plainte et a finalement eu raison. Ainsi le droit a été rétabli. J’ai l’impression que  dans la plupart des cas où nous avons eu des recours, la justice électorale était rétablie et c’est la preuve que nous pouvons encore compter sur  la justice pour remettre les individus dans leurs droits.
 Pourrait-on alors dire, sans se tromper, que tous les contentieux ont été vidés à la date d’aujourd’hui ?
  Je sais que beaucoup de contentieux ont été déjà vidés. Le code électoral donne à la Cour suprême six mois pour vider tous les contentieux. Je crois que, de juin à ce mois, nous avons déjà atteint les six mois pour  ne pas dire que nous les  avons déjà dépassés. Je n’entends plus ces derniers temps qu’il y a eu des recours qui aient été vidés.
  Quelle  appréciation faites-vous de  la prestation des différentes institutions à savoir, le Cos –lépi , la Céna et la Cour constitutionnelle lors des dernières élections ?
 S’il y a une institution qui a beaucoup stressé les Béninois, c’est le Cos-Lepi. Il y a eu plusieurs rendez-vous manqués, beaucoup d’atermoiements, la Lépi a été sortie par force. Les cartes d’électeur ont été distribuées dans des conditions que tout le monde connaît. Si on doit noter la Lépi, on dira tout simplement qu’elle peut mieux faire car ça a failli dégénérer avec cette Lépi. Pour ce qui est de la Cena, je peux dire que la prestation a été mi-figue, mi-raisin. Pour une institution installée plus d’un an avant les  élections de 2015, précisément le 1er juillet 2014, elle a eu largement le temps de préparer, surtout qu’elle n’a pas à gérer la liste électorale. Mais malheureusement, on a constaté qu’il a eu beaucoup de disfonctionnements qui ont été heureusement rattrapés. Du coup, on n’a pas eu les élections  parfaites qu’on aurait souhaité. Donc, on espère que prochainement nous aurons mieux. Enfin, vous parlez de la Cour constitutionnelle et de la Cour suprême. Ce sont ces deux juridictions qui connaissent du contentieux. Concernant la cour suprême, je crois qu’elle a joué sa partition. La cour constitutionnelle également. J’avoue qu’elle n’a pas eu à beaucoup intervenir, puisqu’il n’y a pas eu énormément  de recours par rapport  aux législatives. Mais,  les quelques recours qu’elle  a  connus, je crois qu’elle les a vidés  aussi de façon plutôt acceptable.
  Parlant de ces institutions, des voix s’élèvent contre le mode de désignation des membres ou responsables et leur constitution. D’aucuns estiment que, par exemple, le Cos-Lépi ne devrait pas être formé d’acteurs politiques.
 Je suis aussi de ceux là qui pensent qu’un organe qui doit gérer les élections ne doit pas être composé d’élus, pas d’acteurs politiques et à plus forte raison d’élus parce que le Cos-Lépi est constitué de députés. On est comme dans un marché où les personnes sont à la fois juges et parties. Ce n’est pas sain .Donc, je suis de ceux qui pensent qu’il faut sortir les députés du Cos-lépi. Je pourrais être extrémiste pour dire même les acteurs politiques. Il faut les éliminer. À la rigueur, on peut encore accepter qu’ils soient membres du cos-lepi, s’ils ont le profil. C’est acceptable, mais si on peut totalement  éliminer  les acteurs politiques, ce serait tant mieux de mon point de vue. Il en est de même de la Cena. Elle est composée aujourd’hui d’acteurs politiques qui sont désignés à l’Assemblée nationale pour la plupart, le magistrat qui est censé être un élément neutre est également désigné à l’Assemblée nationale. Au final, quand on voit le mode de désignation, à ce niveau, ce ne sont pas des députés. Ce sont des politiques. Mais, à défaut de le faire, qu’on fixe au moins des critères professionnels pour que ceux qui viendront des partis politiques soient quand même des connaisseurs du sujet. Ça facilitera les choses et permettra d’avoir mieux.
 Quelles sont les lacunes du Code électoral ?
 Le code comporte un certain nombre de lacunes et comme dans tout texte, les insuffisances se révèlent à la pratique. D’entrée de jeu, je dois dire qu’il y a beaucoup d’avancées dans le code. Ça il faut le reconnaître, mais il y a beaucoup d’insuffisances. Je viens d’en citer une en parlant du mode de désignation des membres de la Céna et des membres du Cos-lépi qui pose problème. Une autre insuffisance dont je pourrais parler, c’est un peu la question de la proclamation des résultats des élections. Il faudrait que le code fixe une limite à la Cena pour la proclamation des résultats parce que, sans limite, c’est stressant pour tout le monde de se voir sans résultats à une ou deux  semaines des élections parce qu’on ne sait pas tout ce qui se passe pendant tout ce temps là. En termes de limite également, il va falloir clarifier un peu aussi la question de l’élection des maires, parce que cela a créé beaucoup de problèmes, la disposition du Code qui règle cette question-là n’est pas suffisamment explicite. Ce défaut d’explicité a suscité beaucoup d’interprétations qui ont conduit à plusieurs recours à la cour suprême. Aussi la question des candidatures indépendantes aux élections communales et locales  me tient à cœur parce que les élections de proximité, si on doit tout laisser aux mains des politiques, on  n’ira pas au développement  dont on parle tant. Car, lorsque les politiques sont au commande des communes, ils font évidemment plus de politique que de développement alors qu’il y a des acteurs au niveau de nos communes et qui ne sont pas dans des partis politiques qui sont plus proches des populations. On gagnerait à revoir toutes ces insuffisances-là.
  Comment interpréter l’impression de nouvelles cartes d’électeur pour la présidentielle alors que les anciennes ont été utilisées, il y a 6 mois pour les dernières élections ?
  Si vous vous souvenez des conditions dans lesquelles les cartes d’électeurs ont été imprimées et distribuées, il y a six ou sept mois, vous aurez compris que c’était de l’improvisation. L’équipe à Sacca Lafia, après plusieurs mois de tergiversation,  a fini par nous sortir  quelque chose parce que moi je n’appelle pas ça une carte d’électeur. Mais, il fallait aller aux élections. Donc, il nous fallait une carte. Il nous faut quelque chose de plus solide, de plus acceptable et je crois que c’est dans cette optique-là qu’il a été retenu de nous confectionner de nouvelles cartes qui seraient, cette fois-ci, de vraies cartes. On aurait pu nous épargner de cela.
  Quelle est la différence entre la configuration du paysage politique actuel  et celle qui a prévalu avant les législatives et les élections de proximité ?
 Les élections passent mais  ne se ressemblent pas. Il y avait eu les législatives et les communales actuellement. Nous allons vers la présidentielle et si vous faites bien attention, vous allez vous rendre compte que les différentes alliances qui étaient aux dernières élections sont en train de se défaire pour se refaire par ailleurs. Autrement, on est en train d’assister à un bouleversement de la classe politique, à une reconfiguration de la classe politique, ce qui est normal. Vous verrez qu’à la vielle de chaque élection présidentielle, il y a toujours ce jeu de chaise musicale qui se fait. C’est la fin d’un cycle. Donc, il faut reprendre un autre cycle parce que c’est l’élection présidentielle qui tient tout le reste. Personne ne veut manquer ce rendez-vous là. Les acteurs politiques entrent dans leur calcul pour voir là où ce sera plus favorable. C’est un jeu qui se joue au collectif, surtout à l’individuel. Donc, en résumé, il y a déjà une évolution qui s’observe entre la configuration politique du pays aujourd’hui qu’il y a  six mois. Je peux pratiquement affirmer qu’avant même le 28 février, il y  aura encore beaucoup de bouleversements.
Réalisation Claudine Vodounon et Aurel Loko