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CARMEN3
A la découverte de  »Salamè » de Camille Amouro avec Carmen Toudonou

 C’est sans doute le plus discret des écrivains béninois. Camille Adébah Amouro n’en possède pas moins une verve poétique et théorique, à en faire saliver des plus apathiques. En 2006, il publie chez Carnets Livres « Salamè », avant tout un manifeste de « son théâtre », mais aussi un livre de mélanges, dans lequel se côtoient pièces de théâtre, nouvelles et discours théoriques, tous portés d’un souffle unique : celui d’un monde décadent, mais dont les actants veulent encore croire à des lendemains confiants. Ma lecture du chef-d’œuvre.

Un parallélépipède enrobé de pagne wax : l’on croirait presque avoir un agenda, un bibelot de luxe, en tous cas une pièce de collection entre les mains. C’est pourtant un livre. Le livre de Camille Adébah Amouro. La démarche de création de cet ouvrage se veut éclectique, jusque dans le choix de la forme : juste 300 exemplaires reliés à la main, et emballés d’un morceau de tissu wax fabriqué au Nigéria, le tout confectionné en France. Et ce choix n’a rien d’anodin ; les personnages de ce livre sont tantôt d’ici, tantôt d’Occident, toujours tiraillés entre deux possibles, jamais satisfaits de leur réel mais croyant en la possibilité d’une rédemption. A moins que ce soit l’auteur même qui vient nous restituer son vécu double, à la frontière de deux mondes se regardant en chiens de faïence, non pas antithétique, en recherche d’un équilibre toujours fugace… Le recueil donne à lire deux pièces de théâtre, deux courtes nouvelles et deux discours théoriques sur le Salamè, avec en annexe quelques textes fondateurs du théâtre.

 Manifeste du Salamè

 Le mot « Salamè » qui est aussi le titre de cet ouvrage est la forme de théâtre qu’a choisi Amouro. Dans les trois textes théoriques présentés dans le livre, il se défend d’être l’inventeur du genre. Plus précisément, il considère plus le Salamè comme une pratique plutôt qu’un genre théâtral. Ici, ce sont des acteurs qui racontent des histoires vraies en les grossissant. La structure du texte est donc narrative. Elle emprunte des procédés locaux de la culture du Sud Bénin. Les personnages, peu nombreux sur scène (2 ou3), racontent chacun leur histoire. Ce qui met souvent en scène une impossibilité de dialogue : les personnages parlent chacun à son tour mais se parlent rarement. Le but déclaré est ludique, ce qui justifie une absence de tension narrative : « structurellement, le Salamè est un exercice sur le langage donc sur le code » P7. Dans la pièce « Brenda Oward », la première du recueil par exemple, ce sont deux personnages, un Européen et un Béninois, qui se rencontrent, et ce faisant, racontent l’Afrique et l’Europe à travers la guerre libérienne, l’immigration choisie, la pollution, la corruption, la misère, etc… Mais le véritable problème que pose ce texte est celui de l’altérité : quelle place pour l’autre, pour l’étranger dans un monde sans cesse en mutations ? C’est la question qu’évoquent les histoires de Motolari, le professeur de mathématiques raté parce qu’il ne croit pas en l’existence du zéro et Elie, le Français banlieusard qui se retrouve sur un coup de tête à Cotonou.

 Satire politique

 De chacun des textes, suinte une certaine haine des politiques qui, visiblement pour l’auteur, ne servent pas à grand-chose : « Le rôle du gouvernement dans ces pays-là, c’est de voter pour ou contre la position des officiels français aux Nations-Unies » P26. Ainsi, dans la seconde pièce de théâtre, « Gogo la renverse », les dirigeants sont encore dans le viseur de Camille Amouro. Au cœur des échanges, des sortes de meurtres rituels avec mutilations de corps, une espèce de scabreuse ambiance qui n’est pas sans rappeler celle régnant dans « La vie et demie » de Sony Labou Tansi. Évidemment, les occidentaux non plus ne sont pas ménagés avec une critique acerbe de l’aide au développement : « C’est toujours ainsi la coopération décentralisée. Ils nous envoient des choses bizarres sans qu’on leur demande quoi que ce soit et ils disent : voilà, c’est ce qu’il vous faut » P72. Ce même thème est repris dans la nouvelle « Les pets de Pierre Casanova le même » dans lequel Amouro décrie cette absurde coopération au développement à travers le portrait d’une jeune coopérante parfaitement inutile, « une jeune femme dynamique, pleine d’énergie et de confusion… ». Le problème de la monnaie dans la zone Cfa est également resté en travers de gorge de l’auteur lorsqu’il fait dire à un personnage français : « …ces gens-là, c’est nous qui continuons à fabriquer leur argent » P28.

 Dérisions

 Dans un style rabelaisien, la plume de Camille Amouro n’épargne pas grand monde. Il tourne en dérision les hommes de science voire la science en elle-même : « cela peut paraître redondant d’être anthropologue français et chercheur, mais c’est ainsi qu’on nous présenta la chose » P114. Il raille également l’art contemporain qui fait trop souvent, à son goût, montre d’une certaine vacuité. Enfin, il se gausse des médias capables d’aller jusqu’au burlesque dans la recherche du scoop. En général, c’est à toute la société béninoise attentiste et pas assez engagée qu’en veut l’auteur : « je me fous de l’avis global d’une société où l’indulgence est tolérée comme une preuve d’allégeance » P99. Certains des textes font appel au surnaturel. Ainsi en est-il de la nouvelle « Le crapaud de Kodjo » dans laquelle une femme porte en elle un crapaud. Il s’agit d’une narration sur le thème de l’infidélité parce que la femme que décrit Camille Amouro est habituellement dévergondée, légère, plantureuse, lubrique. Seule l’une d’elles, la lieutenant Awowo, est présentée comme une femme de pouvoir et n’est pas définie par rapport à sa sexualité. L’écriture est par endroits même misogyne : « …certaines femmes devraient parfois arrêter de penser. Cela évite…de dire des bêtises. Et même d’en faire » P 105.

 Un style truculent

 L’écriture de Camille Amouro est paillarde et sexualisée par endroits, mais sans être vulgaire. Les dialogues sont ponctués de chansons grivoises et populaires en langues du Sud-Bénin. Le verbe est à la fois populaire et philosophique, contestataire surtout, avec une poétique tant épurée qu’engagée et teintée d’humour noir. Cette gouaille se veut également provocatrice : « Ce n’est pas en France que tu irais apprendre un français correct ! » P58… Chaque ligne est rondement amenée, chaque mot, on le sent, a été pesé. Camille Amouro est un esthète. Un poète. Au sens où le conçoit Arthur Rimbaud dans l’un des textes annexes du recueil : « Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » P157. « Salamè » nous donne à voir cette douce folie par laquelle l’auteur se fait « l’âme monstrueuse ». Car il chante la mort. Il chante le sexe. Il chante la danse : « Et si la mort n’était qu’une danse oubliée… ».

 Carmen Toudonou