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zemidjans
Les zémidjans, une tradition de l’Ouémé qui s’est généralisée

À l’instar de beaucoup d’autres pays africains et asiatiques, le Bénin a une tradition de service du vélo-taxi, notamment dans les zones rurales. Cette activité s’était développée particulièrement au sud-est dans le département de l’Ouémé. Le vélo-taxi s’est illustré dans le transport des personnes et des biens. Ce service a joué un rôle important dans la commercialisation de l’akassa (kanan en langue locale), base de l’alimentation des Ouémènous, d’où son nom « taxi-kanan ».

Les Béninois ont su faire évoluer cette expérience pour répondre aux besoins pressants de déplacement des populations, notamment celles qui sont en milieu urbain. Deux faits majeurs sont à la base de cette évolution. Le premier est relatif aux effets pervers des Programmes d’ajustement structurels (Pas) avec leurs corollaires de gel du recrutement des jeunes diplômés à la fonction publique, la dégression de l’effectif pléthorique des Agents permanents de l’État (Ape). Cette situation a pour conséquence une paupérisation des populations, en particulier des jeunes en quête du premier emploi et des agents licenciés se retrouvant du jour au lendemain au chômage. Ces citoyens en difficulté sont devenus très actifs pour gagner leur pain quotidien. Ainsi, le secteur du transport a été investi par ces nouveaux débrouillards de la société. Le second a trait à l’accroissement démographique des centres urbains comme Cotonou et Porto-Novo, respectivement capitale économique et capitale administrative. En effet, la population de Cotonou a plus que doublé entre 2002 et 2010, passant de 665 100  à 1 364 911  habitants, soit un taux d’accroissement de 105,21 %. Il en est de même pour Porto-Novo dont la population s’est accrue de 40,6 % au cours de la même période. Ce gonflement de la population urbaine pose de nouveaux problèmes tels que le déplacement des groupes à bas et moyen revenu. Cette situation est d’autant plus préoccupante que ces deux villes sont mal desservies par les taxis-villes et se distinguent par l’inexistence de transports en communs publics. Dans ce dernier cas, les différentes initiatives entreprises ont tourné court. En effet, avec cette évolution démographique, l’offre de service taxi automobile a connu une demande croissante. En outre, le parc des taxis automobiles existants a pris un sérieux coup de vieillesse. Mieux, avec le temps et craignant de mettre à rude épreuve leurs véhicules, les chauffeurs de taxi refusaient catégoriquement de desservir les rues communément appelées Vons (Voies orientées nord-sud).
Secteur d’insertion par excellence
Cette situation offre une opportunité inespérée aux victimes des programmes d’ajustement structurels de créer une Activité génératrice de revenu (Agr), sans oublier les fonctionnaires à la recherche de revenus supplémentaires afin de faire face au retard observé dans le paiement des salaires. C’est ainsi que naquit dans la deuxième moitié des années 80 et au début des années 90 le service urbain des taxi-motos appelé communément « zémidjan » ou plus simplement « zem » qui a le mérite de satisfaire une demande précise. Le phénomène a commencé avec des débrouillards qui enfourchaient leurs propres motos et proposaient leurs services. Par la suite, cela a pris progressivement de l’ampleur. En plus des citadins, le développement des taxis-motos a attiré de nombreux ruraux dans les centres urbains, contribuant ainsi à amplifier le phénomène de l’exode rural. Le métier de conducteur de taxi-moto est facile d’accès à condition d’avoir une moto et d’être enregistré à la mairie moyennant un droit annuel de 5 100 FCfa, soit 7,77 euros, dans le cas de Cotonou. C’est une activité professionnelle qui fait désormais partie des métiers de l’artisanat, conformément au règlement n°01/2014/Cm/Uemoa portant code communautaire de l’artisanat de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Le métier de conducteur de taxi-moto est répertorié dans le projet de la nomenclature révisée des métiers artisanaux au Bénin. C’est un moyen d’insertion économique rapide, aussi bien pour les citadins que pour les ruraux, au mépris même des connaissances élémentaires du code de la route. On y retrouve également les ressortissants des pays de l’Afrique de l’Ouest tels que les Burkinabés, les Guinéens (Conakry), les Maliens, les Nigérians et les Nigériens.
Caractère multiservice
Le « zémidjan » offre un service de transport des personnes et des biens. De ce point de vue, le taxi-moto fournit un service accessible à sa clientèle. Cette prestation de service est non limitée dans le temps. Elle est disponible 24/24 h. Au plan spatial, le service du « zémidjan » est aussi illimité : il dessert toutes les voies orientées nord-sud en bravant toutes les intempéries saisonnières à savoir la pluie, le soleil, le vent, la poussière, le froid et cela quel que soit l’état des voies. La prestation de service du « zémidjan » est : (i) souple et adaptée parce que répondant à un besoin clairement exprimé ; (ii) flexible parce que permettant, à la demande du client, de faire une ou plusieurs escales en cours de trajet ; (iii) négociable en ce qui concerne le coût du transport. Elle est souvent ponctuelle et s’inscrit dans le court terme, mais peut-être aussi contractuelle à moyen et long termes, offrant des possibilités d’abonnement en matière de transport scolaire des enfants, de déplacement à caractère professionnel ou de livraison de divers produits à la demande du client. Ce qui caractérise fondamentalement le « zémidjan » est que son utilité pour la société va au-delà de ses prestations de services de transport des personnes et des biens.
Des sources d’informations
Dans les localités dans lesquelles ils exercent, les zémidjan constituent une source d’informations fiables et diverses. En effet, ils sont généralement bien informés. Ils sont aussi, par le système de communication « de bouche à oreille », des relais, des amplificateurs et d’éminents commentateurs d’informations diffusées par les médias et aussi des faits divers. Dans ce cadre, ils disposent de nombreux points de regroupement de revue des gazettes du jour et d’écoute radiodiffusée, de revue de presse par des animateurs de renoms tels que Dah Houawé de radio Capp Fm. Ces points offrent des tribunes de commentaires, de discussions houleuses débouchant parfois sur des pugilats.  Les zémidjan sont aussi mis à contribution dans des initiatives de filature généralement à des fins privées. Aussi, collaborent-ils avec les services de renseignements généraux. Ils constituent une source privilégiée d’informations au service de la clientèle. Sans recourir à leur service de transport, les « zémidjan » sont souvent consultés en cas de recherche d’un lieu (travail, domicile), d’une famille, d’une personne, d’un site événementiel, parce qu’ayant une bonne connaissance de la localité et de ses habitants. Leurs différents lieux de regroupement constituent pour leur localité des points d’informations fiables non tarifées. Ainsi, les zémidjan constituent au Bénin un réseau social non virtuel très dynamique et efficace. Ils sont actifs, aussi dans la chasse aux images qu’ils balancent en temps réel sur les réseaux sociaux.
Sur le front de la sécurité
Les « zémidjan » sont aussi très actifs sur le front de la sécurité publique dans les villes et les campagnes. Ils sont efficaces dans la traque des voleurs et d’éventuels auteurs d’accident de circulation en cavale. En cas d’accident, ils s’illustrent également dans l’assistance à personne en danger en ce qui concerne les premiers secours en attendant l’éventuelle arrivée des sapeurs-pompiers. On les retrouve de façon spontanée dans les tâches de décongestionnement du trafic routier aux heures de pointe à certains carrefours en l’absence des forces de l’ordre. Les zémidjan s’investissent dans le rôle de motards, aussi bien pour les événements heureux que malheureux.
Utiles à des fins publicitaires 
Les « zémidjan » sont très impliqués dans  les actions publicitaires destinées à faire la promotion d’un nouveau produit ou relancer la vente d’un produit existant. Ils sont aussi sollicités pour soutenir des actions de sensibilisation des populations à des fins de santé publique. À l’occasion de ces actions, ils sont organisés en caravane et défilent en uniformes aux couleurs et aux slogans appropriés.
Alliés et soutiens politiques
Les « zémidjan » sont de précieux alliés des hommes politiques qui font appel à eux pour amplifier leurs actions de séduction, de charme et de mobilisation des masses populaires. Ils sont particulièrement sollicités et actifs lors des campagnes électorales. Ainsi, on les retrouve dans les caravanes propagandistes, des meetings, des marches de soutien ou de protestation, etc. Cet activisme fait de leur corporation un groupe fortement engagé et politisé.
Confidents et conseillers
En outre, les « zémidjan » jouent, très souvent par rapport à leurs clients, le rôle de confidents et de conseillers de circonstance. En effet, leur disponibilité  leur confère un sens de l’écoute, qui permet à des personnes accablées par un problème d’échanger avec eux afin de se soulager. De ce point de vue, les « zémidjan » jouent un rôle de psychologue.
Prestataires
Les taxis-motos sont des prestataires de services des temps modernes dont l’offre répond à de nouveaux besoins. On a donc affaire à des conducteurs de taxi-moto multiservices. Entre 1992 et octobre 2014, on dénombre dans la seule ville de Cotonou, 102 896  conducteurs de taxi-moto enregistrés. La municipalité de Cotonou délivre par an, environ 10 000 autorisations pour l’exercice du métier de conducteur de taxi-moto. Leur uniforme de couleur jaune se retrouve partout et fait de Cotonou, selon certains observateurs, « la ville jaune ». Le développement de ce nouveau mode de transport a sonné le glas des taxis automobiles dans les villes comme Cotonou et Porto-Novo.
Face à cette forte concurrence dans les centres urbains, les taxis automobiles se contentent de desservir les centres villes. Ils facilitent ainsi l’arrivée des populations périurbaines au centre-ville et vice versa.
Préjudices causés par les conducteurs de taxis-motos
S’il est vrai que les « Zémidjan » se révèlent d’une grande utilité pour les populations, il n’en demeure pas moins qu’ils sont sources de nombreux désagréments. Les conducteurs de taxis-motos dans leur grande majorité ne se conforment pas à l’exigence d’avoir un permis de conduire de catégorie A. Nombreux sont ceux qui se jettent dans la circulation au mépris des règles les plus élémentaires de la circulation routière, entre autres : le respect des feux tricolores, le respect de la priorité à droite, le port de casque, la prescription de clignoter pour signaler un changement de direction, etc. De par ces pratiques, ces conducteurs font courir de hauts risques d’accidents graves à leurs clients et aux autres usagers de la route. Les « Zémidjan » sont passés maîtres dans les agressions et menaces verbales sur fonds de grossièreté. Dans cette profession, on retrouve également des brebis galeuses qui braquent leurs clients au moyen d’arme blanche ou  d’arme à feu. Ces hors-la-loi, opèrent généralement la nuit aux lieux de débarquement des passagers tels que les auto-gares et les stations d’arrêt des bus en provenance de l’intérieur de l’espace national ou de l’extérieur. La pénibilité de ce métier est un gros alibi pour bon nombre d’entre eux qui s’adonnent à l’alcool et à la drogue afin de braver les intempéries. Ces habitudes créent des désagréments aux clients qui subissent des odeurs nauséabondes et quelques fois des réactions inattendues et inappropriées de la part de leur conducteur.  On retrouve dans cette corporation de nombreux Sans domicile fixe (Sdf) qui passent la nuit à la belle étoile allongés sur leur moto transformée pour la circonstance en lit. Ces dortoirs à ciel ouvert se retrouvent un peu partout dans la ville de Cotonou et servent d’Indicateurs objectivement vérifiables (Iov) de manifestation de l’exode rural dans la capitale économique. Ces types de regroupements nocturnes servent de mesures de sécurisation pour ces conducteurs qui sont souvent victimes d’attaques crapuleuses et de vols de leur précieux engin.
Développement du phénomène à l’international
De Cotonou et de Porto-Novo, le phénomène de taxi-moto a gagné toutes les villes du Bénin et même les villages. C’est un mode de transport qu’on retrouve à présent dans de nombreuses villes africaines. Le Bénin est le berceau du taxi-moto sous sa forme multiservices qui se propage rapidement dans toute l’Afrique subsaharienne (Burkina Faso, Nigeria, Niger, Tchad, Togo, etc.). L’Europe n’est pas à l’abri de ce phénomène, car on assiste, ces dernières années, à Paris au développement des taxis-motos de grosse cylindrée pour des courses en direction de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. En effet, les années 2013, 2014 et 2015 ont été marquées par la grogne des taxis avec plusieurs mots d’ordre de grève de l’intersyndicale des taxis contre la concurrence des motos taxi ou des voitures de tourisme avec chauffeurs (Vtc).
Par Cyr Davodoun, socio-économiste