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Carmen Toudonou fait découvrir l’oeuvre de Azaratou Baboni

La romancière béninoise, Azaratou Baboni, fait, en 2011, son entrée dans l’univers littéraire avec l’ouvrage « Vie de femme, Vie de sang ». Il s’agit d’une biographie romancée parue aux éditions Plurielles qui retrace un parcours atypique d’une femme humiliée, décidée à relever la tête pour brasser le bonheur à pleins poumons. C’est également une ode à l’espoir pour toutes les personnes abusées. Décryptage.

Devrait-on aimer pour souffrir ? C’est la principale interrogation au cœur de ce court roman de 123 pages. L’ouvrage fonctionne comme un exutoire de peines longtemps cachées et dont l’écrivain souhaite faire la catharsis pour s’ouvrir à de nouveaux horizons envisagés plus cléments. Ainsi, de l’adolescence à l’âge adulte, l’auteure, Azaratou Baboni, se raconte, à travers les événements heureux et surtout malheureux qui jalonnent sa vie matrimoniale. Avec l’amoureux, puis le bourreau de sa vie, les choses commencent, pourtant, sous de bons auspices ; très tôt, malgré une puberté fragile marquée par une première tentative de suicide, elle pense trouver l’eldorado dans les bras de Ambroise. Celui-ci se révèle, cependant, assez tôt, un gigolo prêt à profiter des biens matériels de sa « femme » et fort prompt à découcher et lui faire des enfants dans le dos. A force de persévérance et de courage, Azaratou Baboni finira par se dépêtrer de cet encombrant amour. Elle y aura pourtant laissé beaucoup de plumes. Séquelles physiques, séquelles morales surtout.

 Vie de sang

 Le thème principal de ce roman est celui des violences faites aux femmes. La narratrice nous immerge au cœur d’un quotidien conjugal fait d’humiliations, de mépris et de coups portés. La violence ici n’est pas seulement physique, elle s’accompagne de trahisons, de propos déplacés et de fugues sentimentales. Entre une héroïne passionnément amoureuse et son conjoint aux antipodes de ce noble sentiment, le fossé est créé dès le départ, et tous les efforts de la femme pour sauvegarder un minimum de dignité dans le couple sont voués à l’échec. En véritable pervers narcissique, l’homme souffle le chaud et le froid, et son amoureuse ne cesse d’aller de dernières chances en dernières chances. Malgré les mises en garde de son entourage, Baboni s’enfonce dans cette relation qui est visiblement destinée à l’échec, même si, après chaque bourde, l’homme promet avoir changé. Tour à tour, elle est une femme battue, une épouse trompée, une amante délaissée et une mère célibataire au sein même de son couple, puisque l’homme de la maison ne prend pas ses responsabilités. Elle finit d’ailleurs par se demander si cet amour passionnel est naturel, ou dû aux effets d’un philtre d’amour. « J’avais commencé par me poser la question que tout le monde se posait (…) Ambroise ne m’avait-il pas simplement envoûtée ? » P95. Florent Couao-Zotti aura fait autant, qui mettait en scène dans « Les fantômes du Brésil » une femme ainsi trompée aux yeux du monde, mais qui faisait front, se plastronnant de son statut d’épouse légitimement mariée. Malheureusement pour Azaratou Baboni, elle ne réussira même pas à se faire épouser du père de ses deux enfants. Elle en arrivera aux pires extrémités pour tenter de sauver ce ménage qui prend de l’eau de toutes parts : se faire passer pour une autre pour espérer retenir l’attention de son mari. Comme chez ces légendaires séducteurs, collectionneurs de femmes, Dom Juan de Molière, Bel Ami de Maupassant, Julien Sorel de Stendhall ou plus proche de nous, Policier de Habib Dakpogan, l’enchaînement de conquêtes est quasi compulsif chez Ambroise. A l’occasion, il accumule aussi une belle nichée de rejetons naturels dont son épouse n’a d’ailleurs pas toujours connaissance.

 Le clan familial

 Il est une chose frappante dans cette œuvre que la famille fonctionne comme un clan. La sœur aînée en est le chef, à la fois baby-sitter, conseillère conjugale, hébergeuse puis financière. Même loin du pays, c’est elle qui réconforte sa cadette dans ses malheurs, et lui conseille à plusieurs reprises de s’éloigner de la malsaine passion qu’elle nourrit pour son homme. Tout comme Aïssatou se confie à sa sœur-amie dans ‘’Une si longue lettre » de Mariama Ba, c’est vers elle que l’auteure se tourne, aux jours du bonheur comme à ceux du malheur : « Fatou, tu sais que je n’ai personne à part toi…tu dois une fois encore m’aider… »P88. C’est finalement sa sœur et le reste de la famille qui prend la décision de sa séparation d’avec son bourreau : « Si je n’arrivais pas à me décider, toute la famille allait prendre une décision à ma place… »P114.

Le style

 Écrit à la première personne du singulier, ce récit autobiographique se déploie, de façon linéaire, proportionnellement aux grands moments qui ont marqué la vie de l’auteure. Le style est plutôt accorte, la langue accessible et teintée des déconvenues décrites dans l’ouvrage. Azaratou Baboni prend également prétexte de l’ouvrage pour faire découvrir au lecteur ses passions, notamment le mannequinat qu’elle pratique plus par passion qu’en tant que métier véritable. Elle emmène son lectorat à la découverte de cet univers glamour et parfois glauque. Par ailleurs, l’on ressent, au fil des pages, que l’écrivaine se met au tribunal de sa propre conscience. Elle se demande comment elle a pu subir tant de violences sans réagir. D’où une incessante volonté de se valoriser. Cet homme l’a dépréciée pendant des années ; qu’à cela ne tienne, elle veut montrer à tous, à commencer par elle-même, qu’elle n’est pas la moins que rien dont son homme a fini par lui faire accepter le portrait robot. D’où plusieurs passages qui passeraient pour nombrilistes si le lecteur ne pénètre pas la psychologie du personnage : « Je ne doutais pas de moi, encore moins de mes avantages physiques qui faisaient l’objet de toutes les convoitises » P17 ou « J’étais toujours restée la belle femme d’il y a quelques années » P109. Alors, finalement, les femmes ne devraient-elles donc prendre la plume que pour parler des hommes, en bien ou en mal d’ailleurs ? Mais, à contrario, les hommes ont-ils eu meilleure source d’inspiration depuis la nuit des temps que le sexe dit faible ? Il faut définitivement croire qu’il est une loi physique immuable qui, longtemps, restera vérifiée : les contraires s’attirent…

 Carmen Toudonou