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vatican-talonLe président de la République, Patrice Talon, sur invitation du Souverain pontife, s’est rendu au Vatican vendredi 18  mai 2018. Au terme des échanges avec le Pape François, il a été reçu sur la Radio Vatican. Occasion pour le numéro 1 Béninois d’aborder, sans langue de bois, plusieurs sujets d’actualité nationale. Le chef de l’Etat a levé un coin de voile sur sa visite au Vatican. Sa satisfaction transparaît dans l’interview accordée à la radio du Saint Siège.

 Radio Vatican : Monsieur le président Patrice Talon ! Vous êtes le président de la République du Bénin. Vous venez, pour la première fois, au Vatican. Vous avez rencontré le Pape. Comment ça s’est passé ?

 Patrice Talon : J’ai eu le bonheur et la grâce de rencontrer le Pape aujourd’hui en tant que président de la République du Bénin, puis en tant que chrétien. Pour moi, c’est un jour de grâce. Ça s’est très bien passé. J’ai eu le grand plaisir de découvrir la richesse du Vatican, la grandeur et la beauté des lieux, et la grandeur de l’homme, notre Pape. Pour moi, c’est un plaisir énorme.

 Plaisir énorme, nous savons que le Saint siège et votre pays le Bénin avait signé en octobre 2016, quelques mois après votre arrivée au pouvoir, un accord-cadre. Où en est-on monsieur le président ?

L’accord-cadre a été effectivement signé depuis deux ans déjà. Il reste à échanger l’instrument afin que cet accord entre en vigueur. Les deux parties trainent un peu pour ces échanges-là. Je crois que ça va se faire dans les tout prochains jours. Donc, cet accord va entrer en vigueur dans quelques semaines.

 Revenons sur votre visite chez le Pape. Monsieur le président ! Comment ça s’est passé ?

Que faut-il vous dire ? Est-ce que vous voulez que je vous décrive l’émotion ou bien le contenu de nos entretiens ? Ça s’est bien passé. C’est vrai que j’ai eu le cœur battant, très fort, parce que vous imaginez dans nos rêves les plus lointains, on ne pense pas avoir l’occasion un jour de se retrouver au Vatican en face du Pape, surtout pour un chrétien-né, puisque j’ai été baptisé depuis mon enfance. C’est donc pour ma foi, ma pratique religieuse un jour de grâce. Et en tant que président de la République. Vous savez, le Bénin est un pays très religieux. Nous avons trois religions qui cohabitent pacifiquement. Trois grandes religions dont le catholicisme, l’Islam et les religions endogènes, mais nous avons tous l’esprit chrétien dans le pays. Les valeurs de l’église catholique sont partagées par tout le monde. En cela, la visite au Pape est un événement national. Cela s’est passé dans des conditions les meilleures. Et je ne m’attendais pas à mieux que ça. Nos échanges ont été faits dans une grande convivialité. Nous avons parlé politique. Nous avons parlé religion. Nous avons parlé de philosophie. Nous avons parlé réformes. Vous savez, le Pape est un réformateur. Il nous a encouragé pour le changement des paradigmes pour la mutation de l’Afrique, la mutation de nos pays afin que le développement humain, le développement social, le développement économique soient une réalité.

 Vous avez parlé religion. Vous avez parlé philosophie. Vous avez parlé réformes. Votre visite entre aussi dans le cadre de dix ans de commémoration de la mort du cardinal Bernardin Gantin. C’est un digne fils non seulement du Bénin, mais aussi de l’Afrique et de l’Eglise.

Oui ! La visite se tient fort heureusement à un moment où nous commémorons le 10ème anniversaire du départ du cardinal. Cette date a été fixée par le Vatican. Je ne sais pas si c’est à dessein, mais j’ai le bonheur de constater que c’est dans cette période où nous célébrons un fils du Bénin, nous célébrons le Bénin. Je dois avouer notre fierté d’avoir eu ce grand homme qui a servi l’Eglise et le monde.

 Monsieur le président ! Il y a toujours eu une cohabitation pacifique entre l’Eglise et l’Etat. Mais, ces dernières années, il y a de nouvelles religions qui dupliquent la religion catholique, avec l’élection, je crois que vous êtes au courant, du Pape Christophe XVIII, la nomination des évêques, des cardinaux. Cela n’entraîne-t-il pas une certaine confusion ? Cela ne va pas amener des confrontations, des conflits ouverts pour déranger la paix sociale dans votre pays ?

Oui ! En tant que chrétien catholique, je peux déplorer l’évolution des églises qui peuvent développer une certaine confusion. Mais, en tant que président de la République, j’ai le devoir de protéger toutes les confessions religieuses, tous les courants religieux. J’essaie de satisfaire cette mission en faisant abstraction de mes propres intérêts d’appartenance à une religion. Ce n’est pas facile. Mais nous agissons pour éviter les conflits de sorte que chacun vive sa foi en respectant l’autre. Ce n’est pas évident comme je viens de vous le dire. Je sais bien de quoi vous parlez, ce chiisme qui est apparu au sein de l’Eglise catholique béninoise, parce que ce dont vous parlez provient de l’église catholique. Ce sont des choses qui relèvent de l’histoire des religions. C’est à déplorer quand on est soi-même concerné, mais c’est l’histoire du monde. C’est l’histoire de l’humanité. Notre rôle est de veiller à ce que ça n’entraîne pas des affrontements. Nous y veillons.

 Justement monsieur le président, vous déclarez ouvertement votre appartenance à l’église catholique. Vous dites aussi qu’il y a trois grandes tendances religieuses reconnues au Bénin. Dans une vidéo qui circule, il y a une secte, vous m’excuserez du terme, qui réclame être à la base même de votre élection et qui dit, par exemple, que l’église catholique cherche maintenant à récupérer « notre fils ». Cela ne vous dérange pas ?

Non ! Je m’en réjouis. Je veux bien être le « fils » de tous les Béninois, de tous les courants religieux, de toutes les pensées religieuses, y compris celles qui font compétition. Je suis un né catholique. Je vis ma foi. Je suis pratiquant. Mais, il se fait que je suis président de la République. Je suis président de tous les  Béninois. Certains ont cru en mon programme politique. Ils ont voté pour moi et ont espoir que j’agirai pour le bien-être de tout le monde. Si chaque Béninois peut se reconnaître en moi, cela me réjouit d’autant que je me reconnais en chaque Béninois.

 Monsieur Patrice Talon ! Comme  vous êtes devenu président de la République, vous avez dit que vous ne voulez pas de culte de la personnalité. Par exemple, on peut faire des manifestations pour vous contester, mais pas pour vous louer.

Je reste dans la même dynamique. J’ai souhaité faire une révision constitutionnelle pour instaurer ce souhait que le peuple ne soit pas instrumentalisé au profit du président pour sa gloire et ses louanges. La réforme n’est pas passée, mais je suis dans cette même dynamique. Je n’aime pas ça et je ne le souhaite, parce que le culte de la personnalité n’apporte rien au développement, le fait de soutenir un président à travers les médias, sur la place publique. En revanche, on ne peut pas empêcher les gens de manifester, d’exprimer leurs sentiments, surtout quand aucun texte ne l’interdit.

 Mais justement, ces derniers temps, il y a eu des manifestations de soutien. Ça vous dérange ?

Je peux vous l’avouer. J’aurais souhaité que ça ne soit pas le cas. C’est pour ça que j’ai souhaité que ça soit réglementé ou carrément interdit, de sorte que quand on a envie de le faire, qu’on ne puisse pas le faire. Mais rien ne l’interdisant, vous voyez combien il m’est difficile de faire le tour de mes amis, de mes partisans, de ceux qui approuvent mon action, et d’interdire à chacun de manifester. Je laisse faire, parce que rien ne l’interdit désormais.

 Entrons dans un autre univers. Que représente pour vous Nelson Mandela ?

Nelson Mandela, c’est notre icône. C’est un modèle pour tous les Béninois, les Africains, j’allais dire pour tous les hommes. Pour la qualité de l’homme, pour la grandeur de l’homme et pour ce qu’il a pu incarner pour les Africains. C’est notre icône, et je le reconnais à travers sa personnalité et ses valeurs.

 Mandela est devenu président après 27 ans de prison. Il a fait un seul mandat. Un mandat unique. Et vous, lorsque vous êtes devenu président, vous avez déclaré que vous voulez faire un seul mandat.

Je n’ai pas fait la promotion du mandat unique pour imiter Mandela. En observant la vie politique de mon pays, son état de développement, l’état de la gouvernance, j’ai estimé nécessaire d’opérer des réformes difficiles voire  impopulaires. C’est tout cela qui a motivé ce choix que j’ai proposé aux Béninois d’instaurer le mandat unique pour débarrasser aux gouvernants toute tentation de populisme. Parce que quand on est dans la gouvernance et qu’on vise un second mandat, tous les paramètres de décisions sont fonction de cela. Souvent, ce n’est pas de nature à performer.

 Monsieur le président ! Au-delà du Bénin, est-ce que ce n’est pas une façon de voir les pays africains où on est habitué à des mandats sans fin des présidents. N’est-ce pas une leçon que vous donnez à la nouvelle génération politique ?

Je n’ai pas vocation à donner des leçons, mais si ça peut servir de leçon, c’est tant mieux. Je dois vous dire quelque chose. Le fait de faire plusieurs mandats n’est pas en soi une mauvaise chose. Il y a bien des pays où, en Allemagne par exemple, la Chancelière fait son 4ème mandat. Ce n’est pas pour autant que son action est négative pour le pays. Ce n’est pas par principe. Chaque génération, chaque communauté, par période, peut identifier ce qui est convenable pour son développement, pour réparer ses tares. Moi, j’ai estimé, compte tenu de l’état actuel de mon pays où le populisme est devenu le seul mode de gestion, pour ne pas compter sur la bonne volonté du gouvernant, ce qui peut évoluer dans le temps, j’ai souhaité que la constitution limite le mandat à un pour les réformes nécessaires à l’étape actuelle.

 Vous n’êtes qu’à votre 2ème année de présidence. Je ne me permets pas de vous demander si vous aller faire un mandat. Mais j’ai une autre question. Est-ce votre volonté de réformer le Bénin qui irrite la classe politique ?

Je continue de le penser.

 Pourquoi avez-vous dit que « c’est ma volonté de réformer le Bénin qui irrite la classe politique » dans une interview ?

Vous savez, réformer l’environnement politique sans toucher à l’intérêt des acteurs politiques, c’est de l’utopie. Je comprends que les acteurs soient irrités par les réformes que j’instaure, que je souhaite instaurer et qui sont de nature à déranger le confort des acteurs politiques. Ne serait-ce que la limitation de l’envergure de leurs immunités. Parce qu’au Bénin, on peut exercer le pouvoir et quels que soient les erreurs, les  actes qu’on a commis, on est impuni à jamais. On ne rend compte de rien. C’est quelque chose qui n’est pas favorable à la bonne gouvernance. Donc, aujourd’hui, je m’attaque aux travers de notre société, à la mal gouvernance, à faire en sorte que les gens répondent de leurs actes. Cela me génère quelques remous. Ce qui est normal.

 Ces quelques remous vous ont transporté dans la réalité politique. Il y a des manifestations, des grognes sociales. Cela ne vous dérange pas non plus ?

Non ! Ça veut dire que nous agissons

 Vous avez beaucoup d’idées pour votre pays. Vous étiez fatigué de voir les Béninois aller se soigner à l’extérieur. Vous avez décidé par exemple de doter le Bénin de structures sanitaires capables de soigner ses propres fils.

Oui ! Notre offre sanitaire au profit de la population n’est pas à la hauteur des attentes. Nous avons une carte sanitaire qui n’est pas mal. Notre pays ne manque pas d’infrastructures. Il faut l’avouer, les hôpitaux ne fonctionnent pas bien de sorte que ceux qui sortent pour aller se soigner sont les privilégiés : le président de la République, les membres du gouvernement, leurs proches parents, les fonctionnaires qui ont droit à des évacuations sanitaires pour le moindre bobo et cela ne concerne qu’une très petite minorité. Alors que le grand nombre est sujet à ces maladies infectieuses et est sans soins. Le  paludisme fait beaucoup de dégâts. Pour peu que nous consacrons nos ressources à améliorer l’offre de santé, nous allons résoudre les problèmes de santé pour un grand nombre. C’est en cela que j’ai décidé de réduire le fonds consacré à l’évacuation sanitaire pour les consacrer à l’amélioration de notre système de santé.

 Et ça marche ?

C’est en train. Nous avons, en deux ans, réduit, de moitié, notre budget consacré aux évacuations. Cela, nous l’investissons dans l’amélioration de l’existant.

 Monsieur le président ! Je vois l’Afrique à partir du Bénin. Il n’y a pas d’opposant en prison, d’opposant en exil depuis que vous êtes là ?

A ce que je sache, il n’y pas d’opposant en exil. Il n’y a pas de prisonnier politique au Bénin. Ça fait longtemps que nous avons rompu avec ça.

 Le Bénin a été à l’origine des conférences nationales en Afrique. Le Bénin est un pays démocratique. Je pense aussi que les autres pays vont imiter cela. Pas d’opposant en prison ! Pas d’opposant en exil ! Talon roi du coton. Aujourd’hui, Talon président de la République. Dans quel habit vous vous sentez à l’aise ?

Président de la République pour l’heure. C’est la phase dans laquelle je suis. Je fais tout avec passion et détermination. J’ai été opérateur économique avec une grande volonté de réussir. Ce qui me motive, c’est le succès. Cette motivation est la même dans ma fonction de président de la République. Je fais tout pour réussir. Réussir, c’est transformer mon pays, réussir à donner une autre dynamique, vaincre la pauvreté. Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on peut changer le sort de tout le monde, passer de la pauvreté à l’aisance. Non ! Mais nous pouvons aborder une autre phase de la vie du Bénin, c‘est-à-dire celle dans laquelle le Bénin peut espérer pour chacun des siens et ses enfants pour sortir de la pauvreté. Je m’y emploie.

  Votre exemple personnel par rapport à la jeunesse ? Que ça soit la jeunesse du Bénin, que ça soit la jeunesse de l’Afrique.

Moi, j’ai eu une enfance et une jeunesse heureuse. Parce que de notre temps, l’espoir était permis. C’est cela qui fait défaut aujourd’hui. Jeune, on est rempli de talents, d’ambitions et de volonté. On n’apprécie pas beaucoup le risque. Autant de choses qui permettent l’excellence. Il faut donc que le Bénin redonne espoir à la jeunesse afin que celle-ci s’exprime sans limite dans tout ce qui relève de son potentiel. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Mais nous œuvrons à redonner espoir à la jeunesse afin qu’elle puisse conduire le développement du pays comme c’est le cas partout dans le monde.

 Monsieur le président, quand il vous restera un jour à la présidence et que vous ferez une offre d’emploi, je vais me présenter comme candidat conseillé. Monsieur le président ! Votre mot de la fin.

Le besoin de réforme, je parle de cela sans me lasser parce que c’est la seule chose qui permettra aux pays africains de sortir de la pauvreté, d’amorcer enfin une phase de développement, de prospérité socioéconomique. Vous savez, j’aime bien le dire, nous les Africains, nous sommes pareils aux autres. Nous pouvons donner le meilleur de nous-mêmes. Nous pouvons même être meilleurs que les autres. Mais, il se fait que c’est en dehors du continent que cela se constate. La raison est très simple. Dans nos pays, la gouvernance est le seul facteur négatif de l’état dans lequel sont nos pays. Ce n’est pas la qualité des africains pris individuellement. Donc, il faut reformer nos pays en reformant la gouvernance. Et ça, je ne manque aucune occasion pour parler du bien-fondé des réformes. D’ailleurs, le monde progresse par des réformes. Le peuple de Dieu a progressé avec des réformes. Jésus est un réformateur. Il a remis en cause les concepts de l’ancien testament. De ce fait, il faut que les chrétiens aussi fassent la promotion des réformes dans leurs pays. Parce que l’église catholique, telle qu’elle est aujourd’hui, on voit bien que ce n’est pas ce qu’elle était au début. Donc, les réformes concourent au progrès de l’humanité, au progrès de la foi et au progrès de la créature de Dieu que nous sommes.

 Transcription : Joël Samson Bossou