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Le dirigeant inébranlable

Médecin de formation, Emile Derlin Zinsou, est une élite chevronnée et un témoin constant des évènements majeurs de sa génération. Issu d’une famille de privilégiés, il forge sa personnalité par l’idéal qu’il prône et sa vision pour l’Afrique et le Dahomey d’hier, Bénin d’aujourd’hui, sa terre natale.

Le président Emile Henri Dê-Wê-Lin Zinsou ou Emile Derlin Zinsou est, semble-t-il, souvent en avance de réflexions sur ses compatriotes. De ce fait, l’homme n’est toujours pas compris au moment de ses prises de position. Pour lui, la maîtrise des concepts et des théories est indispensable pour favoriser la mise en œuvre conséquente de l’action. L’abstrait doit être bien envisagé et précéder le concret. Voilà pourquoi il affirme : « Si l’on appelle « théorie » un système d’explication et de prévision des phénomènes, aucun mouvement politique de grande envergure ne peut s’en dispenser. On ne peut pas transformer l’économie et la société d’un pays sans une analyse des conditions particulières à ce pays : forces agissant à l’intérieur et forces extérieures avec lesquelles il doit compter », faisait savoir Emile Derlin Zinsou dans son ouvrage intitulé « Essai doctrinal pour un socialisme humaniste ». Comme les Sophistes, l’ancien président est dans le monde intelligible, le monde des idées. Pour preuve, il rapporte dans le même ouvrage que « les yeux permettent aux jambes d’avancer. Les jambes qui avancent fournissent aux yeux de quoi voir mieux et plus loin et ainsi, on peut avancer encore. On ne peut édifier le socialisme sans les yeux de la théorie et les jambes de la pratique. » L’homme dont le prénom en langue Fon, Dê-Wê-Lin, signifie « le père dispensateur de toutes les grâces a distingué cet enfant », martèle qu’il ne faut pas que les yeux et les jambes se séparent en cours de chemin. « Sinon, nous avons une théorie aveuglante et une pratique aveuglée », justifie t-il. Pour guider les jambes de la pratique, les yeux de la théorie devraient voir, selon Emile Derlin Zinsou, la réalité des obstacles, des moyens et des potentiels. Pour ce faire, il faut, primo, combattre le socialisme verbal et verbeux qui sert de couverture à un fascisme réel. Secundo, il faut combattre la violence arbitraire et superflue. Tertio, il faut organiser un véritable pouvoir démocratique, avec l’aide et sous le contrôle effectif des conseillers locaux, régionaux, nationaux élus librement par les vaillants paysans, ouvriers, artisans, producteurs sociaux et créateurs culturels. Quarto, le socialisme dahoméen ne doit pas, dès le départ, s’emprisonner et s’enliser dans l’obsession économiste et matérielle. Enfin, il faut « une répartition équilibrée des efforts dans le temps et dans l’espace, la nécessité de ne pas sous-estimer la complexité des processus et la durée des étapes ni l’importance d’améliorer sur tous les plans nos échanges avec les autres pays, au premier rang desquels, naturellement, les pays africains, mais pas eu seulement », renseigne t-il dans ses mémoires.

Un chauvinisme et un désir pour la perfection

Les cinq points qui fondent le socialisme humaniste d’Emile Derlin Zinsou sont déclinés en cinq autres concepts du socialisme. Pour lui, chacun des points énoncés plus haut « avance en combattant ses deux contraires : un contraire apoplectique et un contraire anémique, un contraire précipité, acide, trop dur et un contraire traînard, insipide, trop mou. » Ainsi, « le socialisme dialogué » du premier point progresse à la fois contre le pouvoir bavard et le pouvoir secret. La « légalité socialiste » du deuxième point s’affermit à la fois contre la mentalité fasciste qui brutalise tout et le populisme brouillon qui tolère n’importe quoi. Le troisième concept de la déclinaison est le « pouvoir démocratique ». Il s’organise et fonctionne à égale distance de la dictature minoritaire sans contrôle et de l’impuissance anarchique de conseils touche-à-tout. « L’humanisme socialiste » du quatrième point empêche les mutilations d’un socialisme du nombril ou socialisme à plat ventre et les frustrations d’un socialisme des ventres plats ou socialisme de réfectoire. Enfin il y a le « socialisme méthodique » du cinquième point qui a pour contraires aussi dangereux de vouloir tout faire, tout seul, tout de suite ou de n’oser rien faire par soi-même, sans aide, ni copies extérieures. « Ces cinq points n’ont rien de savant ni d’original. Mais ils n’ont pas besoin de l’être pour servir de fondements et de repères à un socialisme dahoméen authentique. Ils se tiennent entre eux comme les cinq doigts de la main. Aucun ne progresse sans l’aide des quatre autres. », éclaire Emile Derlin Zinsou. Mais comme tout travail intellectuel, cette perception de la conduite de l’Etat suivant l’option socialiste, ne peut se réaliser sans la méthode. Il résume sa conduite par un schéma en cinq points. « Notre  pédagogie socialiste devrait, je crois, s’efforcer d’être vivante, problématique, expérimentale, réalisatrice et contagieuse. », écrit-il dans son Essai doctrinal. Comme cela se laisse constater, Emile Derlin Zinsou se veut aussi original dans la pensée que le philosophe Jean Paul Sartre qui fait paraître dans « L’existentialisme est un humanisme » de nouvelles réflexions pour répondre aux critiques marxistes. C’est cet homme, Emile Derlin Zinsou, toujours aux idées nouvelles, qu’il a plus aux militaires de porter au pouvoir en juillet 1968.

Et Zinsou se révéla incompris

Emile Derlin Zinsou n’est pas qu’homme des idées. Il est aussi homme de conviction religieuse et de fort caractère. Après avoir fait légitimer son pouvoir par le référendum du 28 juillet qui l’a plébiscité à 73%, l’homme d’Etat commence réellement par exercer son autorité. N’avertissait-il pas déjà le président Alphonse Alley et les autres jeunes cadres militaires qui ont annulé les élections de mai 1968, et qui étaient à la recherche de l’oiseau rare : « vous êtes à la recherche d’un homme responsable, un chef ayant une autorité incontestée et non une marionnette ou un soliveau. » C’est à cette condition qu’il pourrait envisager d’accepter leur proposition d’être président de la République. Les jeunes cadres militaires ayant accepté ladite condition, le futur président ajoute : « les réformes à entreprendre, voici comment elles m’apparaissent : la restauration de l’autorité, le respect de la hiérarchie, tout cela commencera par vous les militaires. Suis-je toujours votre homme ? » La réponse était positive et retentissante. Mais très tôt, après la prise du pouvoir, le premier incident devrait provenir d’un accrochage verbal entre le président Zinsou et Maurice Iropa Kouandété, alors commandant des forces armées dahoméennes. En effet, fidèle à l’entretien qu’il a eu avec les militaires, le président Zinsou a d’abord fractionné l’Etat-major général sous l’autorité de laquelle se trouvaient toutes les composantes de l’armée et des forces paramilitaires. Puis le président Zinsou décide de garder la défense et le ministère de l’intérieur à la formation de son gouvernement. Dans ces conditions, le commandant Kouandété devrait lui passer service à la défense. C’est à cette occasion que les échanges de propos ont été inacceptables. Par la suite, Kouandété n’était pas d’avis pour prendre le commandement de l’Etat-major réduit à sa portion congrue. Pourtant cela fut fait contre la volonté de Kouandété qui avait ordonné la prise immédiate du pouvoir par Zinsou à la rencontre du 27 juin 1968. Un peu comme « comptons d’abord sur nos propres forces », le président Zinsou ordonne pour que « sans exception, tous les contribuables payent leurs impôts », rappelle le patriarche dans « En ces temps-là… » A la compréhension du président « les enfants des écoles et les vieillards en route pour l’éternité n’étaient pas concernés et tout le monde le savait », renchérit-il. Mais le zèle de certains cadres poussera le peuple à surnommer le président « Zinsou Takouè ». L’autorité s’exprimant et se montrant « ingrate » vis-à-vis de ceux qui l’ont choisie, Emile Derlin Zinsou devenait progressivement et dans une relative mesure impopulaire auprès de ses ex « mentors ». Il perdit le pouvoir le 10 décembre 1969, après un coup d’Etat commandité par le commandant Maurice Kouandété. Et pourtant, le président Zinsou était resté fidèle à ses convictions politiques, à son idéologie et à sa perception de l’Etat.

Jean-Claude Kouagou